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Malatesta fit alors claquer la portière et je me retrouvai à nouveau dans les ténèbres. J’entendis des ordres confus, le galop d’un cheval qui s’éloignait, puis le claquement du fouet du cocher. Les mules se mirent en marche et la voiture s’ébranla, me conduisant là où même Dieu ne serait plus de mon côté.

Dès qu’on me fit descendre dans une cour intérieure lugubre que le crépuscule rendait encore plus sombre, je compris ce que c’était que de se retrouver pieds et poings liés devant une machine toute-puissante, dépourvue de tout sentiment, impitoyable. On m’ôta mes fers, puis on me conduisit dans un souterrain, escorté par les quatre sbires silencieux du Saint-Office et les deux dominicains que j’avais entrevus au relais de poste. Je vous épargnerai le détail de ce qui suivit : fouille complète au corps, puis interrogatoire préliminaire durant lequel un greffier me demanda mes nom et prénom, mon âge, le nom de mon père et de ma mère, celui de mes quatre grands-parents et de mes huit arrière-grands-parents, mon domicile actuel et mon lieu d’origine. Ensuite, sur un ton monocorde, il vérifia mes connaissances de bon chrétien en me faisant réciter le Pater Noster et l’Ave Maria avant de me demander le nom de toutes les personnes avec lesquelles je me souvenais avoir eu affaire dans ma situation. Je demandai quelle était ma situation, mais il ne me répondit pas. Je demandai pourquoi j’étais là et n’obtins pas davantage de réponse. Quand il recommença à m’interroger sur les personnes que je connaissais, je restai coi, feignant la confusion et la peur ou plutôt, pour être franc, me bornant à extérioriser les sentiments sincères qui remplissaient mon cœur. Devant l’insistance du scribe, je me mis à pleurer à chaudes larmes, ce qui parut le satisfaire pour le moment car il abandonna sa plume et son encrier, répandit un peu de poudre sur la page fraîche qu’il rangea. Je décidai en cet instant de toujours me mettre à pleurer quand on me presserait de trop près, chose qui n’allait pas m’être bien difficile, c’était à craindre. Car si quelque chose n’allait pas me manquer, me disais-je dans mon malheur, ce serait les motifs de verser des larmes.

Alors que je croyais en avoir fini avec ces formalités, je compris que nous n’en étions encore qu’au prologue et que le premier acte n’avait pas même commencé. On m’emmena dans une pièce carrée, dépourvue de fenêtres et de meurtrières, éclairée par un grand candélabre. Le mobilier se composait d’une énorme table, d’une autre plus petite avec une écritoire et de quelques bancs. Les deux dominicains du relais de poste s’assirent à la grande table à côté d’un troisième homme à la barbe noire, habillé d’une robe sombre qui lui donnait l’air imposant d’un rapporteur ou d’un juge, avec une croix en or sur la poitrine. Un greffier différent de celui de mon premier interrogatoire alla s’installer devant l’écritoire : il ressemblait à un corbeau et consignait minutieusement tout ce qui se disait et peut-être même ce qui ne se disait pas, craignais-je en mon for intérieur. Deux sbires, le premier grand et fort, l’autre roux et maigre, me surveillaient. Au mur, il y avait un énorme crucifix dont le locataire semblait être passé entre les mains de ce même tribunal.

Comme je l’appris sans tarder, le plus terrible lorsqu’on se retrouvait enfermé dans les prisons secrètes de l’Inquisition était que personne ne vous disait quel était le délit qu’on vous reprochait, ni quels preuves et témoignages on avait contre vous. Rien de rien. Les inquisiteurs se contentaient de poser question après question, pendant que le greffier notait tout et que le malheureux prisonnier se creusait la cervelle pour savoir si ce qu’il disait allait le disculper ou au contraire le condamner. Vous pouviez ainsi croupir dans un cachot pendant des semaines, des mois et même des années sans rien savoir de la raison pour laquelle on vous avait jeté en prison. Et ce n’était pas tout. Si vos réponses n’étaient pas satisfaisantes, on recourait à la torture pour faciliter les aveux et obtenir les preuves nécessaires. Vous répondiez alors à tort et à travers, sans savoir ce qu’il fallait vraiment dire. Tout vous poussait au désespoir, à la délation consciente ou inconsciente des amis et de vous-même, parfois à la folie et à la mort. Quand vous ne montiez pas ensuite sur un bûcher de bon bois, vêtu d’un san-benito, coiffe de la caroche, le garrot autour du cou, tandis que vos voisins et anciennes connaissances applaudissaient sur la place, enchantés du spectacle.

