Выбрать главу

Ma première nuit à Stalingrad, je m'en souviens encore, je fis de nouveau un rêve de métro. C'était une station à plusieurs niveaux, mais qui communiquaient entre eux, un labyrinthe démesuré de poutres d'acier, de passerelles, d'abruptes échelles métalliques, d'escaliers en spirale. Les trains arrivaient aux plates-formes et les quittaient dans un fracas assourdissant. Je n'avais pas de ticket et j'étais angoissé à l'idée d'être contrôlé. Je descendis de quelques niveaux et me glissai dans un train qui sortit de la station puis bascula presque verticalement sur les rails, en piqué; en bas, il freina, inversa sa direction et, repassant la plate forme sans s'arrêter, plongea dans l'autre sens, dans un vaste abîme de lumière et de bruit féroce. Au réveil, je me sentais vidé, je dus faire un immense effort sur moi-même pour me rincer le visage et me raser. Ma peau me grattait; j'espérais que je n'allais pas attraper des poux. Je passai quelques heures à étudier une carte de la ville et des dossiers; Thomas m'aidait à m'orienter: «Les Russes tiennent encore une mince bande le long du fleuve. Ils étaient encerclés, surtout lorsque le fleuve charriait de la glace et n'était pas tout à fait gelé; maintenant, ils ont beau avoir le dos à la rivière, ce sont eux qui nous encerclent. Ici, au-dessus, c'est la place Rouge; le mois dernier, on a réussi, un peu plus bas, là, à couper leur front en deux, et donc on a un pied sur la Volga, ici au niveau de leur- ancienne aire de débarquement. Si on avait des munitions on pourrait presque leur interdire le ravitaillement, mais on ne peut quasiment tirer qu'en cas d'attaque, et ils passent comme ils veulent, même le jour, sur des routes de glace. Toute leur logistique, leurs hôpitaux, leur artillerie sont de l'autre côté. De temps en temps on leur envoie quelques Stukas, mais c'est juste pour les taquiner. Près d'ici, ils se sont accrochés à quelques pâtés de maisons le long de la rivière, puis ils occupent toute la grande raffinerie, jusqu'au pied de la colline 102, qui est un ancien kourgane tatar qu'on a pris et reperdu des dizaines de fois. C'est la 100e Jägerdivision qui tient ce secteur, des Autrichiens, avec un régiment croate d'ailleurs. Derrière la raffinerie, il y a des falaises qui donnent sur le fleuve, et les Russes ont toute une infrastructure là-dedans, intouchable aussi puisque nos obus passent par-dessus. On a essayé de les liquider en faisant sauter des réservoirs à pétrole, mais ils ont tout reconstruit dès que les feux se sont éteints. Après, ils tiennent aussi une bonne partie de l'usine chimique Lazur, avec toute la zone qu'on appelle la

«raquette de tennis», à cause de la forme des voies. Plus au nord, la plupart des usines sont à nous, sauf un secteur de la fonderie Octobre rouge. À partir de là on est sur la rivière, jusqu'à Spartakovka, à la limite nord du Kessel. La ville même est tenue par le LF corps du général Seydlitz; mais le secteur des usines appartient au XIe corps. Au sud, c'est la même chose: les Rouges tiennent juste une bande, une centaine de mètres de largeur. C'est cette centaine de mètres qu'on n'a jamais pu réduire. La ville est plus ou moins divisée en deux par le ravin de la Tsaritsa; on y a hérité d'une belle infrastructure creusée dans les falaises, c'est devenu notre hôpital principal. Derrière la gare, il y a un Stalag, géré par la Wehrmacht; nous, on a un petit KL au kolkhoze Vertiashii, pour les civils qu'on arrête et qu'on n'exécute pas tout de suite. Quoi d'autre? Il y a des bordels dans les caves, mais tu les trouveras tout seul, si ça t'intéresse.

