Выбрать главу

À Kotelnikovo, aire de départ de l'offensive de Hoth, on déchargeait un train devant le nôtre, il fallut attendre plusieurs heures pour débarquer. C'était une petite gare de campagne en briques rongées, avec quelques quais en mauvais béton entre les voies; de part et d'autre, les wagons, frappés de l'emblème allemand, portaient des marquages tchèques, français, belges, danois, norvégiens: pour accumuler le matériel comme les hommes, on raclait maintenant les confins de l'Europe. Je me tenais appuyé à la portière ouverte de mon wagon, je fumais et contemplais l'agitation confuse de la gare. Il y avait là des militaires allemands de toutes les armes, des Polizei russes ou ukrainiens portant des brassards à croix gammée et des vieux fusils, des Hiw i aux traits creusés, des paysannes rouges de froid venues vendre ou échanger quelques pauvres légumes marinés ou une poule étique. Les Allemands portaient manteaux ou pelisses; les Russes, des vestes molletonnées, la plupart en lambeaux, d'où s'échappaient des touffes de paille ou des feuilles de journaux; et cette foule bigarrée conversait, chahutait, se bousculait au niveau de mes bottes, en de grands remous saccadés. Juste sous moi, deux grands soldats tristes se tenaient par le bras; un peu plus bas, un Russe hâve, sale, tremblant, vêtu seulement d'une mince veste en tissu, avançait le long du quai avec un accordéon entre les mains: il approchait des groupes de soldats ou de Polizei, qui l'envoyaient promener d'un mot brutal ou d'une chiquenaude, ou au mieux lui tournaient le dos. Lorsqu'il arriva à ma hauteur je tirai un petit billet de ma poche et le lui tendis. Je pensais qu'il continuerait son chemin, mais il resta là et me demanda, dans un mélange de russe et de mauvais allemand: «Tu veux quoi? Une populaire, une traditionnelle, ou une cosaque?» Je ne comprenais pas de quoi il parlait et haussai les épaules: «Comme tu voudras». Il considéra cela un instant et entonna une chanson cosaque que je connaissais pour l'avoir souvent entendue en Ukraine, celle dont le refrain va si gaiement O, i ty Galia, Galia molodaïa… et qui narre l'atroce histoire d'une jeune fille ravie par les Cosaques, ligotée par ses longues tresses blondes à un sapin, et brûlée vive. Et c'était magnifique. L'homme chantait, le visage levé vers moi: ses yeux, d'un bleu évanoui, brillaient doucement à travers l'alcool et la crasse; ses joues, mangées par une barbe roussâtre, tremblotaient; et sa voix de basse éraillée par le mauvais tabac et la boisson montait claire et pure et ferme et il chantait couplet après couplet, comme s'il ne devait jamais s'arrêter. Sous ses doigts les touches de son accordéon cliquetaient. Sur le quai, l'agitation avait cessé, les gens le regardaient et écoutaient, un peu étonnés, même ceux qui quelques instants plus tôt l'avaient traité avec dureté, saisis par la beauté simple et incongrue de cette chanson. De l'autre côté, trois grosses kolkhoziennes venaient à la queue-leu-leu, comme trois oies grasses sur un chemin de village, avec un grand triangle blanc levé devant le visage, un châle en laine tricoté. L'accordéoniste bloquait leur chemin et elles se coulèrent autour de lui comme un remous de mer contourne un rocher, tandis qu'il pivotait légèrement dans l'autre sens sans interrompre sa chanson, puis elles continuaient le long du train et la foule brassait et écoutait le musicien; derrière moi, dans le tambour, plusieurs soldats étaient sortis des compartiments pour l'écouter. Cela semblait ne pas finir, après chaque couplet il en attaquait un autre, et l'on ne voulait pas que cela finisse. Enfin cela finit et sans même attendre qu'on lui offre encore de l'argent il continua son chemin vers le wagon suivant, et sous mes bottes les gens se dispersaient ou reprenaient leurs activités ou leur attente. Enfin vint notre tour de descendre. Sur le quai, des Feldgendarmes examinaient les documents et aiguillaient les hommes vers les différents points de rassemblement. On m'envoya à un bureau de la gare où un commis harassé me regarda d'un air éteint: «Stalingrad? Je n'en ai aucune idée. Ici, c'est l'armée Hoth». – «On m'a