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«Hvala» et la rangea avec précaution dans un étui. Je regardai encore une fois le jeune officier: il tenait toujours ses trois cigarettes à la main, le visage rayonnant comme celui d'un enfant. Dans combien de temps, me demandai-je, serai-je comme lui? Cette pensée me donnait envie de pleurer. Je ressortis avec le Hauptfeldwebel qui nous mena d'abord par la rue, puis par des cours et à l'intérieur d'un entrepôt Nous devions être sur le territoire de l'usine; je n'avais pas vu de mur, mais tout était si chamboulé, bouleversé, souvent on ne reconnaissait rien. Le sol de l'entrepôt était sillonné par une tranchée dans laquelle le Hauptfeldwebel nous fit descendre. Le mur, en face, était constellé de trous, la lumière et la neige se déversaient avec une clarté glauque dans ce grand espace vide; de petites tranchées auxiliaires partaient de la tranchée centrale pour rejoindre les angles de l'entrepôt; elle n'étaient pas droites et je n'y voyais personne.

Nous passâmes en file sous le mur de l'entrepôt: la tranchée traversait une cour et disparaissait dans les ruines d'un bâtiment administratif en brique rouge, Nisic et Ivan marchaient baissés, pour rester sous le niveau de la tranchée, et je les imitai attentivement. Devant nous, tout était étrangement silencieux; plus loin, sur la droite, on entendait des rafales brèves, des coups de feu. L'intérieur du bâtiment administratif était sombre et puait encore plus que la maison où les soldats dormaient. «Voilà», dit calmement Nisic. Nous nous trouvions dans une cave, la seule lueur provenait de petits soupiraux ou de trous dans la brique. Un homme surgit de l'obscurité et parla à Nisic en croate. «Ils ont eu un accrochage. Des Russes voulaient s'infiltrer. Ils en ont tué quelques-uns», traduisit Nisic en un allemand assez épais. Il m'expliqua posément leur dispositif: où était le mortier, où était la Spandau, où se trouvaient les petites mitrailleuses, quel champ de tir cela couvrait, où étaient les angles morts. Cela ne m'intéressait pas mais je le laissai parler; de toute façon, je ne savais pas vraiment ce qui m'intéressait. «Et leur propagande?» demandai-je. Nisic parla au soldat: «Après le combat ils ont arrêté». Nous restâmes un moment silencieux. «Je peux voir leurs lignes?» demandai-je enfin, sans doute pour me donner l'impression d'être venu pour quelque chose. – «Suivez-moi». Je traversai le sous-sol et gravis un escalier jonché de plâtre et de fragments de brique. Ivan, pistolet-mitrailleur sous le bras, fermait la marche. À l'étage, un corridor nous mena jusqu'à une pièce, au fond. Toutes les fenêtres étaient obstruées par des briques et des planches, mais la lumière filtrait par des milliers de trous. Dans la dernière pièce, deux soldats se trouvaient adossés au mur avec une Spandau. Nisic me désigna un trou entouré de sacs de sable maintenus par des planches. «Vous pouvez regarder par là. Mais pas trop longtemps. Leurs snipers sont très forts. C'est des femmes, il paraît». Je m'agenouillai près du trou puis tendis lentement la tête; la fente était étroite, je ne voyais qu'un paysage de ruines informes, presque abstrait. C'est alors que j'entendis le cri, sur la gauche: un long hurlement rauque, qui s'interrompit brusquement. Puis le cri reprit. Il n'y avait aucun autre bruit et je l'entendis très distinctement. Cela venait d'un homme jeune, et c'étaient de longs cris perçants, effroyablement creux; il devait, me dis-je, être blessé au ventre. Je me penchai et regardai de biais: j'apercevais sa tête et une partie de son torse. Il criait jusqu'à n'avoir plus de souffle, s'arrêtait pour inspirer, puis recommençait Sans savoir le russe, je comprenais ce qu'il criait: «Marna! Marna!» C'était insupportable. «Qu'est-ce que c'est?» demandai-je stupidement à Nisic. – «C'est un des types de tout à l'heure». – «Vous ne pourriez pas l'achever?» Nisic me fixait avec un regard dur, plein de mépris: «On n'a pas de munitions à gaspiller», lâcha-t-il enfin. Je m'assis contre le mur, comme les soldats. Ivan s'était appuyé au montant de la porte. Personne ne parlait. Dehors, le gamin hurlait toujours: «Marna! la ne khatchu! la ne khatchu! Marna! la khatchu domoï!» et d'autres mots que je ne pouvais pas tous distinguer. Je relevai mes genoux et les entourai de mes bras. Nisic, accroupi, continuait à me regarder. Je voulais me couvrir les oreilles, mais son regard de plomb me pétrifiait. Les cris du gamin me vrillaient la cervelle, une truelle fouillant dans une boue épaisse et gluante, pleine de vers et d'une vie immonde. Et moi, me demandai-je, est-ce que j'implorerai ma mère, le moment venu? Pourtant, l'idée de cette femme m'emplissait de haine et de dégoût. Cela faisait des années que je ne l'avais pas vue, et je ne voulais pas la voir; l'idée d'invoquer son nom, son aide, me semblait inconcevable. Néanmoins, je devais me douter que derrière cette mère-là il y en avait une autre, la mère de l'enfant que j'avais été avant que quelque chose ne se soit irrémédiablement brisé. Moi aussi, sans doute, je me tordrai et hurlerai pour cette mère-là. Et si ce n'était pas pour elle, ce serait pour son ventre, celui d'avant la lumière, la malsaine, la sordide, la malade lumière du jour. «Vous n'auriez pas dû venir ici, dit brutalement Nisic. Ça ne sert à rien. Et c'est dangereux. Il arrive souvent des accidents». Il me fixait avec un regard ouvertement mauvais. Il tenait son pistolet-mitrailleur par la crosse, doigt sur la détente. Je regardai Ivan: il tenait son arme de la même manière, pointée en direction de Nisic et des deux soldats. Nisic suivit mon regard, examina l'arme d'Ivan, son visage, et cracha par terre: «Vous feriez mieux de rentrer». Une détonation sèche me fit sursauter, une petite explosion, sans doute une grenade. Les cris cessèrent un moment, puis reprirent, monotones, lancinants. Je me relevai: «Oui. De toute façon je dois regagner le centre. Il se fait tard». Ivan s'écarta pour nous laisser passer et nous emboîta le pas, sans quitter des yeux les deux soldats, jusqu'à ce qu'il soit dans le corridor. Nous repartîmes par la même tranchée, sans un mot; à la maison où logeait la compagnie, Nisic me quitta sans me saluer. Il ne neigeait plus et le ciel se dégageait, je voyais la lune, blanche et gonflée dans le ciel qui s'assombrissait rapidement. «On peut rentrer de nuit?» demandai-je à Ivan. – «Oui. C'est même plus court. Une heure et demie». On devait pouvoir prendre des raccourcis. Je me sentais vide, vieux, pas à ma place. Le Hauptfeldwebel, au fond, avait eu raison.

