«C'est l'officier qui part avec vous, indiqua le Spiess qui m'accompagnait. Il doit être au mess. Vous voulez manger, Herr Hauptsturmführer?» Je le suivis dans une autre salle, avec quelques tables et des bancs éclairés par une ampoule jaunâtre, où mangeaient en parlant à voix basse des pilotes et du personnel de sol Hohenegg était assis seul au coin d'une table; il partit d'un grand rire en me voyant:
«Mon cher Hauptsturmführer! Qu'est-ce que vous avez encore pu faire comme bêtise?» Je rosis de plaisir, et allai chercher une assiette de grosse soupe aux pois, du pain et une tasse d'ersatz avant de m'asseoir en face de lui. «Ça n'est quand même pas votre duel manqué qui me vaut le plaisir de votre compagnie? demanda-t-il encore de sa voix enjouée et agréable. Je ne me le pardonnerais pas». – «Pourquoi dites-vous cela?» Il prit un air à la fois gêné et amusé: «Je dois vous avouer que c'est moi qui ai dénoncé votre plan». – «Vous!» Je ne savais pas si je devais éclater de colère ou de rire. Hohenegg avait l'air d'un gamin pris en faute. «Oui. D'abord, laissez-moi vous dire que c'était vraiment une idée idiote, du romantisme allemand déplacé. Et puis, rappelez-vous, ils voulaient nous tendre une embuscade. Je n'avais aucune intention d'aller me faire massacrer avec vous». – «Docteur, vous êtes un homme de peu de foi. Ensemble, nous aurions déjoué leur piège». Je lui expliquai brièvement mes démêlés avec Bierkamp, Prill et Turek. «Vous ne devriez pas vous plaindre, en conclut-il. Je suis sûr que ce sera une expérience très intéressante». – «C'est ce que m'a fait valoir mon Oberführer. Mais je ne suis pas convaincu». – «C'est donc que vous manquez encore de philosophie. Je vous croyais fait autrement». – «J'ai peut-être changé. Et vous, docteur? Qu'est-ce qui vous amène ici?» – «Un bureaucrate médical en Allemagne a décidé qu'on devait profiter de l'occasion pour étudier les effets de la malnutrition sur nos soldats. L'AOK 6 pensait que ce n'est pas la peine, mais l'OKH a insisté. On m'a donc demandé de me charger de cette fascinante étude. J'avoue que malgré les circonstances cela excite ma curiosité». Je braquai ma cuiller vers son ventre rond: «Espérons que vous ne deviendrez pas un sujet d'étude pour vous-même». – «Hauptsturmführer, vous devenez grossier. Attendez d'avoir mon âge pour rire. Au fait, comment va notre jeune ami linguiste?» Je le regardai posément: «Il est mort». Son visage s'assombrit: «Ah. J'en suis bien désolé». – «Moi aussi». J'achevai ma soupe et bus le thé. C'était infect et amer, mais cela désaltérait. J'allumai une cigarette. «Je regrette votre riesling, docteur», dis-je en souriant. – «J'ai encore une bouteille de cognac, répondit-il. Mais gardons-la. Nous la boirons ensemble dans le Kessel». – «Ne dites jamais, docteur: Demain je ferai ceci ou cela, sans ajouter: Si Dieu le veut». Il secoua la tête: «Vous avez raté votre vocation, Hauptsturmführer. Allons nous coucher». Un sous-officier me tira de mon mauvais sommeil vers six heures. Le mess était froid et presque vide, je ne goûtai pas l'amertume du thé, mais me concentrai pour absorber sa chaleur, les deux mains autour de la tasse en fer-blanc. Ensuite, on nous guida avec nos affaires jusqu'à un hangar glacial où l'on nous fit attendre longtemps, à battre la semelle au milieu de machines graisseuses et de caisses de pièces de rechange. Mon haleine formait une lourde buée devant mon visage, suspendue dans l'air moite. Enfin le pilote vint se présenter: «On achève le plein et on y va, expliqua-t-il. Malheureusement, je n'ai pas de parachutes pour vous». – «Ça