Dehors, l'air était sec, vif, mordant J'inspirai profondément et sentis le froid me brûler l'intérieur des poumons. Tout paraissait glacé, muet Von Gilsa monta dans sa voiture avec l'Oberst de l'AOK en m'offrant le siège avant Nous échangeâmes encore quelques paroles puis petit à petit tout le monde se tut. Je songeais à la conférence: la colère de Bierkamp était compréhensible. Köstring nous avait joué un sale tour. Tout le monde, dans la salle, savait pertinemment qu'il n'y avait aucune chance que la Wehrmacht arrive au Daghestan. Certains se doutaient même – mais peut-être pas Korsemann ou Bierkamp – qu'au contraire le groupe d'armées A devrait bientôt évacuer le Caucase. Même si Hoth parvenait à faire sa jonction avec Paulus, ce ne serait que pour replier la 6e armée sur le Tchir, voir le bas Don. Il suffisait de regarder une carte pour comprendre que la position du groupe d'armées A devenait alors intenable. Köstring devait avoir quelques certitudes là-dessus. Ainsi, il était exclu de se mettre à dos les peuples montagnards pour une question aussi peu importante que celle des Bergjuden: déjà, lorsqu'ils comprendraient que l'Armée rouge revenait, il y aurait des troubles – ne serait-ce que pour prouver, un peu tardivement certes, leur loyauté et leur patriotisme – et il fallait à tout prix éviter que cela dégénère. Une retraite à travers un milieu entièrement hostile, propice à la guérilla, pouvait tourner à la catastrophe. Il fallait donc donner des gages aux populations amies. Cela, je ne pensais pas que Bierkamp pouvait le comprendre; sa mentalité policière, exacerbée par son obsession des chiffres et des rapports, lui rendait la vue courte. Récemment, un des Einsatzkommandos avait liquidé un sanatorium pour enfants tuberculeux, dans une zone reculée de la région de Krasnodar. La plupart des enfants étaient des montagnards, les conseils nationaux avaient vigoureusement protesté, il y avait eu des échauffourées qui avaient coûté la vie à plusieurs soldats. Baïrarnukov, le chef karatchaï, avait menacé von Kleist d'une insurrection générale si cela se reproduisait; et von Kleist avait envoyé une lettre furieuse à Bierkamp, mais celui-ci, d'après ce que j'avais entendu, l'avait reçu avec une étrange indifférence: il ne voyait pas où était le problème. Korsemann, plus sensible à l'influence des militaires, avait dû intervenir et l'avait obligé à envoyer de nouvelles instructions aux Kommandos. Ainsi, Köstring n'avait pas eu le choix. En arrivant à la conférence, Bierkamp pensait que les jeux n'étaient pas encore faits; mais Köstring, avec Bräutigam sans doute, avait déjà pipé les dés, et l'échange de vues n'avait été que du théâtre, une représentation au bénéfice des non-initiés. Weseloh aurait-elle pu y assister, ou m'en serais-je tenu à une argumentation entièrement tendancieuse, que cela n'aurait rien changé. Le coup du Daghestan était brillant, imparable: il découlait naturellement de ce qui avait été dit, et Bierkamp ne pouvait y opposer aucune objection raisonnable; quant à dire la vérité, qu'il n'y aurait pas d'occupation du Daghestan, c'était tout bonnement impensable; Köstring aurait eu beau jeu alors de faire démettre Bierkamp pour défaitisme. Ce n'était pas pour rien que les militaires appelaient aussi Köstring «le vieux renard»: c'avait été, me dis-je avec un plaisir amer, un coup de maître. Je savais que cela allait me créer des ennuis: Bierkamp chercherait à rejeter le blâme pour sa défaite sur quelqu'un, et j'étais la personne la plus indiquée. Pourtant, j'avais mené mon travail avec énergie et rigueur; or, c'était comme lors de ma mission à Paris, je n'avais pas compris les règles du jeu, j'avais cherché la vérité là où l'on voulait non pas la vérité mais un avantage politique. Prill et Turek auraient maintenant la partie aisée pour me calomnier. Au moins, Voss n'aurait pas désapprouvé ma présentation. Hélas, Voss était mort, et j'étais de nouveau seul.
Le soir tombait. Un givre épais recouvrait tout: les branches tordues des arbres, les fils et les poteaux des clôtures, l'herbe drue, la terre des champs presque nus. C'était comme un monde d'horribles formes blanches, angoissantes, féeriques, un univers cristallin d'où la vie semblait bannie. Je regardai les montagnes: le vaste mur bleu barrait l'horizon, gardien d'un autre monde, caché celui-là. Le soleil, du côté de l'Abkhazie sans doute, tombait derrière les crêtes, mais sa lumière venait encore effleurer les sommets, posant sur la neige de somptueuses et délicates lueurs roses, jaunes, orange, fuschia, qui couraient délicatement d'un pic à l'autre. C'était d'une beauté cruelle, à vous ravir le souffle, presque humaine mais en même temps au-delà de tout souci humain. Petit à petit, là-bas derrière, la mer engloutissait le soleil, et les couleurs s'éteignaient une à une, laissant la neige bleue, puis d'un gris-blanc qui luisait tranquillement dans la nuit. Les arbres incrustés de givre apparaissaient dans les cônes de nos phares comme des créatures en plein mouvement. J'aurais pu me croire passé de l'autre côté, dans ce pays que connaissent bien les enfants, d'où l'on ne revient pas.
