Partie II
Alors je pris le train à Minvody et je m'acheminai péniblement vers le nord. Le trafic était très perturbé, je dus changer plusieurs fois de convoi. Dans les salles d'attente crasseuses, des centaines de soldats attendaient, debout ou affalés sur leur paquetage, qu'on leur serve de la soupe ou un peu d'ersatz avant de les embarquer pour l'inconnu. On me cédait un coin de banc et j'y restais, végétatif, jusqu'à ce qu'un chef de gare harassé vienne me secouer. À Salsk, enfin, on me mit dans un train qui montait de Rostov avec des hommes et du matériel pour l'armée Hoth. Ces unités hétéroclites avaient été formées à la hâte, un peu n'importe comment, avec des permissionnaires interceptés tout le long du chemin du Reich, jusqu'à Lublin et même Posen, puis réexpédiés en Russie, des appelés hors d'âge à l'entraînement accéléré puis écourté, des convalescents ramassés dans les lazarets, des isolés de la 6e armée retrouvés hors du Kessel après la débâcle. Peu d'entre eux semblaient se faire une idée de la gravité de la situation; et ce n'était pas étonnant, les communiqués militaires restaient obstinément muets à ce sujet, faisant tout au plus état d'activité dans le secteur de Stalingrad. Je ne parlai pas avec ces hommes, je rangeai mon paquetage et me calai dans l'angle d'un compartiment, replié en moi-même, étudiant distraitement les grandes formes végétales, ramifiées et précises, déposées sur la vitre par le givre. Je ne voulais pas penser, mais des pensées affluaient, amères, pleines de pitié pour moi-même. Bierkamp, rageait en moi une petite voix intérieure, aurait mieux fait de me placer d'office devant un peloton, c'aurait été plus humain, plutôt que de me tenir des discours hypocrites sur la valeur éducative d'un encerclement en plein hiver russe. Grâce à Dieu, en geignait une autre, j'ai au moins ma pelisse et mes bottes. J'avais très sincèrement du mal à concevoir la valeur éducative de morceaux de métal brûlants projetés à travers ma chair. Quand on fusillait un Juif ou un bolchevique, ça n'avait aucune valeur éducative, ça les tuait, c'est tout, bien que nous eussions beaucoup de jolis euphémismes pour cela aussi. Les Soviétiques, eux, lorsqu'ils voulaient punir quelqu'un, l'envoyaient à un Chtrafbat où l'espérance de vie dépassait rarement quelques semaines: méthode brutale, mais franche, comme en général tout ce qu'ils faisaient C'était là d'ailleurs, je trouvais, un de leurs grands avantages sur nous (à part leurs divisions et leurs chars en apparence innombrables): au moins, chez eux, on savait sur quel pied danser. Les rails étaient encombrés, nous passions des heures à attendre sur des voies de dégagement, selon d'indéchiffrables règles de priorité fixées par des instances mystérieuses et distantes. Parfois, je me forçais à sortir respirer l'air mordant et secouer mes jambes: au-delà du train, il n'y avait rien, une vaste étendue blanche, vide, balayée par le vent, nettoyée de toute vie. Sous mes pas, la neige, dure et sèche, craquait comme une croûte; le vent, lorsque je lui faisais face, me gerçait les joues; alors je lui tournais le dos et regardais la steppe, le train aux vitres blanches de givre, les rares autres hommes poussés dehors comme moi par leur ennui ou leurs diarrhées. Des envies insensées me prenaient: me coucher sur la neige, roulé en boule dans ma pelisse, et rester là lorsque le train repartirait, caché déjà sous une fine couche blanche, un cocon que je m'imaginais doux, tiède, tendre, comme ce ventre d'où j'avais été un jour si cruellement expulsé. Ces montées de spleen m'effrayaient; lorsque je parvenais à me ressaisir, je me demandais d'où cela pouvait bien venir. Ce n'était pourtant pas dans mes habitudes. La peur, peut-être, me disais-je enfin. Très bien, la peur, mais alors la peur de quoi? La mort, je pensais l'avoir apprivoisée en moi, et pas seulement depuis les hécatombes de l'Ukraine, mais depuis longtemps déjà. Peut-être était-ce là une illusion, un rideau tiré par mon esprit sur le sale instinct animal qui, lui, restait tapi? C'était possible, certes. Mais peut-être aussi était-ce l'idée de l'enfermement: rentrer vivant dans cette vaste prison à ciel ouvert, comme dans un exil sans retour. J'avais voulu servir, j'avais accompli, pour ma Nation et mon peuple et au nom de ce service, des choses pénibles, affreuses, contraires à moi-même; et voilà que l'on m'exilait de moi-même et de la vie commune pour m'envoyer rejoindre ceux déjà morts, les abandonnés. L'offensive de Hoth? Stalingrad n'était pas Demiansk, et déjà avant le 19 novembre nous étions à bout, de souffle et de forces, nous avions atteint les limites les plus reculées, nous, si puissants, qui ne croyions que commencer. Staline, cet Ossète rusé, avait usé avec nous des tactiques de ses ancêtres scythes: la retraite sans fin, toujours plus loin à l'intérieur des terres, le petit jeu comme l'appelait Hérodote, l'infernale poursuite; jouant, usant du vide. Quand les Perses donnèrent les premiers signes d'épuisement et d'abattement, les Scythes imaginèrent un moyen de leur redonner quelque courage et de leur faire boire ainsi la coupe jusqu'à la lie. Ils sacrifiaient volontairement quelques troupeaux qu'ils laissaient errer en évidence et sur lesquels les Perses se jetaient avec avidité. Ils retrouvaient ainsi un peu d'optimisme. Darius tomba plusieurs fois dans ce piège, mais se trouva finalement acculé à la famine. C'est alors (raconte Hérodote) que les Scythes envoient à Darius leur mystérieux message sous forme d'offrande: un oiseau, un rat, une grenouille, et cinq flèches. Or, pour nous, pas d'offrande, pas de message, mais: la mort, la destruction, la fin de l'espoir. Tout cela, se peut-il que je l'aie alors pensé? De telles idées ne me seraient-elles pas plutôt venues bien plus tard, lorsque la fin approchait, ou quand tout était déjà fini? C'est possible, mais il est aussi possible que je l'aie déjà pensé entre Salsk et Kotelnikovo, car les preuves étaient là, il suffisait d'ouvrir les yeux pour les voir, et ma tristesse avait peut-être déjà commencé à m'ouvrir les yeux. C'est difficile à juger, comme d'un rêve qui ne laisse le matin que des traces vagues et aigres, comme des dessins cryptiques que, tel un enfant, je traçais de l'ongle dans le givre des vitres du train.