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Quelques soldats se tenaient assis dans des pièces vides, adossés au mur, les genoux remontés contre la poitrine. Ils nous regardaient avec des yeux vides. Ivan me fit traverser plusieurs bâtiments, en passant par des cours intérieures ou des ruelles; puis, nous nous étions sans doute un peu éloignés des lignes, il continua par une rue. Les immeubles ici étaient bas, deux étages tout au plus, peut-être des dortoirs ouvriers; venaient ensuite des maisons écrasées, effondrées, chamboulées, néanmoins plus reconnaissables que celles que j'avais vues à l'entrée de la ville. De temps à autre un mouvement, un bruit indiquait que certaines de ces ruines étaient encore habitées. Le vent sifflait toujours; j'entendais maintenant le fracas des détonations sur le kourgane qui se profilait à notre droite, derrière les maisons. Ivan m'entraînait dans des jardinets, reconnaissables sous la neige aux débris de palissades ou de clôtures. L'endroit avait l'air désert, mais le chemin que nous suivions était fréquenté, les pas des hommes avaient déblayé la neige. Puis il plongeait dans une balka, descendant par le flanc. Le kourgane disparut de ma vue; au fond, le vent soufflait moins fort, la neige tombait doucement, et soudain les choses s'animèrent, deux Feldgendarmes nous barraient la route, derrière eux des soldats allaient et venaient. Je présentai mes papiers aux Feldgendarmes qui me saluèrent et s'écartèrent pour nous laisser passer; et je vis alors que le flanc est de la balka, adossé au kourgane et au front, était criblé de bunkers, des boyaux noirs étayés par des poutres ou des planches d'où dépassaient de petites cheminées fumantes faites de boîtes de conserve collées les unes aux autres. Les hommes entraient et sortaient à genoux de cette cité troglodyte, souvent en marche arrière. Au fond du ravin, sur un billot de bois, deux soldats équarrissaient à coups de hache un cheval gelé; les morceaux, tranchés au hasard, étaient jetés dans une marmite où chauffait de l'eau. Après une vingtaine de minutes le chemin s'embranchait à une autre balka qui abritait des bunkers semblables; des tranchées rudimentaires, par intervalles, montaient vers le kourgane que nous contournions; de loin en loin, un char enterré jusqu'à la tourelle servait de pièce d'artillerie fixe. Des obus russes tombaient parfois autour de ces ravines, projetant d'immenses gerbes de neige, je les entendais siffler, un son strident, lancinant qui me nouait les tripes; je devais à chaque fois résister à l'impulsion de me jeter au sol, et je me forçai à prendre exemple sur Ivan, qui les ignorait souverainement. Au bout d'un certain temps je parvins à reprendre confiance: je me laissai envahir par le sentiment que tout ceci était un vaste jeu d'enfants, un terrain d'aventure formidable comme on en rêve à huit ans, avec des bruitages, des effets, des passages mystérieux, et j'en riais presque de plaisir, pris que j'étais dans cette idée qui me ramenait à mes jeux les plus anciens, lorsque Ivan plongea sur moi sans crier gare et me plaqua au sol. Une détonation assourdissante déchira le monde, c'était si proche que je sentis l'air claquer sur mes tympans, et une pluie de neige et de terre mêlées s'abattit sur nous.