Au moins savais-je pourquoi j’étais là, même si ce n’était pas d’un grand réconfort. Dès les premières questions, je me rendis vite compte que je me trouvais dans une situation très délicate. Surtout quand le plus jeune des deux religieux, celui qui m’avait regardé avec indifférence quand j’avais échangé quelques mots avec Malatesta, me demanda les noms de mes complices.

— Complices de quoi, Illustrissime ?

— Je ne suis pas Illustrissime, répondit-il, la mine sombre, sa large tonsure brillant à la lumière du candélabre. Et je t’interroge sur les complices de ton sacrilège.

Ils se distribuaient les rôles, comme dans une comédie. Alors que l’homme barbu à la robe noire restait silencieux, semblable à un juge qui écoute et délibère en lui-même avant de prononcer une sentence, les deux dominicains jouaient fort bien leur personnage, celui d’inquisiteur implacable pour le plus jeune, celui de conseiller bienveillant pour l’autre qui était un peu plus âgé que le premier et d’un aspect plus rondelet et placide. Mais j’avais suffisamment vécu à Madrid pour ne pas me laisser prendre à ces petits jeux. Je décidai donc de ne faire confiance ni à l’un ni à l’autre, et d’agir comme si l’homme à la robe noire n’existait pas. De plus, j’ignorais ce qu’ils savaient. Et j’ignorais absolument si mon sacrilège – comme ils venaient de le nommer – était bien ce qu’ils prétendaient être. En face de quelqu’un qui peut vous nuire, il y a autant de danger à en dire trop que pas assez.

— Je n’ai pas de complices, révérend père – je m’adressais au plus gros des deux, mais sans trop d’espoir. Et je n’ai commis aucun sacrilège.

— Tu nies, dit le plus jeune, que tu as été complice de la profanation du couvent des bienheureuses adoratrices ?

C’était déjà quelque chose, même si ce quelque chose me faisait froid dans le dos quand j’en imaginais les conséquences. On m’accusait d’un fait concret. Je niai, naturellement. Et aussitôt je niai aussi avoir connu, même pas de vue, l’homme grièvement blessé que j’avais rencontré par hasard en m’en retournant chez moi, derrière le parapet de la côte des Canos del Ferai. Je niai aussi que j’avais opposé une résistance aux agents du Saint-Office, comme je niai enfin tout ce que je pus, sauf le fait incontestable que j’avais une dague au poing quand on m’avait mis la main au collet et que j’étais couvert du sang d’une autre personne, ce sang qui faisait encore une croûte brunâtre sur mon pourpoint.

Comme il m’aurait été impossible de le nier, je m’embarquai dans un tissu de circonlocutions et d’explications qui n’avaient rien à voir avec l’affaire. Finalement, je me mis à pleurer, ultime ressource pour éviter de nouvelles questions. Mais ce tribunal avait vu couler bien des larmes. Les deux religieux, l’homme à la robe noire et le greffier se contentèrent donc d’attendre que j’en aie fini avec mes jérémiades. Ils semblaient avoir tout le temps devant eux. Et ceci, avec l’indifférence qu’ils affichaient – ni acharnement ni reproches, me posant encore et toujours les mêmes questions avec une insistance monotone –, était le plus inquiétant. J’avais beau essayer de garder l’air calme et serein qui me paraissait propre à un innocent, c’était là ce qui me terrorisait le plus chez ces hommes, au fond de mon cœur : leur froideur et leur patience. Car au bout d’une douzaine de non et de je ne sais pas, même le religieux rondelet avait cessé de jouer son rôle. De toute évidence, ce n’était pas là que je trouverais de la compassion.