sert à quelque chose?» demandai-je. Il rit: «Théoriquement, si on se fait abattre par la chasse soviétique, on pourrait avoir le temps de sauter. En pratique, ça n'arrive jamais». Il nous mena à un petit camion qui nous conduisit à un Junker-52 parqué en bout de piste. Durant la nuit le ciel s'était couvert; à l'est, la masse cotonneuse s'éclaircissait Quelques hommes finissaient de charger des petites caisses dans l'appareil, le pilote nous fit monter et nous montra comment nous attacher sur une étroite banquette. Un mécanicien trapu vint s'asseoir en face de nous; il nous décocha un sourire ironique, puis ne fit plus attention à nous. Des éclats de friture et de voix provenaient de la radio. Le pilote repassa dans la carlingue pour aller vérifier quelque chose au fond, grimpant par-dessus la pile de caisses et de sacs amarrés par un solide filet «Vous faites bien de partir aujourd'hui, nous lança-t-il en repassant Les Rouges sont presque à Skassirskaïa, juste au nord. On va bientôt fermer boutique». – «Vous allez évacuer l'aérodrome?» demandai-je. Il fit une moue et retourna à son poste. «Vous connaissez nos traditions, Hauptsturmführer, commenta Hohenegg. Nous n'évacuons que lorsque tout le monde s'est fait tuer». Un par un, les moteurs toussaient et démarraient Un vrombissement aigu emplit la carlingue; tout vibrait, la banquette sous moi, la paroi derrière mon dos; une clef à molette oubliée sur le plancher tressaillait Lentement, l'avion se mit à rouler vers la piste, tourna, prit de la vitesse; la queue se souleva; puis toute la masse s'arracha du sol. Nos sacs, qui n'avaient pas été fixés, glissèrent vers l'arrière; Hohenegg se rabattit sur moi. Je regardai par le hublot: nous étions perdus dans le brouillard et les nuages, j'apercevais à peine le moteur. Les vibrations pénétraient mon corps de manière désagréable. Puis l'avion sortit de la couche de nuages et le ciel était d'un bleu métallique et le soleil naissant étendait sa lumière froide sur l'immense paysage de nuages, vallonné de balki comme la steppe. L'air était mordant, la paroi de la carlingue glacée, je m'enveloppai dans ma pelisse et me recroquevillai Hohenegg semblait dormir, les mains dans les poches, la tête penchée en avant; les vibrations et les tressautements de l'avion me dérangeaient, je ne pouvais l'imiter. Enfin l'avion se mit à descendre; il glissa sur le sommet des nuages, plongea, et de nouveau tout fut gris et sombre. À travers le bourdonnement monotone des hélices je crus entendre une détonation sourde, mais je ne pouvais pas en être sûr. Quelques minutes plus tard, le pilote hurla depuis la cabine: «Pitomnik!» Je secouai Hohenegg qui se réveilla sans surprise, et essuyai la buée sur le hublot Nous venions de passer sous les nuages et la steppe blanche, presque informe, s'étalait sous l'aile. Devant, tout était bouleversé: des cratères bruns maculaient la neige en de grandes taches sales; des amas de ferraille gisaient enchevêtrés, saupoudrés de blanc L'avion descendait rapidement mais je ne voyais toujours pas de piste. Puis il toucha brutalement le sol, rebondit, se posa. Le mécanicien défaisait déjà son harnais: «Vite, vite!» criait-il. J'entendis une explosion et une gerbe de neige vint frapper le hublot et la paroi de la carlingue. Fébrile, je me détachai. L'avion s'était arrêté un peu de travers et le mécanicien ouvrait la porte et jetait l'échelle. Le pilote n'avait pas coupé les moteurs. Le mécanicien prit nos sacs, les lança sans façon par l'ouverture, puis nous fit vigoureusement signe de descendre. Un vent sifflant, chargé d'une