Je ne m'étais pas trompé sur Bierkamp: le couperet tomba encore plus vite que je ne m'y attendais. Quatre jours après la conférence, il me convoqua à Vorochilovsk. L'avant-veille, on avait proclamé le District autonome kabardo-balkar lors de la célébration du Kurman Baïram, à Naltchik, mais je n'avais pas assisté à la cérémonie; Bräutigam, paraissait-il, avait fait un grand discours, et les montagnards avaient couvert les officiers de cadeaux, kindjali, tapis, des Coran recopiés à la main. Quant au front de Stalingrad, d'après les rumeurs, les panzers de Hoth peinaient à avancer, et venaient de buter sur la Mychkova, à soixante kilomètres du Kessel; entre-temps les Soviétiques, plus au nord sur le Don, lançaient une nouvelle offensive contre le front italien; on parlait de débandade, et les chars russes menaçaient maintenant les aérodromes à partir desquels la Luftwaffe ravitaillait tant bien que mal le Kessel! Les officiers de l'Abwehr refusaient toujours de donner des informations précises, et il était difficile de se faire une idée exacte de l'état critique de la situation, même en recoupant les diverses rumeurs. Je rendais compte au Gruppenstab de ce que je parvenais à comprendre ou à corroborer, mais j'avais l'impression qu'on ne prenait pas très au sérieux mes rapports: dernièrement, j'avais reçu de l'état-major de Korsemann une liste des SSPF et autres responsables S S nommés pour les différents districts du Caucase, y compris Groznyi, l'Azerbaïdjan et la Géorgie, et une étude sur la plante koksagyz, que l'on trouve autour de Maïkop, et dont le Reichsführer souhaitait entreprendre la culture à large échelle pour produire un substitut au caoutchouc. Je me demandais si Bierkamp pensait de manière aussi irréaliste; en tout cas, sa convocation m'inquiétait. En route je tentais de rassembler des arguments en ma défense, de mettre au point une stratégie, mais comme je ne savais pas ce qu'il allait me dire, je m'embrouillais. L'entretien fut bref. Bierkamp ne m'invita pas à m'asseoir et je restai au garde-à-vous tandis qu'il me tendait une feuille. Je la regardai sans trop comprendre: «Qu'est-ce que c'est?» demandai-je. – «Votre transfert. Le chargé des structures de polic e à Stalingrad a demandé un officier SD d'urgence. Le sien a été tué il y a deux semaines. J'ai informé Berlin que le Gruppenstab pouvait supporter une réduction de personnel, et ils ont approuvé votre mutation. Félicitations, Hauptsturmführer. C'est une chance pour vous». Je restai rigide: «Puis-je vous demander pourquoi vous m'avez proposé, Herr Oberführer?» Bierkamp gardait un air déplaisant mais il sourit légèrement: «Dans mon état-major, je souhaite avoir des officiers qui comprennent ce que l'on attend d'eux sans qu'on ait à leur expliquer les détails; sinon, on ferait aussi bien de faire le travail soi-même. J'espère que le travail SD à Stalingrad sera pour vous un apprentissage utile. En outre, permettez-moi de vous signaler que votre conduite personnelle a été assez équivoque pour donner lieu à des rumeurs désagréables au sein du groupe. Certains ont même été jusqu'à évoquer une intervention de la SS-Gericht. Je refuse par principe de croire de tels bruits, surtout concernant un officier aussi politiquement formé que vous, mais je n'accepterai pas qu'un scandale vienne ternir la réputation de mon groupe. À l'avenir, je vous conseille de veiller à ce que votre comportement ne puisse pas donner prise à ce genre de racontars. Vous pouvez disposer». Nous échangeâmes un salut allemand et je me retirai. Dans le couloir, je passai devant le bureau de Prill; la porte était ouverte, et je vis qu'il me regardait avec un léger sourire. Je m'arrêtai sur le seuil et le fixai à mon tour, tandis qu'un sourire radieux, un sourire d'enfant grandissait sur mon visage. Petit à petit son sourire s'éteignit et il me contempla avec un air morne, perplexe. Je ne dis rien, je continuais à sourire. Je tenais toujours mon ordre de mission à la main. Enfin je sortis. Il faisait toujours aussi froid, mais ma pelisse me protégeait et je fis quelques pas. La neige, mal déblayée, était gelée et glissante. Au coin de la rue, près de l'hôtel Kavkaz, j'assistai à un spectacle étrange: des soldats allemands sortaient d'un bâtiment en portant des mannequins vêtus d'uniformes napoléoniens. Il y avait là des hussards en shakos et en dolmans ponceau, pistache ou jonquille, des dragons en vert aux passe-poils amarante, des grognards en manteaux bleus à boutons dorés, des hanovriens en rouge écrevisse, un lancier croate tout en blanc avec une cravate rouge. Les soldats chargeaient ces mannequins, debout, dans des camions bâchés, tandis que d'autres les fixaient avec des cordes. Je m'approchai du Feldwebel qui supervisait l'opération: «Que se passe-t-il?» Il me salua et répondit: «C'est le Musée régional, Herr Hauptsturmführer. On évacue la collection en Allemagne. Ordre de l'OKHG». Je les regardai un moment puis retournai à ma voiture ma feuille de route toujours à la main. Finita la commedia.