dit de venir ici et que je serais transféré à l'un des aérodromes». – «Les aérodromes, c'est de l'autre côté du Don. Allez voir au QG». Un autre Feldgendarme me fit monter dans un camion à destination de l'AOK. Là, je trouvai enfin un officier des opérations quelque peu renseigné: «Les vols pour Stalingrad partent de Tatsinskaïa. Mais normalement, les officiers qui doivent rejoindre la 6e armée y vont de Novotcherkassk, où se trouve le QG du groupe d'armées Don. Nous, on a une liaison avec Tatsinskaïa tous les trois jours peut-être. Je ne comprends pas pourquoi on vous a envoyé ici. Enfin, on va essayer de vous trouver quelque chose». Il m'installa dans une chambrée avec plusieurs lits doubles. Il réapparut quelques heures plus tard. «C'est bon. Tatsinskaïa vous envoie un Storch. Venez». Un chauffeur me conduisit hors du bourg jusqu'à une piste improvisée dans la neige. J'attendis encore dans une hutte chauffée par un poêle, à boire de l'ersatz avec quelques sous-officiers de la Luftwaffe. L'idée du pont aérien avec Stalingrad les déprimait profondément: «On perd cinq à dix appareils par jour, et à Stalingrad, il paraît, ils crèvent de faim. Si le général Hoth n'arrive pas à percer, ils sont foutus». – «Si j'étais vous, ajouta amicalement un autre, je serais pas si pressé de les rejoindre». – «Vous pourriez pas vous perdre un peu?» renchérit le premier. Puis le petit Feiseler Storch atterrit en tanguant. Le pilote ne prit même pas la peine de couper le moteur, il exécuta un demi-tour en bout de piste et vint se placer en position de départ. Un des hommes de la Luftwaffe m'aida à porter mon paquetage. «Au moins, vous êtes chaudement habillé», me cria-t-il pardessus le vrombissement de l'hélice. Je me hissai à bord et m'installai derrière le pilote. «Merci d'être venu!» lui criai-je. – «Pas de quoi, répondit-il en hurlant pour être entendu. On a l'habitude de faire le taxi». Il décolla avant même que j'aie réussi à me sangler et obliqua vers le nord. Le soir tombait mais le ciel était dégagé et pour la première fois je voyais la terre depuis les airs. Une surface plane, blanche, uniforme montait jusqu'à l'horizon; de loin en loin, une piste striait pathétiquement l'étendue, tirée au cordeau. Les balki apparaissaient comme de longs trous d'ombre nichés sous la lumière couchante qui rasait la steppe. Aux carrefours des pistes surgissaient des traces de villages, déjà à moitié engloutis, les maisons sans toits emplies de neige. Puis ce fut le Don, un énorme serpent blanc lové dans la blancheur de la steppe, rendu visible par ses bords bleutés et l'ombre des collines surplombant la rive droite. Le soleil, au fond, se posait sur l'horizon comme une boule rouge et gonflée, mais ce rouge ne colorait rien, la neige restait blanche et bleue. Depuis le décollage, le Storch volait droit, assez bas, posément, un bourdon tranquille; brusquement il bascula vers la gauche et piqua et sous moi c'étaient des rangées de gros porteurs de part et d'autre et déjà les roues touchaient le sol et le Storch rebondissait sur la neige durcie et roulait se ranger vers le fond de l'aérodrome. Le pilote coupa le moteur et m'indiqua un bâtiment long et bas: «C'est là-bas. On vous attend». Je le remerciai et marchai rapidement avec mon paquetage vers une porte illuminée par une ampoule suspendue. Sur la piste, un Junker venait atterrir lourdement. Avec la tombée du jour la température chutait vite, le froid me frappait au visage comme une gifle et me brûlait les poumons. À l'intérieur, un sous-officier m'invita à poser mon paquetage et me mena à une salle d'opérations bourdonnante comme une ruche. Un Oberleutnant de la Luftwaffe me salua et vérifia mes papiers. «Malheureusement, dit-il enfin, les vols pour ce soir sont déjà chargés. Je peux vous placer sur un vol du matin. Il y a un autre passager qui attend aussi». – «Vous volez de nuit?» Il me regarda d'un air interloqué: «Bien entendu. Pourquoi?» Je secouai la tête. Il me fit mener avec mes affaires à un dortoir installé dans un autre bâtiment: «Essayez de dormir», me dit-il en prenant congé. Le dortoir était vide, mais un autre paquetage reposait sur un lit.