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Quand il revint à lui, il ne savait plus ni qui il était, ni où il était. Tout, autour de lui, était plongé dans le noir le plus profond comme s’il était entré dans un encrier plein d’encre. On n’entendait rien que, de temps en temps, de grandes bouffées de vent qui lui cinglaient le visage. Au début, il ne comprit pas, puis il pensa que ces rafales devaient sortir des poumons du monstre. De fait, le Requin souffrait d’asthme et, quand il respirait, on aurait dit que soufflait la Tramontane.

Pinocchio chercha d’abord à se donner du courage mais quand il eut cent fois la preuve qu’il était bien dans le corps du monstre, il s’effondra en larmes et se mit à gémir:

– Au secours! A l’aide! Oh, pauvre de moi! N’y a-t-il personne pour me sauver?

– Qui donc pourrait te sauver, malheureux! – grinça une voix dans le noir, fêlée comme une guitare désaccordée.

– Qui parle? – demanda Pinocchio qui tremblait de peur.

– C’est moi! Je suis un pauvre Thon que le Requin a avalé en même temps que toi. Et toi, quel poisson es-tu?

– Moi, je n’ai rien à voir avec les poissons. Je suis une marionnette.

– Et alors? Si tu n’es pas un poisson, pourquoi t’es-tu fait avaler par le monstre?

– Je n’en sais rien. D’ailleurs je ne me suis pas «fait avaler». C’est lui qui m’a avalé. Nuance! Bon, et maintenant, qu’est-ce que l’on peut faire?

– Se résigner et attendre que le Requin nous digère.

– Mais je ne veux pas être digéré! – cria Pinocchio qui se remit à pleurer.

– Ben, moi non plus – fit remarquer le Thon – mais je suis philosophe et je me console en pensant que, pour un Thon, il est plus digne de mourir dans l’eau que dans la friture.

– Balivernes! – hurla Pinocchio.

– C’est mon opinion – se défendit le Thon – et toutes les opinions, comme l’assurent les Thons politiques, sont respectables!

– Moi, je veux m’en aller d’ici. Je veux m’en aller…

– Va-t-en, si tu y arrives.

– Il est vraiment gros ce Requin? – questionna la marionnette.

– S’il est gros? Son corps mesure plus d’un kilomètre de long, sans compter la queue.

Tandis qu’ils conversaient ainsi, Pinocchio crut discerner dans le lointain une vague lueur.

– Cette lueur, tout là-bas, qu’est-ce que c’est? demanda Pinocchio.

– Sans doute un autre malheureux qui attend d’être digéré.

– Je vais aller voir. Il s’agit peut-être d’un vieux poisson qui sait, lui, comment sortir d’ici.

– Je te le souhaite, chère marionnette.

– Alors, adieu le Thon.

– Adieu, la marionnette. Et bonne chance!

– On se reverra?

– Qui sait? Le mieux est de ne pas y penser!

Chapitre 35

Pinocchio, dans le corps du Requin, retrouve… Mais qui donc retrouve-t-il? Vous le saurez en lisant ce chapitre.

Après avoir dit adieu à son ami le thon, Pinocchio s’engouffra dans l’obscurité régnant dans le corps du Requin et marcha à tâtons dans le noir, progressant pas à pas vers cette pâle lueur qui brillait vaguement dans le lointain.

Il entendait ses pieds clapoter dans une eau grasse et glissante qui dégageait une forte odeur de poisson frit, comme si c’était la Mi-Carême.

Plus il avançait, plus cette lueur lointaine et imprécise gagnait en brillance et en netteté. Il marcha longtemps avant d’atteindre son but. Et là, que trouva Pinocchio? Je vous le donne en mille! Il trouva une petite table sur laquelle était allumée une bougie enfilée dans une bouteille en cristal vert et, assis à cette table, un petit vieux aux cheveux blancs comme de la neige ou de la crème fouettée. Il mâchouillait des petits poissons vivants, si vivants d’ailleurs que, la plupart du temps, ils parvenaient à s’échapper de sa bouche.

