«Cela veut dire, expliqua Bräutigam qui avait griffonné les chiffres et effectuait à la hâte un calcul mental, que si l'on considère la forme de la tête comme un indicateur d'une race plus ou moins élevée, les Bergjuden forment le plus beau type des peuples caucasiens». – «C'est précisément ce que dit Erckert, continuai-je. Mais bien sûr, cette approche, si elle n'a pas été entièrement réfutée, est peu usitée de nos jours. La science a fait quelques progrès». Je levai brièvement les yeux vers Bierkamp: il me contemplait d'un air sévère, en tapotant la table avec son crayon. Il me fit signe de continuer, du bout des doigts. Je me replongeai dans mes documents: «L'anthropologie culturelle, elle, fournit une grande moisson de données. Il me faudrait trop de temps pour les passer toutes en revue. En général, elles tendent à présenter les Bergjuden comme ayant entièrement adopté les coutumes des montagnards, y compris celles concernant le kanly ou ichkil, la vengeance du sang. Nous savons que de grands guerriers tats se sont battus aux côtés de l'imam Chamil contre les Russes. Aussi, avant la colonisation russe, les Bergjuden s'occupaient surtout d'agriculture, et cultivaient le raisin, le riz, le tabac, et des graines diverses». – «Ce n'est pas un comportement juif, ça, nota Bräutigam. Les Juifs ont horreur des travaux pénibles comme l'agriculture.» – «Certes, Herr Doktor. Plus tard, sous l'Empire russe, les circonstances économiques en ont toutefois fait des artisans, spécialisés en tannerie et en bijouterie; des facteurs d'armes et de tapis; et aussi des marchands. Mais c'est une évolution récente, et certains Bergjuden restent des fermiers». – «Comme ceux qui ont été tués près de Mozdok, non? rappela Köstring. Nous n'avons jamais éclairci cette histoire». Le regard de Bierkamp noircissait. Je continuai: «En revanche, un fait assez probant est que, mis à part les quelques rebelles qui ont rejoint Chamil, la plupart des Bergjuden du Daghestan, peut-être à cause des persécutions musulmanes, ont choisi le parti russe lors des guerres du Caucase. Après la victoire, les autorités tsaristes les ont récompensés par une égalité de droit avec les autres tribus caucasiennes, et un accès à des postes dans l'administration. Cela, bien entendu, ressemble aux méthodes de parasitage juives que nous connaissons. Mais il faut noter que la plupart de ces droits ont été abrogés sous le régime bolchevique. À Naltchik, comme il s'agissait d'une république autonome kabardo-balkare, tous les postes non attribués à des Russes ou des Juifs soviétiques étaient distribués aux deux peuples titulaires; les Bergjuden, ici, ne participaient quasiment pas à l'administration, à part quelques archivistes et fonctionnaires mineurs. Il serait intéressant de voir la situation au Daghestan». Je terminai en citant les observations ethnologiques de Weseloh. «Elles ne semblent pas contredire les nôtres», grommela Weintrop. – «Non, Herr Major. Elles sont complémentaires». – «Par contre, marmonnait pensivement Rehrl, une bonne partie de vos informations est peu compatible avec la thèse d'une origine khazare ou turque. Pourtant, je la pense solide. Même votre Miller-» Köstring l'interrompit en toussotant: «Nous sommes tous très impressionnés par l'érudition déployée par les spécialistes de la SS, dit-il onctueusement en s'adressant à Bierkamp, mais vos conclusions ne me semblent pas très différentes de celles de la Wehrmacht, non?» Bierkamp paraissait maintenant furieux et inquiet; il se mordillait la langue: «Comme nous l'avons constaté, Herr General, les observations purement scientifiques restent très abstraites. Il faut les croiser avec les observations fournies par le travail de la Sicherheitspolizei. C'est ce qui nous permet de conclure qu'il s'agit là d'un ennemi racialement dangereux». – «Permettez, Herr Oberführer, intervint Bräutigam. Je n'en suis pas convaincu». – «C'est parce que vous êtes un civil et avez un point de vue de civil, Herr Doktor, rétorqua sèchement Bierkamp. Ce n'est pas un hasard si le Führer a jugé bon de confier les fonctions de sécurité du Reich à la SS. Il y a aussi là une question de Weltanschauung». – «Personne ici ne met en doute les compétences de la Sicherheitspolizei ou de la SS, Oberführer, reprit Köstring avec sa voix lente et paternelle. «Vos forces sont des auxiliaires précieux pour la Wehrmacht. Néanmoins, l'administration militaire, qui est aussi issue d'une décision du Führer, doit considérer tous les aspects de la