Ivan les connaît bien. Cela dit, les filles sont plutôt pouilleuses». – «En parlant de poux»… – «Ah ça, il faudra t'habituer. Regarde». Il dégrafa sa tunique, passa sa main en dessous, fouilla, et la ramena: elle était remplie de petites bestioles grises qu'il jeta sur le poêle où elles se mirent à grésiller Thomas continuait tranquillement: «On a d'énormes problèmes de carburant. Schmidt, le chef d'état-major, celui qui a remplacé Heim, tu te souviens?, Schmidt contrôle toutes les réserves, même les nôtres, et il les dispense au compte-gouttes. De toute façon, tu verras: Schmidt contrôle tout, ici. Paulus n'est plus qu'une marionnette. Le résultat, c'est que les déplacements en véhicule sont verboten. Entre la colline 102 et la gare du Sud, on fait tout à pied; pour aller plus loin, il faut faire du stop avec la Wehrmacht. Ils ont des liaisons plus ou moins régulières entre les secteurs.» Il y avait encore beaucoup à absorber, mais Thomas était patient. En milieu de matinée, on apprit que Tatsinskaïa était tombée à l'aube; la Luftwaffe avait attendu que les chars russes soient en bord de piste pour évacuer, et avait perdu 72 appareils, presque dix pour cent de leur flotte de transport. Thomas m'avait montré les chiffres du ravitaillement: ils étaient catastrophiques. Le samedi précédent, le 19 décembre, 154 avions avaient pu se poser avec 289 tonnes; mais il y avait aussi des journées à 15 ou 20 tonnes; l'AOK 6, au début, avait exigé 700 tonnes par jour au minimum, et Gering en avait promis 500. «Celui-là, commenta sèchement Môritz lors de la conférence où il annonça la nouvelle de la perte de Tatsinskaïa à ses officiers, un régime de quelques semaines dans le Kessel lui ferait du bien.» La Luftwaffe prévoyait de se réinstaller à Salsk, à 300 kilomètres du Kessel, la limite d'autonomie des Ju-52. Cela promettait un Noël joyeux. Vers la fin de la matinée, après une soupe et quelques biscuits secs, je me dis: Allons, il serait temps de commencer à travailler. Mais par quoi? Le moral des troupes? Pourquoi pas, le moral des troupes. Je concevais fort bien qu'il ne devait pas être bon, mais il m'incombait de vérifier mes opinions. Étudier le moral des soldats de la Wehrmacht, cela signifiait sortir; je ne pensais pas que Möritz souhaitait un rapport sur le moral de nos Askaris ukrainiens, seuls soldats que j'eusse à portée de main. L'idée de quitter la sécurité toute provisoire du bunker m'angoissait, mais il le fallait bien. Et puis, je devais quand même voir cette ville. Peut-être aussi que je m'habituerais et que cela irait mieux. Au moment d'enfiler ma tenue, j'hésitai; je me décidai pour le côté gris, mais vis à la moue d'Ivan que j'avais fait une erreur. «Aujourd'hui, il neige. Mets le blanc». Je ne relevai pas le tutoiement incongru et retournai me changer. Je pris aussi, Thomas avait insisté là-dessus, un casque: «Tu verras, c'est très utile». Ivan me tendit un pistolet-mitrailleur; je contemplai dubitativement l'engin, peu sûr de savoir m'en servir, mais le passai quand même à mon épaule. Dehors, un vent violent continuait à souffler, charriant de grosses volutes de flocons: de l'entrée de l'Univermag, on ne voyait même pas la fontaine aux enfants.