neige fine et dure, me frappa au visage. Des hommes emmitouflés s'affairaient autour de l'avion, posaient des cales, ouvraient la soute. Je glissai le long de l'échelle et récupérai mon paquetage. Un Feldgendarme armé d'un pistolet-mitrailleur me salua et me fit signe de le suivre; je lui criai: «Attendez, attendez!» Hohenegg descendait à son tour. Un obus éclata dans la neige à quelques dizaines de mètres, mais personne ne semblait y faire attention. Au bord de la piste s'élevait un talus de neige déblayée; un groupe d'hommes y attendait, gardé par plusieurs Feldgendarmes armés, leurs sinistres plaques métalliques suspendues pardessus leur manteaux. Hohenegg et moi, derrière notre escorte, approchions; de plus près, je voyais que la plupart de ces hommes étaient bandés ou tenaient des béquilles de fortune; deux d'entre eux reposaient sur des brancards; tous avaient le carton des blessés épinglé bien visiblement à leurs capotes. Sur un signal ils se ruèrent vers l'avion. Derrière, c'était la cohue: des Feldgendarmes bloquaient une ouverture dans des barbelés, au-delà desquels se poussait une masse d'hommes hagards qui hurlaient, suppliaient, agitaient des membres bandés, se pressaient contre les Feldgendarmes qui eux aussi hurlaient et braquaient leurs pistolets-mitrailleurs. Une nouvelle détonation, plus proche, fit pleuvoir de la neige; des blessés s'étaient jetés au sol, mais les Feldgendarmes restaient impavides; derrière nous, on criait, quelques-uns des hommes qui déchargeaient l'avion semblaient avoir été frappés, ils gisaient au sol et d'autres les tiraient de côté, les blessés admis se bousculaient pour monter l'échelle, d'autres hommes encore achevaient de décharger l'avion en jetant sacs et caisses au sol. Le Feldgendarme qui nous accompagnait tira une brève rafale en l'air puis plongea dans la foule hystérique et implorante en frappant avec ses coudes; je le suivis tant bien que mal, entraînant Hohenegg derrière moi. Au-delà se trouvaient des rangées de tentes couvertes de givre, les ouvertures brunes de bunkers; plus loin, des camions radio étaient garés en groupe serré, au milieu d'une forêt de mâts, d'antennes, de fils; au bout de la piste commençait un vaste dépotoir de carcasses, des avions éventrés ou saucissonnés, des camions brûlés, des chars, des machines fracassées entassées les unes sur les autres, à moitié cachées sous la neige. Plusieurs officiers s'avançaient vers nous; nous échangeâmes des saluts. Deux médecins militaires accueillaient Hohenegg mon interlocuteur était un jeune Leutnant de l'Abwehr qui se présenta et me souhaita la bienvenue: «Je dois m'occuper de vous et vous trouver un véhicule pour vous emmener en ville». Hohenegg s'éloignait. «Docteur!» Je lui serrai la main. «Nous nous reverrons certainement, me dit-il gentiment Le Kessel n'est pas si grand. Quand vous serez triste, venez me trouver et nous boirons mon cognac». Je fis un geste large de la main: «À mon avis, docteur, votre cognac ne va pas durer longtemps». Je suivis le Leutnant Près des tentes je remarquai une série de grands tas saupoudrés de neige. De loin en loin, à travers l'aire de l'aérodrome, retentissait une détonation sourde. Déjà le Junker qui nous avait amenés repartait lentement vers le bout de la piste. Je m'arrêtai pour le regarder décoller et le Leutnant regarda avec moi. Le vent soufflait assez fort, il fallait cligner des yeux pour ne pas être aveuglé par la neige fine soulevée de la surface du sol. Arrivé en position, l'avion pivota et sans marquer la moindre pause accéléra. Il fit une embardée, une autre, dangereusement