Alors, se penchant vers lui et utilisant le langage des ânes, il lui demanda:
– Qui es-tu?
Le petit âne parvint à ouvrir les yeux et balbutia, dans le même dialecte:
– Je… m’appelle… La…Mè…che…
Puis, refermant les yeux, il expira.
– Pauvre Lucignolo! – soupira Pinocchio en essuyant avec de la paille une larme qui coulait le long de sa joue.
– Tu es ému par un âne qui ne t’a rien coûté? – s’étonna le maraîcher – Qu’est-ce que je devrais dire, moi qui l’ai payé quatre pièces d’or comptant!
– C’est à dire… c’était mon ami!
– Un ami?
– Oui, un copain de l’école.
– Comment! – s’esclaffa Giangio qui riait à gorge déployée – Comment!
Tu avais des bourricots comme camarades de classe? Eh bien! Tu as dû faire de fameuses études!
La marionnette, froissée par cette remarque, ne répondit rien, prit son verre de lait encore chaud et s’en retourna à la maison du grillon.
Il continua, cinq mois durant, à se lever chaque jour avant l’aube pour aller manœuvrer la noria afin de gagner les verres de lait qui faisait tant de bien à son papa dont la santé était délicate. Non content d’exercer cette tâche, il profita de son temps libre pour apprendre à fabriquer avec du jonc corbeilles et paniers. Grâce à l’argent qu’il gagnait ainsi, il réussit à faire face aux dépenses domestiques qu’il gérait avec beaucoup de sagesse. Parmi mille autres choses, il fabriqua également une élégante carriole pour promener son père afin qu’il prenne un peu l’air quand il faisait beau.
Lors des veillées, il s’entraînait à lire et à écrire. Pour la lecture, il avait acheté au village, pour quelques centimes, un gros livre auquel il manquait les premières et les dernières pages. Pour l’écriture, il utilisait une brindille en guise de plume, et comme il n’avait ni encre ni encrier, il la trempait dans un petit récipient rempli de jus de mûres et de cerises.
Il en résulta que, grâce à sa volonté d’apprendre, de travailler et d’aller de l’avant, non seulement il parvint à soigner son père toujours maladif, mais il put aussi mettre de côté assez d’argent pour s’acheter un habit neuf.
Un matin, il dit à Geppetto:
– Papa, je vais au marché m’acheter une veste, un chapeau et des chaussures. Et quand je rentrerai, je serai tellement chic que vous me prendrez pour un grand monsieur.
Une fois dehors, il se mit à courir, tout content et joyeux quand, soudain, il entendit qu’on l’appelait par son nom. C’était une belle Limace qui sortait d’une haie:
– Tu ne me reconnais pas? – demanda la Limace.
– C’est à dire…
– Tu ne te rappelles pas la Limace qui servait de femme de chambre à la Fée aux cheveux bleu-nuit? De cette nuit où je suis descendue pour te donner de la lumière alors que tu avais un pied coincé dans la porte de sa maison?
– Oui, oui, je me rappelle tout – s’exclama Pinocchio – Réponds-moi vite, jolie Limace! Où as-tu laissée ma bonne Fée? Que fait-elle maintenant? M’a-t-elle pardonné? Ne m’a-t-elle pas oublié? Est-ce qu’elle m’aime toujours? Elle est loin d’ici? Je pourrais la retrouver?
A toutes ces questions formulées par la marionnette dans la plus grande précipitation et sans même reprendre souffle, la Limace répondit avec son flegme coutumier:
– Ah, mon pauvre Pinocchio! Ta bonne Fée gît sur un lit d’hôpital!
– Elle est à l’hôpital?
– Malheureusement! Elle a eu bien des malheurs! Maintenant, elle est gravement malade et n’a même plus de quoi s’acheter un morceau de pain.
– Oh, quelle peine tu me fais! Pauvre, pauvre Fée! Si j’avais un million, je volerais jusqu’à elle pour le lui donner. Mais je n’ai que ces quarante sous, juste de quoi m’acheter des vêtements. Prends-les, Limace, et porte-les immédiatement à ma bonne Fée.
– Mais tes vêtements?
– Que m’importe de nouveaux habits! Je vendrais les haillons que je porte si cela pouvait l’aider. Va, Limace! Dépêche-toi! Et d’ici deux jours, reviens à cet endroit! Peut-être pourrais-je te donner encore un peu d’argent. Jusqu’à présent, j’ai travaillé pour aider mon papa. Désormais, je travaillerai cinq heures de plus pour ma maman. Au revoir, Limace! A après-demain!
La Limace, contrairement à son habitude, fila comme un lézard sortant de son trou au plus fort de la canicule du mois d’août.
Quand Pinocchio fut revenu chez lui, Geppetto lui demanda:
– Et cette veste neuve?
– Impossible d’en trouver une qui m’aille! Ce n’est pas grave: je l’achèterai une autre fois.
Et ce soir-là, au lieu de veiller jusqu’à dix heures, Pinocchio travailla jusqu’à minuit tapant. Au lieu de huit paniers, il en fit seize.
A peine couché, il s’endormit. Mais dans son sommeil, il vit en songe la Fée, souriante et éblouissante de beauté, qui lui dit ceci après lui avoir donné un baiser:
– Bravo Pinocchio! Parce que tu as si bon cœur, je te pardonne pour toutes les bêtises que tu as faites jusqu’à aujourd’hui. Les enfants qui s’occupent tendrement de leurs parents quand ils sont dans la gène ou qu’ils sont malades méritent toujours louanges et affection. Même s’ils ne sont pas toujours des modèles d’obéissance et de bonne conduite. Si, à l’avenir, tu deviens raisonnable, tu trouveras le bonheur.
Le rêve s’achevait ainsi. Mais, à son réveil, Pinocchio ouvrit de grands yeux.
Car, figurez-vous qu’en se réveillant Pinocchio découvrit, émerveillé, qu’il n’était plus une marionnette en bois, qu’il ressemblait enfin à un enfant comme un autre! La pièce aux murs nus de la cabane en paille était devenue une jolie chambre meublée et décorée avec une élégante simplicité. Sautant du lit, il découvrit aussi un costume neuf, un nouveau chapeau et une paire de bottines en cuir qui lui allèrent parfaitement.
En mettant machinalement les mains dans les poches de ses nouveaux habits, il trouva un petit porte-monnaie d’ivoire sur lequel était gravé: «La Fée aux cheveux bleu-nuit rembourse ses quarante sous à son cher petit Pinocchio et le remercie pour sa générosité». Mais les quarante sous n’étaient plus de vulgaires pièces en cuivre. Le porte-monnaie contenait quarante sequins en or, flambant neuf et brillant de tous leurs feux.
Il alla se contempler dans le miroir et ne se reconnut pas. L’image familière d’une marionnette en bois avait disparu. A sa place souriait joyeusement un beau petit garçon à l’air vif et intelligent, aux cheveux châtains et aux yeux bleus.
Tous ces évènements merveilleux se succédaient si vite que Pinocchio ne savait plus s’il était vraiment éveillé ou s’il continuait de rêver les yeux ouverts.
– Et mon papa dans tout cela? – cria-t-il soudain.
Il entra dans la pièce voisine et y trouva le vieux Geppetto en pleine forme, guilleret et de très bonne humeur, comme autrefois. Retrouvant son métier de sculpteur sur bois, il était en train de fabriquer un magnifique cadre orné de feuillages, de fleurs et de têtes d’animaux. Pinocchio lui sauta au cou et le couvrit de baisers:
– Comment expliquer tout ce changement, mon petit papa?