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à l'observation ethnologique, on constate peu de différences avec leurs voisins convertis à l'islam, voire devenus chrétiens comme les Osses. L'influence païenne reste très forte: les Bergjuden pratiquent la démonologie, portent des talismans pour se protéger des mauvais esprits, et ainsi de suite. Cela ressemble aux pratiques soi-disant soufies des montagnards musulmans, comme le culte des tombes ou les danses rituelles, qui sont aussi des survivances païennes. Le niveau de vie des Bergjuden est identique à celui des autres montagnards, que ce soit en ville ou dans les aoul que nous avons visités: il est exclu de dire que les Bergjuden auraient profité du Judéo-bolchevisme pour faire avancer leur position. Au contraire, ils semblent en général presque plus pauvres que les Kabardes. Au repas du Shabbat, les femmes et les enfants sont assis à l'écart des hommes: c'est contraire à la tradition juive, mais c'est la tradition montagnarde. À l'inverse, lors des mariages comme celui auquel nous avons pu assister, avec des centaines d'invités kabardes et balkars, les hommes et les femmes des Bergjuden dansaient ensemble, ce qui est strictement prohibé par le judaïsme orthodoxe». – «Vos conclusions, donc?» demanda von Bittenfeld, l'adjudant de Köstring. Weintrop gratta ses cheveux blancs, coupés presque ras: «Quant à l'origine, difficile à dire: les informations sont contradictoires. Mais il nous semble évident qu'ils sont complètement assimilés et intégrés et si on veut vermischlingt, "mischlingisés". Les traces de sang juif qui restent doivent être négligeables». – «Pourtant, intervint Bierkamp, ils s'accrochent avec obstination à leur religion juive, qu'ils ont préservée intacte durant des siècles». – «Oh, pas intacte, Herr Oberführer, pas intacte, fit Weintrop avec bonhomie. Bien corrompue, je trouve au contraire. Ils ont entièrement perdu tout savoir talmudique, si tant est qu'ils l'ont jamais eu. Avec leur démonologie, cela en fait quasiment des hérétiques, comme les Karaïtes. D'ailleurs, les Juifs ashkénazes les méprisent et les nomment Byky, les "Taureaux", un terme péjoratif». – «À ce sujet, fit suavement Köstring en se tournant vers Korsemann, quelle est donc l'opinion de la S S?» – «C'est certainement une question importante, opina Korsemann. Je vais passer la parole à l'Oberführer Bierkamp». Bierkamp réunissait déjà ses feuillets: «Malheureusement, notre propre spécialiste, le Dr. Weseloh, a dû rentrer en Allemagne. Mais elle a préparé un rapport complet, que je vous ai fait suivre, Herr General, et qui soutient fortement notre opinion: ces Bergjuden sont des Fremdkörper extrêmement dangereux qui représentent une menace pour la sécurité des troupes, menace à laquelle nous devons réagir avec vigueur et énergie. Ce point de vue, qui, à la différence de celui des chercheurs, prend en compte la question vitale de la sécurité, s'étaye aussi sur une étude des documents scientifiques menée par le Dr. Weseloh, dont les conclusions diffèrent de celles des autres spécialistes ici présents. Je vais laisser au Hauptsturmführer Dr. Aue le soin de les présenter». J'inclinai la tête: «Merci, Herr Oberführer. Je crois que, pour être clair, il est préférable de différencier les niveaux de preuves. Il y a d'abord les documents historiques, puis ce document vivant qu'est la langue; il y a ensuite les résultats de l'anthropologie physique et culturelle; et finalement les recherches ethnologiques de terrain comme celles menées par le Dr. Weintrop ou le Dr. Weseloh. Si l'on considère les documents historiques, il semble établi que des Juifs vivaient au Caucase bien avant la conversion des Khazars». Je citai Benjamin de Tudela et quelques autres sources anciennes comme le Derbent-Nameh. «Au IXe siècle, Eldad ha-Dani a visité le Caucase et a noté que les Juifs des montagnes avaient une excellente connaissance du Talmud»… – «Ils l'ont bien perdue!» interrompit Weintrop. – «Absolument, mais le fait reste qu'à une époque les talmudistes de Derbent et de Chemakha, en Azerbaïdjan, étaient fort réputés. Ce qui est peut-être d'ailleurs un phénomène un peu tardif: en effet, un voyageur