En marchant, la pensée de ma mère me revint avec violence, se bousculant, se cognant dans ma tête comme une femme ivre. Depuis longtemps, je n'avais pas eu de telles pensées. Lorsque j'en avais parlé à Partenau, en Crimée, j'en étais resté au niveau des faits, de ceux qui comptent le moins. Là, c'était un autre ordre de pensées, amères, haineuses, teintées de honte. Quand cela avait-il commencé? Dès ma naissance? Se pouvait-il que je ne lui eusse jamais pardonné le fait de ma naissance, ce droit d'une arrogance insensée qu'elle s'était arrogé de me mettre au monde? Fait étrange, je m'étais révélé mortellement allergique au lait de son sein; comme elle-même me l'avait raconté bien plus tard, avec frivolité, je n'avais eu droit qu'à des biberons, et je voyais téter ma sœur jumelle avec un regard plein d'amertume. Pourtant, dans ma petite enfance, j'avais dû l'aimer, comme tous les enfants aiment leur mère. Je me souviens encore de l'odeur tendre et femelle de sa salle de bains, qui me plongeait dans un ravissement engourdi, comme un retour au ventre perdu: ce devait être, si j'y réfléchis, un mélange de la vapeur humide du bain, de parfums, de savons, peut-être aussi de l'odeur de son sexe et peut-être aussi de celle de sa merde; même lorsqu'elle ne me laissait pas entrer dans le bain avec elle, je ne me lassais pas de rester assis sur la cuvette, près d'elle, avec béatitude. Puis tout avait changé. Mais quand, précisément, et pourquoi? Je ne l'avais pas tout de suite blâmée pour la disparition de mon père: cette idée-là ne s'est imposée que plus tard, lorsqu'elle se prostitua à ce Moreau. Or même avant de le rencontrer, elle avait commencé à se comporter d'une manière qui me mettait hors de moi. Était-ce le départ de mon père? C'est difficile à dire, mais la peine semblait parfois la rendre folle. Un soir, à Kiel, elle était entrée toute seule dans un café pour prolétaires, près des docks, et elle s'était enivrée, entourée d'étrangers, de dockers, de marins. Il est même possible qu'elle se soit assise sur une table et qu'elle ait remonté sa jupe, exposant son sexe. Quoi qu'il en soit, les choses dégénérèrent scandaleusement et la bourgeoise fut jetée à la rue, où elle tomba dans une flaque. Un policier la ramena à la maison, trempée, débraillée, sa robe souillée; je crus que je mourrais de honte. Petit comme je l'étais – je devais avoir dix ans – je voulais la battre, et elle n'aurait même pas été en état de se défendre, mais ma sœur intervint: «Aie pitié d'elle. Elle est triste. Elle ne mérite pas ta colère». Je mis longtemps à me calmer. Mais même à ce moment-là je ne devais pas la haïr, pas encore, j'étais seulement humilié. La haine dut venir plus tard, lorsqu'elle oublia son mari et sacrifia ses enfants pour se donner à un étranger. Cela ne se fit bien sûr pas en un jour, il y eut plusieurs étapes sur ce chemin. Moreau, comme je l'ai dit, n'était pas un homme mauvais, et au début il fit de grands efforts pour se faire accepter par nous; mais c'était un type borné, prisonnier de ses grossières conceptions bourgeoises et libérales, esclave de son désir pour ma mère, qui se révéla vite plus mâle que lui; ainsi, il se fit volontairement le complice de ses errements. Il y avait eu cette grande catastrophe, après laquelle j'avais été envoyé au collège; il y eut aussi des conflits plus traditionnels, comme celui qui éclata alors que je finissais le lycée. J'allais passer mon bachot, il fallait prendre une décision pour la suite; je voulais étudier la philosophie et la littérature, mais ma mère refusa net: «Il te faut une profession. Crois-tu que nous vivrons toujours de la bonté des autres? Après, tu pourras faire ce que tu veux». Et Moreau se moquait: «Quoi? Instituteur dans une bourgade perdue pendant dix ans? Écrivaillon à deux sous, crève-la-faim? Tu n'es pas Rousseau, mon petit, reviens sur terre».