Dieu comme je les ai haïs. «Tu dois entrer dans la carrière, disait Moreau. Après, si tu veux écrire des poèmes à tes heures, c'est ton affaire. Mais au moins tu gagneras de quoi nourrir ta famille». Cela dura plus d'une semaine; m'enfuir n'aurait servi à rien, j'aurais été rattrapé, comme lorsque j'avais essayé de fuguer. Il fallut céder. Tous deux se décidèrent pour me faire entrer à l'École libre des sciences politiques, d'où j'aurais pu accéder à l'un des grands corps de l'État: le Conseil d'État, la Cour des comptes, l'Inspection générale des finances. Je serais un commis de l'État, un mandarin: un membre, espéraient-ils, de l'élite. «Ce sera difficile, m'expliquait Moreau, il te faudra plancher ferme»; mais il avait des relations à Paris, il m'aiderait. Ah, les choses ne se sont pas passées comme ils le souhaitaient: les mandarins de France, maintenant, servaient mon pays; et moi, j'avais échoué ici, dans les ruines glacées de Stalingrad, sans doute pour y finir. Ma sœur, elle, eut plus de chance: c'était une fille, et ce qu'elle faisait comptait moins; ce ne serait que des touches de finition, pour l'agrément de son futur mari. On la laissa librement aller à Zurich étudier la psychologie avec un certain Dr. Karl Jung, assez connu depuis. Le plus atroce avait déjà eu lieu. Autour du printemps 1929, j'étais encore au collège, je reçus une lettre de ma mère. Elle m'annonçait que, comme il n'y avait jamais eu aucune nouvelle de lui, et comme ses demandes répétées auprès de plusieurs consulats allemands n'avaient rien donné, elle avait déposé une requête pour que mon père soit légalement déclaré mort. Sept années s'étaient écoulées depuis sa disparition, la cour avait rendu le jugement qu'elle souhaitait; maintenant, elle allait épouser Moreau, un homme bon et généreux, qui était comme un père pour nous. Cette lettre odieuse me précipita dans un paroxysme de rage. Je lui dépêchai une lettre pleine d'insultes violentes: Mon père, écrivais-je, n'était pas mort, et le profond désir qu'ils en avaient tous deux ne suffirait pas à le tuer. Si elle voulait se vendre à un infâme petit commerçant français, libre à elle; quant à moi, je considérerais leur mariage comme illégitime et bigame. J'espérais au moins qu'il ne chercheraient pas à m'infliger un bâtard que je ne pourrais que détester. Ma mère, sagement, ne répondit pas à cette philippique. Cet été-là, je m'arrangeai pour me faire inviter par les parents d'un ami riche, et ne mis pas les pieds à Antibes. Ils se marièrent en août; je déchirai le carton et le jetai aux W-C; les vacances scolaires suivantes, je m'obstinai encore à ne pas rentrer; enfin ils réussirent à me faire revenir, mais cela est déjà une autre histoire. En attendant, ma haine était là, entière, éclose, une chose pleine et presque savoureuse en moi, un bûcher attendant une allumette. Mais je ne savais me venger que de manière basse et honteuse: j'avais gardé une photo de ma mère; je me branlais ou suçais mes amants devant elle et les faisais éjaculer dessus. Je faisais pire. Dans la grande maison de Moreau, je me livrais à des jeux erotiques baroques, fantastiquement élaborés. Inspirés par les romans martiens de Burroughs (l'auteur du Tarzan de mon enfance), que je dévorais avec la même passion que les classiques grecs, je m'enfermais dans la grande salle de bains du haut, faisant couler l'eau pour ne pas attirer l'attention, et créais des mises en scène extravagantes de mon monde imaginaire. Capturé par une armée d'hommes verts à quatre bras de Barsoom, j'étais mis à nu, lié et mené devant une superbe princesse martienne à la peau de cuivre, hautaine et impassible sur son trône. Là, me servant d'une ceinture pour les liens en cuir et avec un balai ou une bouteille fiché dans mon anus, je me tordais sur le carrelage froid tandis qu'une demi-douzaine de ses gardes du corps massifs et muets me violaient à tour de rôle devant elle. Mais les balais ou les bouteilles, cela pouvait faire maclass="underline" je cherchai quelque chose de plus adéquat. Moreau adorait les grosses saucisses allemandes; la nuit, j'en prenais une dans le réfrigérateur, la roulais entre mes mains pour la réchauffer, la lubrifiais avec de l'huile d'olive; après, je la lavais avec soin, la séchais et la remettais là où je l'avais trouvée. Le lendemain je regardais Moreau et ma mère la découper et la manger avec