juif des années 80 du siècle dernier, un certain Judas Tchorny, pensait que les Juifs étaient arrivés au Caucase non pas après mais avant la destruction du Premier Temple, et avaient vécu coupés de tout, sous protection perse, jusqu'au IVe siècle. Plus tard seulement, lorsque les Tatars envahirent la Perse, les Bergjuden rencontrèrent des Juifs de Babylone qui leur enseignèrent le Talmud. Ce ne serait qu'à cette époque-là qu'ils auraient donc adopté la tradition et les enseignements rabbiniques. Mais cela n'est pas prouvé. Pour des preuves de leur ancienneté, il faudrait plutôt se tourner vers les traces archéologiques, comme ces ruines désertes en Azerbaïdjan qu'on nomme Chifut Tebe, la "colline des Juifs", ou Chifut Kabur, la "tombe des Juifs". Elles sont très anciennes. Quant à la langue, les observations du Dr. Weseloh corroborent celles de feu le Dr. Voss: c'est un dialecte iranien occidental moderne – je veux dire pas plus vieux que le VIIIe ou le IXe siècle, voire le Xe -, ce qui semble contredire une ascendance chaldéenne directe, telle que la propose Pantyoukov d'après Quatrefages. Quatrefages d'ailleurs pensait que les Lesghines, certains Svans et les Khevsours avaient aussi des origines juives; en géorgien, Khevis Uria veut dire "le Juif de la vallée". Le baron Peter Uslar, plus raisonnablement, suggère une immigration juive fréquente et régulière au Caucase durant deux mille ans, avec chaque vague s'intégrant plus ou moins aux tribus locales. Une explication pour le problème de la langue serait que les Juifs se soient entremariés avec une tribu iranienne, les Tats, arrivée plus tardivement; eux-mêmes seraient venus au temps des Achéménides comme colons militaires pour défendre le pas de Derbent contre les nomades des plaines du Nord». – «Les Juifs, des colons militaires? lança un Oberst de l'A OK. Cela me semble ridicule.» – «Pas tant que ça, rétorqua Bräutigam. Les Juifs d'avant la Diaspora ont une longue tradition guerrière. Il n'y a qu'à voir la Bible. Et souvenez-vous comment ils ont tenu tête aux Romains». – «Ah, oui, c'est dans Josephus, ça», ajouta Korsemann. – «En effet, Herr Brigadeführer», approuva Bräutigam. – «Bref, repris-je, cet ensemble de faits semble contredire une origine khazare. Au contraire, l'hypothèse de Vsevolod Miller, que ce seraient les Bergjuden qui auraient apporté le judaïsme aux Khazars, semble plus plausible». – «C'est tout à fait ce que je disais, intervint Weintrop. Mais vous-même avec votre argument linguistique ne niez pas la possibilité de la "mischlingisation"«. – «C'est vraiment dommage que le Dr. Voss ne soit plus parmi nous, fit Köstring. Il nous aurait certainement éclairci ce point». – «Oui, dit tristement von Gilsa. Nous le regrettons beaucoup. C'est une grande perte». – «La science allemande, prononça sentencieusement Rehrl, paye aussi un lourd tribut au Judéo-bolchevisme.» – «Oui, mais enfin, dans le cas de ce pauvre Voss, il s'agirait plutôt d'un malentendu, disons, culturel», avança Bräutigam. – «Meine Herren, Meine Herren, coupa Köstring. Nous nous éloignons du sujet. Hauptsturmführer?» – «Merci, Herr General. Malheureusement, l'anthropologie physique nous permet difficilement de trancher entre les diverses hypothèses. Permettez-moi de vous citer les données recueillies par le grand savant Erckert dans Der Kaukasus und Seine Völker, publié en 1887. Pour l'index céphalique, il donne 79,4 (mésocéphale) pour les Tatars d'Azerbaïdjan, 83,5 (brachycéphale) pour les Géorgiens, 85,6 (hyperbrachycéphale) pour les Arméniens, et 86,7 (hyperbrachycéphale) pour les Bergjuden». – «Ha! s'exclama Weintrop. Comme les Mecklembourgeois!» – «Chut…, fit Köstring. Laissez parler le Hauptsturmführer». Je repris: «Hauteur de tête Kalmouks, 62; Géorgiens, 67,9; Bergjuden, 67,9; Arméniens, 71,1. Index faciaclass="underline" Géorgiens, 86,5; Kalmouks, 87 • Arméniens, 87,7; et Bergjuden, 89. Enfin, index nasaclass="underline" les Bergjuden sont au bas de l'échelle avec 62,4, et les Kalmouks en haut avec 75,3, un écart significatif. Les Géorgiens et les Arméniens sont entre les deux». – «Qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda l'Oberst de l'AOK. Je ne comprends pas».