Je tentai de me recroqueviller, mais déjà Ivan me tirait par l'épaule et me relevait: à une trentaine de mètres, une fumée noire s'élevait paresseusement du sol de la balka, la poussière soulevée venait lentement se déposer sur la neige; une acre odeur de cordite emplissait l'air. Mon cœur battait la chamade, je sentais une lourdeur si intense dans mes cuisses que cela en était douloureux, je voulais me rasseoir, comme une masse. Mais Ivan ne semblait pas prendre cela au sérieux; il brossait son uniforme de la main avec un air appliqué. Puis il me fit tourner le dos et me brossa vigoureusement cette partie-là tandis que je frottais mes manches. Nous reprenions notre chemin. Je commençais à trouver cette escapade idiote: que venais-je faire là, après tout? Je semblais avoir du mal à saisir que je n'étais plus à Piatigorsk. Notre route émergeait des balki: là commençait un long plateau vide, sauvage, dominé par l'arrière du kourgane. La fréquence des détonations au sommet, que je savais occupé par nos troupes, me fascinait: comment était-il possible que des hommes restent là, à subir cette pluie de feu et de métal? J'en étais éloigné d'un ou deux kilomètres, et cela me faisait peur. Notre chemin serpentait entre des monticules de neige que le vent, çà et là, avait effrités pour révéler un canon dressé au ciel, la porte tordue d'un camion, les roues d'une voiture renversée. Devant nous on rejoignait la voie ferrée, vide cette fois, et qui disparaissait au loin dans la steppe. Elle venait de derrière le kourgane et je fus saisi de la peur irrationnelle de voir surgir le long des rails une colonne de T-34. Puis un autre ravin éventrait le plateau et je dévalai son flanc à la suite d'Ivan, comme si je plongeais dans la tiède sécurité d'une maison d'enfance. Là aussi il y avait des bunkers, des soldats transis et effrayés. J'aurais pu m'arrêter n'importe où, parler aux hommes et puis rentrer, mais je suivais docilement Ivan, comme s'il savait ce que je devais faire. Enfin nous émergeâmes de cette longue balka: de nouveau s'étendait une zone résidentielle; mais les maisons étaient rasées, brûlées jusqu'au sol, même les cheminées s'étaient effondrées. Le matériel détruit encombrait les ruelles, des chars, des véhicules d'assaut, des pièces d'artillerie soviétiques, les nôtres aussi. Des carcasses de chevaux gisaient dans des positions absurdes, parfois empêtrées dans les attelages de charrettes volatilisées comme des fétus; sous la neige, on distinguait encore les cadavres, eux aussi souvent surpris dans de curieuses contorsions, figés par le froid jusqu'au dégel prochain. De temps à autre une patrouille nous croisait; il y avait aussi des points de contrôle, où des Feld-gendarmes un peu mieux lotis que les soldats épluchaient nos papiers avant de nous laisser passer au secteur suivant. Ivan s'engagea dans une rue plus large; une femme venait vers nous, engoncée dans deux manteaux et un foulard, un petit sac presque vide sur son épaule. Je regardai son visage: impossible de dire si elle avait vingt ans ou cinquante. Plus loin, un pont effondré jonchait le lit d'un profond ravin; à l'est, vers la rivière, un autre pont, très haut, étonnamment intact, surplombait l'embouchure de ce même ravin. Il fallait descendre en s'accrochant aux débris puis, contournant ou escaladant les pans de béton fracassé, remonter de l'autre côté. Un poste de Feldgendarmes se tenait dans un abri formé par un coin du tablier écroulé. «Khorvati? leur demanda Ivan. Les Croates?» Le Feldgendarme nous renseigna; ce n'était plus très loin. On entrait dans un autre quartier résidentieclass="underline" partout, on apercevait d'anciens emplacements de tir, il y avait des panneaux rouges: ACHTUNG! MINEN, des restes de barbelés, des tranchées à moitié comblées par la neige entre les immeubles; c'avait été à une époque un secteur du front. Ivan me mena par une série de ruelles, se collant de nouveau aux murs; à un angle, il me fit un signe de la main: «Tu veux voir qui?» J'avais du mal à m'habituer à son tutoiement. «Je ne sais pas. Un officier». – «Attends». Il entra dans une bâtisse, un peu plus loin, d'où il ressortit avec un soldat qui lui indiqua quelque chose dans la rue. Il me fit signe et je le rejoignis. Ivan leva le bras en direction de la rivière, d'où venait le bruit ponctuel des mortiers et des mitrailleuses: «Là, Krasnyi Oktiabr. Russki!» Nous avions fait du chemin: nous nous trouvions près d'une des dernières usines en partie tenues par les Soviétiques, au-delà du kourgane et de la «raquette de tennis». Les bâtiments devaient avoir été les logements collectifs des ouvriers. Arrivé à l'une de ces baraques, Ivan monta les trois marches du perron et échangea quelques mots avec un soldat de garde. Le soldat me salua, et j'entrai dans le couloir. Chaque pièce, sombre, aux fenêtres bouchées tant bien que mal par des planches, des briques empilées sans mortier et des couvertures, abritait un groupe de soldats. La plupart dormaient, serrés les uns contre les autres, parfois à plusieurs sous une couverture. Les haleines formaient des petits nuages de condensation. Il régnait une odeur épouvantable, une puanteur faite de toutes les sécrétions du corps humain, où dominaient l'urine et l'odeur douceâtre de la diarrhée. Dans une longue pièce, sans doute l'ancien réfectoire, plusieurs hommes se tassaient autour d'un poêle. Ivan m'indiqua un officier assis sur un petit banc; comme les autres, il arborait, au bras de son feldgrau allemand, un damier rouge et blanc. Plusieurs de ces hommes connaissaient Ivan: ils engagèrent la conversation dans une sorte de sabir fait d'ukrainien et de croate, lardé des mots les plus grossiers