délice, et je refusais ma portion avec un sourire, prétextant le manque d'appétit, ravi de rester le ventre vide pour les regarder manger. Il est vrai que cela se passait avant leur mariage, quand je fréquentais encore régulièrement leur maison. Leur union n'était donc pas seule en cause. Mais ce n'était que de misérables, de tristes vengeances d'enfant impuissant. Plus tard, à ma majorité, je me détournai d'eux, partis pour l'Allemagne et cessai de répondre aux lettres de ma mère. Or l'histoire, sourdement, se poursuivait, et il suffisait d'un rien, du cri d'un agonisant, pour que tout resurgisse en bloc, car cela avait toujours été, cela venait d'ailleurs, d'un monde qui n'était pas celui des hommes et du travail de tous les jours, un monde habituellement clos mais dont la guerre, elle, pouvait subitement jeter ouvertes toutes les portes, libérant en un cri rauque et inarticulé de sauvage sa béance, un marécage pestilentiel, renversant l'ordre établi, les coutumes et les lois, forçant les hommes à se tuer les uns les autres, les replaçant sous le joug dont ils s'étaient si péniblement affranchis, le poids de ce qu'il y avait avant Nous suivions de nouveau les rails le long des wagons abandonnés: perdu dans mes pensées, j'avais à peine noté le long contournement du kourgane. La neige dure, qui crissait sous mes bottes, prenait des teintes bleutées sous la lune blafarde qui avait éclairé notre chemin. Un autre quart d'heure nous suffit pour regagner l'Univermag; je me sentais à peine fatigué, revigoré par la marche. Ivan me salua négligemment et partit rejoindre ses compatriotes, emportant mon pistolet-mitrailleur. Dans la grande salle des opérations, sous l'énorme lustre récupéré dans un théâtre, les officiers de la Stadtkommandantur buvaient et chantaient en chœur O du fröhliche et Stille Nacht, heilige Nacht, L'un d'eux me tendit un verre de vin rouge; je le vidai d'une lampée, bien que ce fût du bon vin de France. Dans le couloir, je croisai Moritz, qui me regarda d'un air interloqué: «Vous êtes sorti?» – «Oui, Herr Kommissar. Je suis allé reconnaître une partie de nos positions, pour me faire une idée de la ville». Son visage s'assombrit: «N'allez pas vous risquer inutilement J'ai eu un mal de chien à vous avoir, si vous vous faites tuer tout de suite, je ne pourrai jamais vous remplacer». -»Zu Befehl, Herr Kommissar». Je le saluai et allai me changer. Un peu plus tard, Moritz offrit un pot à ses officiers, avec deux bouteilles de cognac soigneusement tenues en réserve; il m'y présenta à mes nouveaux collègues, Leibbrandt, Dreyer, Vopel, le chargé du renseignement, le Hauptsturmführer von Ahlfen, Herzog, Zumpe. Zumpe et Vopel, l'Untersturmführer que j'avais rencontré la veille, travaillaient avec Thomas. Il y avait aussi Weidner, le Gestapoleiter de la ville (Thomas, lui, était Leiter IV pour l'ensemble du Kessel, et donc le supérieur de Weidner). Nous bûmes au Führer et à l'Endsieg et nous nous souhaitâmes un joyeux Noël; cela restait sobre et cordial, je préférais nettement cela aux effusions sentimentales ou religieuses des militaires. Thomas et moi, par curiosité, allâmes assister à la messe de minuit qui fut célébrée dans la grande salle. Le prêtre et le pasteur d'une des divisions officiaient à tour de rôle, dans un parfait esprit œcuménique, et les croyants des deux confessions priaient ensemble. Le général von Seydlitz-Kurbach, qui commandait le LP corps, se trouvait là avec plusieurs généraux de division et leurs chefs d'état-major; Thomas me désigna Sanne, qui commandait la 100e Jägerdivision, Korfes, von Hartmann. Quelques-uns de nos Ukrainiens priaient aussi: c'étaient, m'expliqua Thomas, des uniates de Galicie, qui fêtent la Noël en même temps que nous, à la différence de leurs cousins orthodoxes. Je les examinai, mais ne reconnus pas Ivan parmi eux. Après la messe, nous retournâmes boire du cognac; puis, subitement épuisé, j'allai me coucher. Je rêvai de nouveau de métros: cette fois, deux voies parallèles se côtoyaient entre des quais brillamment éclairés, puis se rejoignaient plus loin dans le tunnel, après une séparation marquée par de gros piliers ronds en béton; mais cet aiguillage ne marchait pas et une équipe de femmes en uniforme orange, dont une négresse, travaillaient fiévreusement pour le réparer tandis que le train, bondé de voyageurs, quittait déjà la station.