La vue de ce vieil homme provoqua chez Pinocchio une telle surprise et une telle allégresse qu’il faillit en devenir fou. Il était partagé entre le rire, les pleurs et l’envie de raconter une foule de choses. Il n’arrivait qu’à balbutier confusément, à crachoter des bouts de mots ne voulant rien dire. Finalement, il parvint à sortir de sa gorge un cri de joie, ouvrit grand ses bras et se jeta au cou de l’homme:

– Oh! Mon papounet! Enfin, je te retrouve! Plus jamais je ne te quitterai! Jamais! Jamais!

– Donc mes yeux ne m’ont pas trompé? – répondit le vieil homme en se les frottant – Donc tu es bien mon cher Pinocchio?

– Oui, oui, c’est moi! C’est vraiment moi! Et vous, vous m’avez déjà pardonné, n’est-ce pas? Oh! Mon petit papa à moi, comme vous êtes bon! Alors que moi, au contraire… Mais j’en ai eu des misères! Tout est allé de travers! Figurez-vous, mon pauvre petit papa, que le jour où vous avez vendu votre veste pour m’acheter un abécédaire, je suis allé au spectacle de marionnettes et là le marionnettiste voulait me jeter au feu pour faire cuire son mouton puis il m’a donné cinq pièces d’or pour vous mais j’ai rencontré le renard et le chat qui m’ont emmené à l’auberge de l’Écrevisse Rouge où ils ont mangé comme des loups affamés, après je suis parti tout seul dans la nuit et des assassins m’ont poursuivi longtemps et m’ont pendu au grand chêne puis la jolie fillette aux cheveux bleu-nuit a envoyé un carrosse me chercher et les médecins ont dit: «S’il n’est pas mort, cela signifie qu’il est toujours vivant» et comme j’avais dit un mensonge, mon nez s’est allongé au point de ne plus pouvoir sortir pour aller avec le renard et le chat enterrer mes quatre pièces d’or – car avec la cinquième, j’avais payé l’aubergiste – ce qui fit rire le perroquet et, au lieu des deux mille sequins que je devais récolter, je n’ai rien retrouvé, c’est pourquoi le juge, sachant que j’avais été volé, m’envoya en prison d’où je sortis grâce à une mesure de clémence jusqu’à ce que, voyant une belle grappe de raisin, je tombai dans un piège et le paysan, pour me donner une leçon, m’a fait garder le poulailler et quand il m’a rendu ma liberté le serpent dont la queue fumait se mit lui aussi à rire si fort qu’il fit éclater une veine de sa poitrine et c’est comme cela que je suis retourné chez la jolie fillette aux cheveux bleu-nuit qui était morte, alors le pigeon, voyant que je pleurais, me dit «J’ai vu ton papa qui fabriquait une chaloupe pour te chercher» et moi, je lui ai répondu «Ah! Comme j’aimerais avoir des ailes, moi aussi!» et il m’a dit «Tu veux voir ton papa?» et moi j’ai dit «Oh oui alors! Mais qui va m’emmener?» et lui «Moi, je te porterai» et moi «Comment?» et lui «Tu n’as qu’à monter sur mon dos», c’est ainsi que nous avons volé toute la nuit et le lendemain matin des pêcheurs qui regardaient la mer me dirent «Il y a un pauvre homme sur une barque qui est en train de se noyer» et moi, de loin, je t’ai tout de suite reconnu parce que mon cœur me disait que c’était vous et alors je t’ai fait signe de revenir…

– Moi aussi, je t’ai reconnu – l’interrompit Geppetto – et j’aurais volontiers fait demi-tour, mais comment? La mer était grosse et une énorme vague a fait chavirer ma chaloupe. C’est à ce moment-là qu’un horrible requin qui rôdait dans les parages m’a repéré, s’est dirigé vers moi et, tirant la langue, m’a avalé comme une tartelette bolonaise.