proche du talus neigeux; puis les roues quittèrent le sol et il monta en gémissant, oscillant par grands à-coups, avant de disparaître dans la masse opaque des nuages. Je regardai de nouveau le tas enneigé à côté de moi et vis qu'il était formé de cadavres, entassés comme des cordeaux de bois, leurs visages gelés d'une couleur de bronze un peu verdi, piqueté de barbes drues, avec des cristaux de neige aux commissures des lèvres, dans les narines, les orbites. Il devait y en avoir des centaines. Je demandai au Leutnant: «Vous ne les enterrez pas?» Il frappa du pied: «Comment voulez-vous les enterrer? Le sol est comme du fer. On n'a pas d'explosifs à gaspiller. On ne peut même pas creuser de tranchées». Nous marchions; là où le trafic avait formé des chemins, le sol était poli, glissant, il valait mieux marcher à côté, dans les congères. Le Leutnant me menait vers une longue ligne basse, couverte de neige. Je pensais qu'il s'agissait de bunkers mais lorsque je me rapprochai je constatai que c'était en fait des wagons à moitié enterrés, aux parois et aux toits recouverts de sacs de sable, avec des marches creusées à même le sol menant aux portières. Le Leutnant me fit entrer; à l'intérieur, des officiers s'affairaient dans le couloir, les compartiments avaient été transformés en bureaux; des ampoules faibles répandaient une lumière sale et jaunâtre, et on devait entretenir un poêle quelque part, car il ne faisait pas si froid. Le Leutnant m'invita à m'asseoir dans un compartiment après avoir débarrassé la banquette des papiers qui l'encombraient. Je remarquai des décorations de Noël, grossièrement découpées dans du papier colorié, et suspendues à la vitre derrière laquelle s'entassaient la terre et la neige et les sacs de sable gelés. «Voulez-vous du thé? demanda le Leutnant. Je ne peux rien vous offrir d'autre». J'acceptai et il ressortit. J'ôtai ma chapka et défis ma pelisse, puis me rabattis sur la banquette. Le Leutnant revint avec deux tasses d'ersatz et m'en tendit une; il but la sienne debout dans l'entrée du compartiment. «Vous n'avez pas de chance, fit-il timidement, d'être envoyé ic i comme ça juste avant Noël». Je haussai les épaules et soufflai sur mon thé brûlant: «Moi, vous savez, la Noël, ça m'est un peu égal». – «Pour nous, ici, c'est très important». Il fit un geste de la main vers les décorations. «Les hommes y tiennent beaucoup. J'espère que les Rouges nous laisseront en paix. Mais il ne faut pas y compter». Je trouvais cela curieux: Hoth, en principe, avançait pour faire sa jonction; il me semblait que les officiers auraient dû être en train de préparer leur retraite plutôt que la Noël. Le Leutnant regardait sa montre: «Les déplacements sont strictement limités et on ne peut pas vous amener en ville tout de suite. Il y aura une liaison cet après-midi». – «Très bien. Vous savez où je dois aller?» Il eut l'air surpris: «À la Kommandantur de la ville, j'imagine. Tous les officiers de la S P sont là-bas». – «Je dois me présenter au Feldpolizeikommissar Moritz». – «Oui, c'est ça». Il hésita: «Reposez-vous. Je viendrai vous chercher». Il me quitta. Un peu plus tard, un autre officier entra, me salua distraitement et se mit à taper avec vigueur sur une machine à écrire. Je sortis dans le couloir mais il y avait trop de passage. Je commençais à avoir faim, on ne m'avait rien proposé, et je ne voulais pas demander. Je sortis fumer une cigarette à l'extérieur, là on entendait le ronflement des avions, les détonations plus ou moins espacées, puis je retournai attendre dans le cliquètement monotone de la machine à écrire.