question. Politiquement, une action non entièrement justifiée contre les Bergjuden nous ferait ici du tort. Il faudrait donc qu'il y ait des considérations pressantes pour contrebalancer cela. Oberst von Gilsa, quel est l'avis de l'Abwehr sur le niveau de risque posé par cette population?» – «La question a déjà été évoquée lors de notre première conférence sur le sujet, Herr General, à Vorochilovsk. Depuis, l'Abwehr observe attentivement les Bergjuden. Jusqu'à ce jour, nous n'avons pu noter la moindre trace d'activité subversive. Pas de contacts avec les partisans, pas de sabotage, pas d'espionnage, rien. Si seulement tous les autres peuples se tenaient aussi tranquilles, notre tâche ici en serait grandement facilitée». – «La SP justement considère qu'il ne faut pas attendre le crime pour le prévenir», objecta furieusement Bierkamp. – «Certes, fit von Bittenfeld, mais dans une intervention préventive, il faut peser les bénéfices et les risques». – «Bref, continuait Köstring, s'il y a risque de la part des Bergjuden, il n'est pas immédiat?» – «Non, Herr General, confirma von Gilsa. Pas de l'avis de l'Abwehr». – «Reste donc la question raciale, fit Köstring. Nous avons entendu beaucoup d'arguments. Mais je crois que vous conviendrez tous qu'aucun n'était pleinement concluant, ni dans un sens ni dans l'autre». Il marqua une pause et se frotta la joue. «Il me semble que nous manquons de données. Il est vrai que Naltchik n'est pas l'habitat naturel de ces Bergjuden, ce qui déforme certainement la perspective. Je propose donc que nous repoussions la question jusqu'à notre occupation du Daghestan. Sur place, dans leur habitat d'origine, nos chercheurs devraient être capables de trouver des éléments plus probants. Nous réunirons une nouvelle commission à ce moment-là». Il se tourna vers Korsemann. «Qu'en pensez-vous, Brigadeführer?» Korsemann hésita, regarda Bierkamp de travers, hésita de nouveau et dit: «Je n'y vois pas d'objection, Herr General. Cela me semblerait satisfaire les intérêts de toutes les parties, la S S comprise. N'est-ce pas, Oberführer?» Bierkamp mit un instant à répondre: «Si vous le pensez, Herr Brigadeführer». – «Bien entendu, ajouta Köstring de son air bonhomme, en attendant, nous les surveillerons de près. Oberführer, je compte aussi sur la vigilance de votre Sonderkommando. S'ils deviennent insolents ou prennent contact avec les partisans, clac. Doktor Bräutigam?» La voix de Bräutigam était plus nasillarde que jamais: «L'Ostministerium n'a aucune objection à votre proposition tout à fait raisonnable, Herr General. Je pense que nous devrions aussi remercier les spécialistes, dont certains se sont déplacés depuis le Reich, pour leur travail remarquable». – «Absolument, absolument, approuva Köstring. Doktor Rehrl, Major Weintrop, Hauptsturmführer Aue, nos félicitations, ainsi qu'à vos collègues». Toute l'assistance applaudit Les gens se levaient dans un grand bruit de chaises et de papiers. Bräutigam contourna la table et vint me serrer la main: «Très bon travail, Hauptsturmführer». Il se tourna vers Rehrclass="underline" «Bien sûr, la thèse khazare peut encore se défendre». – «Oh, fit celui-ci, nous verrons au Daghestan. Je suis certain que là-bas nous trouverons de nouvelles preuves, comme l'a dit le général. À Derbent, surtout, il y aura des documents, des traces archéologiques». Je regardai Bierkamp qui avait filé rejoindre Korsemann et qui lui parlait rapidement à voix basse avec des gestes de la main. Köstring discutait debout avec von Gilsa et l'Oberst de l'AOK. J'échangeai encore quelques phrases avec Bräutigam puis réunis mes dossiers et me dirigeai vers l'antichambre où étaient déjà passés Bierkamp et Korsemann. Bierkamp me toisa avec colère: «Je pensais que les intérêts de la S S vous tenaient plus à cœur, Hauptsturmführer». Je ne me laissai pas démonter: «Herr Oberführer, je n'ai pas omis une seule preuve de leur judéité». – «Vous auriez pu les présenter plus clairement Avec moins d'ambiguïté». Korsemann intervint de sa voix saccadée: «Je ne vois pas ce que vous lui reprochez, Oberführer, Il s'est très bien débrouillé. D'ailleurs le général l'a félicité, deux fois». Bierkamp haussa les épaules: «Je me demande si Prill n'avait pas raison, après tout,» Je ne répondis pas. Derrière nous, les autres participants sortaient «Avez-vous d'autres instructions pour moi, Herr Oberführer?» demandai-je enfin. Il fit un geste vague de la main: «Non. Pas maintenant» Je le saluai et sortis derrière von Gilsa.