Après la moiteur étouffante du bunker, l'air froid et vif me revigorait. «Kouda?» demanda Ivan. Je n'en avais aucune idée. «Chez les Croates», dis-je au hasard; Thomas, le matin, m'avait en effet parlé de Croates. «C'est loin?» Ivan poussa un grognement et prit sur la droite, par une longue rue qui semblait monter vers la gare. La ville paraissait relativement calme; de temps en temps, une détonation assourdie résonnait à travers la neige, même cela me rendait nerveux; je n'hésitai pas à imiter Ivan, qui marchait en longeant les immeubles, je me collai aux murs. Je me sentais effroyablement nu, vulnérable, comme un crabe sorti de sa carapace; je me rendais compte d'une manière aiguë que, depuis dix-huit mois que j'étais en Russie, c'était la première fois que je me trouvais véritablement au feu; et une angoisse pénible alourdissait mes membres et engourdissait mes pensées. J'ai parlé plus haut de la peur: ce que je ressentais là, je ne l'appellerai pas de la peur, en tout cas pas une peur franche et consciente, c'était une gêne presque physique, comme une démangeaison qu'on ne peut pas gratter, concentrée sur les parties aveugles du corps, la nuque, le dos, les fesses. Pour tenter de me distraire, je regardais les immeubles de l'autre côté de la rue. Plusieurs façades s'étaient effondrées, révélant l'intérieur des appartements, une série de dioramas de la vie ordinaire, saupoudrés de neige et parfois insolites: au troisième étage, un vélo suspendu au mur, au quatrième, du papier peint à fleurs, un miroir intact, et une reproduction encadrée de la hautaine Inconnue en bleu de Kramskoï, au cinquième, un divan vert avec un cadavre couché dessus, sa main féminine pendant dans le vide. Un obus, frappant le toit d'un immeuble, rompit cette illusion de paisibilité: je me recroquevillai et compris pourquoi Thomas avait insisté pour le casque: je reçus une pluie de débris, des fragments de tuiles et de briques. Lorsque je relevai la tête je vis qu'Ivan ne s'était même pas penché, il avait juste couvert ses yeux de la main. «Viens, dit-il, ce n'est rien». Je calculai la direction de la rivière et du front et compris que les immeubles que nous longions nous protégeaient en partie: les obus, pour tomber dans cette rue, devaient passer par-dessus les toits, il y avait peu de chances pour qu'ils éclatent au sol. Mais cette pensée me rassurait médiocrement. La rue débouchait sur des entrepôts et des installations ferroviaires en ruine; Ivan, devant moi, traversa au trot la longue place, et pénétra dans un des entrepôts par une porte en fer enroulée sur elle-même comme le couvercle d'une boîte de sardines. J'hésitai, puis le suivis. À l'intérieur, je me faufilai à travers des montagnes de caisses depuis longtemps pillées, contournai une partie du toit effondré, et ressortis à l'air libre par un trou ménagé dans un mur en briques, d'où partaient de nombreuses traces de pas dans la neige. La piste longeait les murs des entrepôts; sur le talus, en surplomb, s'étendaient les rames de wagons de marchandises que j'avais aperçues la veille depuis le pont, leurs parois criblées d'impacts de balles et d'obus et couvertes de graffitis en russe et en allemand, allant du comique à l'obscène. Une excellente caricature en couleurs montrait Staline et Hitler forniquant tandis que Roosevelt et Churchill se branlaient autour d'eux: mais je n'arrivais pas à déterminer qui l'avait peinte, l'un des nôtres ou l'un des leurs, ce qui la rendait de peu d'utilité pour mon rapport. Un peu plus loin, une patrouille venant en sens inverse nous croisa sans un mot, sans un salut. Les hommes avaient le visage hâve, jaune, mangé par la barbe, ils gardaient leurs poings fourrés dans leurs poches, et traînaient des bottes emballées de haillons ou empaquetées dans d'énormes galoches en paille tressée, fort encombrantes. Ils s'évanouirent derrière nous dans la neige. Çà et là, dans un wagon ou sur la voie, se détachait un cadavre gelé, de nationalité indistincte. On n'entendait plus d'explosions et tout paraissait calme. Puis devant nous cela reprit: des détonations, des coups de feu ou de rafales de mitrailleuses. Nous avions dépassé les derniers entrepôts et traversé une autre zone d'habitation: le paysage s'ouvrait sur un terrain enneigé dominé, sur la gauche, par un énorme mamelon rond comme un petit volcan, son sommet crachotant à intervalles la fumée noire des explosions. «Mamaev Kourgan», indiqua Ivan avant de bifurquer sur la gauche et d'entrer dans un immeuble.