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Me voici à Madrid, le Prado méconnais, ce n’est point par oubli qu’il me faut l’ignorer, mais c’est qu’il est foulé, ainsi qu’il m’apparaît, par ceux qui ne viennent ici que pour brouter.

Riche, célibataire et habitué du Prado et de la Calle Mayor, Alvaro de la Marca comptait parmi ceux qui faisaient des cocus à la douzaine. Mais il n’avait pas l’humeur à la bagatelle cet après-midi-là. Vêtu d’un discret costume de drap gris comme son cocher et ses mules, il s’efforçait de ne pas attirer l’attention. Alors qu’il avait ouvert le rideau de sa voiture, il s’en écarta prestement au passage d’une voiture découverte dans laquelle se trouvaient des dames croulant sous les passements d’argent et les soieries, qui agitaient de petits éventails napolitains. Nul doute qu’il les connaissait plus qu’il ne convenait et qu’il ne désirait point les saluer. À l’autre fenêtre, Don Francisco de Quevedo épiait lui aussi derrière son rideau à moitié fermé. Diego Alatriste était assis au milieu, les jambes allongées dans ses grandes bottes de cuir, bercé par le doux balancement de la voiture, silencieux comme toujours. Les trois hommes avaient leurs épées entre leurs genoux et leurs chapeaux sur la tête.

— Le voilà, dit Guadalmedina.

Quevedo et Alatriste se penchèrent un peu du côté du comte pour jeter un coup d’œil. Une voiture noire semblable à la leur, sans armoiries sur la portière, rideaux tirés, venait de passer la Torrecilla et remontait la promenade. Vêtu de brun, le cocher avait deux plumes à son chapeau, l’une blanche et l’autre verte.

Guadalmedina ouvrit le judas et lança un ordre à son cocher qui fit claquer ses guides pour se mettre à la hauteur de l’autre véhicule. Les deux voitures roulèrent ainsi côte à côte jusqu’à ce que la première s’arrête dans un coin discret, sous les branches d’un vieux marronnier près duquel coulait une fontaine ornée d’un dauphin de pierre ; la deuxième s’arrêta à son tour. Guadalmedina ouvrit la portière et descendit dans l’étroit espace qui séparait les deux voitures. Alatriste et Quevedo firent de même, en ôtant leurs chapeaux. Le rideau s’ouvrit sur un visage sanguin et ferme, durci par des yeux sombres et intelligents, une barbe et des moustaches féroces, une grosse tête sur de puissantes épaules, et la croix rouge de l’ordre de Calatrava. Ces épaules supportaient le poids de la plus grande monarchie sur terre. Elles appartenaient à Don Gaspar de Guzmán, comte d’Olivares, favori de Philippe IV, roi de toutes les Espagnes.

— Je ne m’attendais pas à vous revoir de sitôt, capitaine Alatriste. Je vous croyais en route pour la Flandre.

— C’était mon intention, Excellence. Mais j’ai eu un empêchement.

— Je vois… Vous a-t-on déjà dit que vous aviez un singulier talent pour vous compliquer la vie ?

Ce dialogue entre le favori du roi d’Espagne et un obscur spadassin avait quelque chose d’insolite. Dans l’étroit espace qui séparait les deux voitures, Guadalmedina et Quevedo écoutaient en silence. Le comte d’Olivares les avait salués distraitement et maintenant il s’adressait au capitaine Alatriste avec une attention presque courtoise en dépit de son aspect hautain et sévère. Le favori n’était pas coutumier du fait, ce qui n’échappa à personne.

— Un talent étonnant, répéta Olivares, comme pour lui-même.

Le capitaine se garda de répondre et resta silencieux, chapeau à la main, respectueux mais sûr de lui. Après lui avoir lancé un dernier regard, le conseiller du roi s’adressa à Guadalmedina :

— A propos de ce qui nous occupe, dit-il, sachez qu’on ne peut rien faire. Je vous remercie de vos informations, mais je ne peux rien vous offrir en échange. Pas même le roi n’intervient dans les affaires du Saint-Office – il fit un geste de sa main forte et large sur laquelle se nouaient de grosses veines. Sans compter que nous ne saurions déranger Sa Majesté pour si peu.

Alvaro de la Marca regarda Alatriste qui demeurait impassible, puis il se tourna vers Olivares.

— Il n’y a donc aucune porte de sortie ?

— Aucune. Et je regrette de ne pouvoir vous aider – il y avait une pointe de sincérité condescendante dans la voix du conseiller. D’autant plus que le coup qui visait notre capitaine Alatriste m’était destiné à moi aussi. Mais c’est ainsi.

