Выбрать главу

Je me mis enfin à la tâche d'une manière plus structurée et rigoureuse. Le matin de Noël, un violent blizzard mit fin aux espoirs d'un ravitaillement spécial; en même temps, les Russes lançaient un assaut sur le secteur Nord-Est et aussi en direction des usines, nous reprenant quelques kilomètres de terrain et tuant plus de mille deux cents des nôtres. Les Croates, notai-je dans un rapport, avaient été violemment éprouvés, et le Hauptfeldwebel Nisic figurait sur la liste des tués. Carpe diem! J'espérais qu'il avait au moins eu le temps de fumer sa cigarette. Moi, je digérais des rapports et en écrivais d'autres. La Noël ne semblait pas trop jouer sur le moral des hommes: la plupart, d'après les rapports ou les lettres ouvertes par les censeurs, gardaient intacte leur foi dans le Führer et la victoire; néanmoins on exécutait tous les jours des déserteurs ou des hommes coupables d'automutilations. Certaines des divisions fusillaient leurs propres condamnés; d'autres nous les livraient; cela se passait dans une cour, derrière la Gestapostelle. On nous livrait aussi des civils pris par la Feldgendarmerie en train de piller, ou soupçonnés de passer des messages aux Russes. Quelques jours après Noël, je croisai dans un couloir deux gamins sales et morveux que les Ukrainiens emmenaient fusiller après interrogatoire: ils ciraient les bottes des officiers des divers PC et notaient mentalement des détails; la nuit, ils se faufilaient par un égout pour aller informer les Soviétiques. Sur l'un d'eux, on avait trouvé une médaille russe cachée: il affirmait avoir été décoré, mais peut-être l'avait-il simplement volée ou prise à un mort. Ils devaient avoir douze ou treize ans, mais on leur en aurait donné moins de dix, et tandis que Zumpe, qui allait commander le peloton, m'expliquait l'affaire, ils me fixaient tous les deux avec de grands yeux, comme si j'allais les sauver. Cela me mit en rage: Que me voulez-vous? avais-je envie de leur crier. Vous allez mourir, et alors? Moi aussi, je vais sans doute mourir ici, tout le monde ici va mourir. C'est le tarif syndical. Je mis quelques minutes à me calmer; plus tard, Zumpe me raconta qu'ils avaient pleuré mais quand même aussi crié: «Vive Staline!» et «Urra pobiéda!» avant d'être abattus. «C'est censé être une histoire édifiante?» lui lançai-je; il s'en alla un peu déconfit. Je commençais à rencontrer certains de mes soi-disant informateurs, que m'amenaient Ivan ou un autre Ukrainien, ou qui venaient tout seuls. Ces femmes et ces hommes étaient dans un état lamentable, puants, couverts de crasse et de poux; des poux, j'en avais déjà, mais l'odeur de ces gens me donnait la nausée. Ils me paraissaient bien plus des mendiants que des agents: les informations qu'ils me fournissaient étaient invariablement mutiles ou invérifiables; en échange, je devais leur donner un oignon ou une patate gelée que je gardais à cet effet dans un coffre, une véritable caisse noire en devise locale. Je n'avais aucune idée de la façon de traiter les rumeurs contradictoires qu'ils me rapportaient; l'Abwehr, si je les avais transmises, se serait moquée de nous; je finis par établir un format intitulé Informations diverses, sans confirmation, que je faisais passer tous les deux jours à Moritz.

Les informations concernant les problèmes de ravitaillement, qui affectaient le moral, m'intéressaient particulièrement. Tout le monde savait, sans en parler, que les prisonniers soviétiques de notre Stalag, qu'on ne nourrissait pour ainsi dire plus depuis un certain temps, avaient sombré dans le cannibalisme.

«C'est leur vraie nature qui se révèle», m'avait jeté Thomas lorsque j'avais essayé d'en discuter avec lui. Il était entendu que le Landser allemand, lui, dans la détresse, savait se tenir. Le choc, causé par un rapport sur un cas de cannibalisme dans une compagnie postée à la lisière ouest du Kessel, en fut d'autant plus vif en haut lieu. Les circonstances rendaient l'affaire particulièrement atroce. Lorsque la famine les eut décidés à ce recours, les soldats de la compagnie, encore soucieux de la Weltanschauung, avaient débattu le point suivant: fallait-il manger un Russe ou un Allemand? Le problème idéologique qui se posait était celui de la légitimité de manger un Slave, un Untermensch bolchevique. Cette viande ne risquait-elle pas de corrompre leurs estomacs allemands? Mais manger un camarade mort serait déshonorant; même si on ne pouvait plus les enterrer, on devait encore du respect à ceux qui étaient tombés pour la Heimat. Ils se mirent donc d'accord pour manger un de leurs Hiwi, compromis somme toute raisonnable, vu les termes du débat. Ils le tuèrent et un Obergefreite, ancien boucher à Mannheim, procéda au dépeçage. Les Hiwi survivants succombèrent à la panique: trois d'entre eux avaient été tués en tentant de déserter, mais un autre avait réussi à rejoindre le PC du régiment, où il avait dénoncé l'histoire à un officier. Personne ne l'avait cru; après enquête, on avait été obligé de se rendre à l'évidence, car la compagnie n'avait pas su faire disparaître les restes de la victime, et on avait retrouvé toute sa cage thoracique et une partie des abats, jugés impropres à la consommation. Les soldats, arrêtés, avaient tout avoué; la viande, selon eux, aurait un goût de porc, et valait amplement le cheval. On avait discrètement fusillé le boucher et quatre meneurs, puis étouffé l'affaire, mais cela avait créé des remous dans les états-majors. Moritz me demanda d'établir un rapport global sur la situation nutritionnelle des troupes depuis la fermeture du Kessel; il avait les chiffres de l'AOK 6, mais les soupçonnait d'être en grande partie théoriques. Je songeai à aller trouver Hohenegg.