– Ami, tu as sauvé mon papa! Je n’ai pas assez de mots pour te remercier. Permets-moi au moins de t’embrasser en signe de reconnaissance éternelle.
Le Thon sortit son museau de l’eau. Pinocchio s’agenouilla et posa sur sa bouche un baiser très affectueux. Ce geste si spontané et qui exprimait tant d’amitié troubla profondément le Thon peu habitué à ce genre d’effusion. Du coup, honteux qu’on puisse le voir pleurer comme un bébé, il rentra sa tête dans l’eau et disparut.
Entre-temps, le jour s’était levé.
Pinocchio offrit son bras à Geppetto qui pouvait à peine tenir debout et lui dit:
– Appuyez-vous sur moi, mon petit papa! On va marcher lentement, comme des tortues, et quand nous serons fatigués, on s’arrêtera.
– Mais où nous emmènes-tu?
– On va chercher une maison ou une cabane, en espérant que l’on nous donnera un morceau de pain pour manger et un peu de paille pour dormir.
Ils n’avaient pas fait cent pas qu’ils virent, assis sur le bord de la route, deux individus à l’air louche et minable qui demandaient l’aumône.
C’étaient le Chat et le Renard. Ils étaient beaucoup moins fringants qu’autrefois. Le Chat, à force de jouer à l’aveugle, avait fini par perdre la vue pour de bon. Quant au Renard, la vieillesse l’avait rendu à moitié paralysé et il n’avait même plus de queue. Ce triste gibier de potence était tombé dans une misère si grande qu’il dut un beau jour vendre ce superbe appendice à un marchand ambulant qui l’acheta pour en faire un chasse-mouches.
– Eh! Pinocchio! – cria le Renard d’une voix pleurnicharde – Aie pitié de deux pauvres infirmes!
– Infirmes! – répéta le Chat.
– Adieu, beaux masques! – répondit la marionnette – Vous m’avez embobiné une fois, mais vous ne m’y reprendrez plus.
– Tu vois bien, Pinocchio, qu’aujourd’hui nous sommes vraiment pauvres et malheureux!
– Malheureux! – répéta le Chat.
– Si vous êtes pauvres, c’est bien de votre faute. Rappelez-vous le proverbe: «Bien mal acquis ne profite jamais». Adieu, mes jolis!
– Aie pitié de nous!
– De nous!
– Adieu, beaux masques! Rappelez-vous le proverbe: «La farine du diable en son toujours se transforme»
– Ne nous abandonne pas!
– Pas! – répéta le Chat.
– Adieu, beaux masques! Rappelez-vous le proverbe: «Qui vole à autrui son manteau n’aura même pas de chemise pour mourir».
Pinocchio et Geppetto continuèrent tranquillement leur chemin. Peu après, ils découvrirent un sentier qui menait à une jolie chaumière au milieu des champs.
Elle était en paille mais recouverte d’un toit de tuiles.
– Cette maison est certainement habitée – fit remarquer Pinocchio – Allons-y!
Ils s’engagèrent dans le sentier et allèrent frapper à la porte de la chaumière.
Une voix ténue se fit entendre:
– Qu’est-ce que c’est?
– C’est un pauvre papa et son pauvre enfant qui n’ont rien pour manger ni pour dormir.
– Tournez la clé et entrez!
Pinocchio manœuvra la clé, la porte s’ouvrit et ils purent entrer. Mais ils eurent beau regarder partout, ils ne virent personne.
– Où donc est le maître de ces lieux? – s’étonna Pinocchio.
– Je suis là-haut!
Le fils et le père levèrent la tête en même temps: ils aperçurent alors, sur une poutre du plafond, le Grillon-qui-parle.
– Oh! Mais c’est mon cher grillon! – s’exclama Pinocchio en le saluant poliment.
– Ah bon! Maintenant, je suis ton «cher grillon», n’est-ce pas?
Rappelle-toi pourtant que tu m’as envoyé un marteau à la figure pour me chasser de chez toi!
– C’est vrai, grillon! Alors chasse-moi toi aussi et, si tu veux, assomme-moi avec un marteau mais aie pitié de mon pauvre papa!
– J’aurai pitié de vous deux. Mais je tenais à te rappeler ta grossièreté pour que tu saches qu’en ce monde il vaut mieux se montrer courtois envers autrui si l’on veut, dans les moments difficiles, bénéficier de la courtoisie des autres.
– Tu as raison, grillon, mille fois raison et je retiendrai la leçon. Mais, dis-moi, comment as-tu fait pour acquérir une si belle chaumière?
– Elle m’a été donnée hier par une gracieuse chèvre à la toison bleu-nuit.
– Et cette chèvre, où est-elle allée?
– Je n’en sais rien.
– Mais quand reviendra-t-elle? – insista Pinocchio.
– Elle ne reviendra pas. En partant, hier, elle semblait très affectée.
Elle avait des bêlements qui semblaient dire: «Pauvre Pinocchio… jamais je ne le reverrai… le Requin l’aura bel et bien dévoré…»
– C’est ce qu’elle a dit? Vraiment? Donc c’était bien elle, c’était bien ma bonne petite Fée! – se mit à hurler Pinocchio en éclatant en sanglots.
Il pleura beaucoup puis essuya ses larmes et prépara un bon lit de paille sur lequel s’étendit le vieux Geppetto. Alors, se tournant vers le grillon:
– Dis-moi, mon petit grillon, sais-tu où je pourrais trouver un verre de lait pour papa?
– Tu trouveras du lait chez Giangio le maraîcher. Il possède des vaches.
C’est le troisième champ à partir d’ici.
Pinocchio courut donc chez le maraîcher qui lui demanda:
– Quelle quantité de lait veux-tu?
– Un verre plein.
– Un verre de lait coûte un sou. Commence donc par me donner un sou.
– Mais je n’ai même pas un centime – répondit Pinocchio, à la fois vexé et désolé.
– Alors, jeune marionnette, rien à faire! Si tu n’as même pas un centime à me donner, moi je n’ai même pas un doigt de lait à te vendre.
– Tant pis! – dit Pinocchio qui n’avait plus qu’à s’en aller.
– Attends un peu! – ajouta Giangio le maraîcher – On peut toujours s’arranger. Cela t’irait de tourner la noria?
– La noria? C’est quoi?
– C’est cette machine en bois qui sert à remonter l’eau du puits pour arroser mes légumes.
– Je vais essayer.
– Dans ce cas, tu me tires une centaine de seaux et, en échange, je te donne un verre de lait.
– D’accord.
Giangio conduisit la marionnette dans le potager et lui montra comment faire fonctionner la noria. Pinocchio se mit immédiatement au travail mais il n’avait pas encore tiré ses cent seaux d’eau qu’il était déjà ruisselant de sueur de la tête aux pieds. Jamais il n’avait éprouvé une telle fatigue.
– Jusqu’à présent, c’est mon âne qui faisait ce travail pénible mais la pauvre bête est moribonde. – expliqua le maraîcher.
– Je pourrais le voir? – demanda Pinocchio.
– Bien sûr.
En entrant dans l’écurie, Pinocchio vit un joli petit âne couché sur la paille, usé par trop de travail et pas assez de nourriture.
Il le regarda longuement et se dit, troublé:
– Mais cet ânon, je le connais! J’ai déjà vu sa tête quelque part!