Guadalmedina s’était découvert devant Olivares, malgré son titre de grand d’Espagne. Il pencha la tête. Courtisan, Alvaro de la Marca savait que les échanges de bons procédés avaient leurs limites à la cour. C’était déjà pour lui un triomphe que l’homme le plus puissant de la monarchie lui accorde une minute de son temps. Pourtant, il insista :

— Vont-ils brûler le petit, Excellence ?

Le conseiller ajusta les manchettes de dentelle flamande qui dépassaient des manches de son pourpoint galonné de vert très sombre, sans bijoux ni parures, aussi austère que les édits contre le luxe qu’il avait fait signer au roi.

— Je crains fort que oui, dit-il d’une voix neutre. Et la jeune fille aussi. Et vous pouvez vous estimer heureux qu’ils n’aient personne d’autre à faire monter sur le bûcher.

— Combien de temps nous reste-t-il ?

— Peu. D’après mes renseignements, la procédure va tambour battant et il pourrait y avoir un autodafé sur la Plaza Mayor dans une quinzaine de jours. Dans l’état actuel de mes relations avec le Saint-Office, l’Inquisition marque un point – il bougea sa tête puissante, assise sur une godille empesée qui serrait son cou robuste et sanguin. Ils ne me pardonnent pas l’histoire des Génois.

Il esquissa un sourire mélancolique entre sa barbe noire et sa féroce moustache, puis il leva légèrement sa main énorme pour signifier que l’entretien était terminé. Guadalmedina inclina brièvement la tête, à peine ce qu’il fallait pour être poli sans perdre son honneur.

— Votre Excellence a été très généreuse de son temps. Nous vous en sommes profondément reconnaissants et nous sommes les débiteurs de Votre Grandeur.

— Je vous enverrai la facture, Don Alvaro. Ma Grandeur ne fait jamais rien gratuitement – le conseiller se retourna vers Don Francisco qui restait là, immobile comme une statue. Quant à vous, monsieur de Quevedo, j’espère que dorénavant nos relations seront meilleures. Je ne détesterais pas un ou deux sonnets louant ma politique en Flandre, de sonnets anonymes dont tout le monde sait qu’ils sont de vous. Et un poème qui viendrait à point nommé pour justifier la nécessité de réduire de moitié la valeur de la monnaie de billon… Quelque chose dans l’esprit de ces vers que vous avez eu la bonté de me dédier l’autre jour :

Car la courtoise étoile qui vous a poussé, sans preuve ni vengeance, au rang de favori, miracle qui égare la maligne envie…

Gêné, Don Francisco jeta un coup d’œil en coulisse à ses compagnons. Après sa longue et pénible disgrâce, la fortune du poète semblait vouloir tourner et lui rendre la position qu’il avait occupée à la cour, après tant de procès et de revers. L’affaire du couvent des adoratrices tombait bien mal pour lui, et qu’il puisse mettre en péril sa bonne étoile actuelle pour une ancienne dette d’honneur en disait long sur son honnêteté. Haï et craint pour sa plume acerbe et la vivacité de son esprit, Quevedo essayait depuis quelque temps de ne pas se montrer hostile au pouvoir, ce qui le forçait à concilier l’éloge avec son habituel pessimisme et ses accès de mauvaise humeur. Humain en fin de compte, fort peu enclin à repartir en exil et prêt à redorer un peu son blason, le grand satiriste mordait son frein, de crainte de tout jeter par terre. De plus, il croyait alors sincèrement, comme beaucoup d’autres, qu’Olivares pourrait être le chirurgien de fer dont avait besoin le vieux lion espagnol. Ajoutons à l’honneur de l’ami d’Alatriste que même dans ces temps favorables il écrivit une comédie qui égratignait le favori dont l’influence grandissait auprès du roi. Cette amitié fragile, malgré les tentatives que firent Olivares et d’autres puissants de la cour pour attirer le poète, finit par se rompre quelques années plus tard. Les mauvaises langues disent que ses fameux libelles éveillèrent la colère du roi, qui les avait trouvés sur sa table, et lui valurent d’être emprisonné, vieux et malade, à San Marcos de Léon. Pour ma part, je crois que c’est autre chose qui fit d’Olivares et de Quevedo des ennemis mortels. Mais tout cela n’arriva que plus tard, quand vint le temps où, la monarchie étant devenue une machine insatiable à dévorer les impôts, ne donnant en échange au peuple épuisé que désastres sur les champs de bataille et erreurs politiques, la Catalogne et le Portugal se révoltèrent, les Français – comme d’habitude – voulurent avoir leur part du gâteau et l’Espagne plongea dans la guerre civile, la ruine et la honte. Mais je reviendrai en temps voulu sur cette triste époque. Pour le moment, il suffira de dire que cet après-midi-là, au Prado, le poète répondit courtoisement mais avec réserve :