Cette fois-ci, je préparai un peu mieux mon déplacement. J'étais déjà sorti avec Thomas, pour rendre visite à des lc/AO de division; après mon escapade croate, Moritz m'avait donné l'ordre, si je voulais sortir seul, de remplir au préalable une feuille de mouvement. Je téléphonai à Pitomnik, au bureau du Generalstabsarzt Dr. Renoldi, le médecin-chef de l'AOK 6, où l'on m'apprit que Hohenegg était basé à l'hôpital de campagne central à Goumrak; là, on m'informa qu'il se déplaçait dans le Kessel, pour procéder à des observations; je le localisai enfin à Rakotino, une stanltsa au sud de la poche, dans le secteur de la 376e division. Il fallut ensuite téléphoner aux différents PC pour organiser les liaisons. Le déplacement prendrait une demi-journée, et je devrais certainement passer la nuit soit à Rakotino même, soit à Goumrak; mais Moritz approuva l'expédition. Il restait encore quelques jours avant le Nouvel An, il faisait autour de -25 ° depuis Noël, et je décidai de ressortir ma pelisse, malgré le risque que les poux viennent s'y nicher. De toute façon j'en étais déjà couvert, mes chasses attentives dans les coutures, le soir, n'y faisaient rien: mon ventre, mes aisselles, l'intérieur de mes jambes étaient rouges de piqûres, que je ne pouvais m'empêcher de gratter jusqu'au sang. Je souffrais en outre de diarrhées, sans doute à cause de la mauvaise eau et de l'alimentation irrégulière, un mélange selon les jours de jambon en boîte ou de pâté français et de Wassersuppe au cheval. Au PC, cela allait encore, les latrines des officiers étaient infectes mais au moins accessibles, mais en déplacement, cela pourrait vite devenir problématique.
Je partis sans Ivan: je n'avais pas besoin de lui dans le Kessel; de toute façon les places dans les véhicules de liaison étaient strictement limitées. Une première voiture m'amena à Goumrak, une autre à Pitomnik; là, je dus attendre plusieurs heures une liaison pour Rakotino. Il ne neigeait pas mais le ciel restait d'un gris laiteux, morne, et les avions, qui décollaient maintenant de Salsk, arrivaient irrégulièrement. Sur la piste régnait un chaos encore plus épouvantable que la semaine précédente; à chaque avion, c'était la ruée, des blessés tombaient et se faisaient écraser par les autres, les Feldgendarmes devaient tirer des rafales en l'air pour faire reculer la horde des désespérés. J'échangeai quelques mots avec un pilote de Heinkel 111 qui s'était éloigné de son appareil pour fumer; il était livide, il regardait la scène d'un air effaré, en murmurant: «Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible… Vous savez, me lança-t-il enfin avant de s'éloigner, tous les soirs, quand j'arrive vivant à Salsk, je pleure comme un enfant». Cette simple phrase me donna le vertige; tournant le dos au pilote et à la meute acharnée, je me mis à sangloter: les larmes givraient sur mon visage, je pleurais pour mon enfance, pour ce temps où la neige était un plaisir qui ne connaissait pas de fin, où une ville était un espace merveilleux pour vivre et où une forêt n'était pas encore un endroit commode pour tuer des gens. Derrière moi, les blessés hurlaient comme des possédés, des chiens insanes, couvrant presque de leurs cris le vrombissement des moteurs. Ce Heinkel, au moins, décolla sans anicroche; ce ne fut pas le cas du Junker suivant. Des obus recommençaient à tomber, on avait dû bâcler le plein de kérosène, ou peut-être un des moteurs était-il défectueux, à cause du froid: quelques secondes après que les roues eurent quitté le sol, le moteur gauche cala; l'appareil, qui n'avait pas encore pris assez de vitesse, fit une embardée de côté; le pilote tenta de le redresser, mais l'avion était déjà trop déséquilibré et tout à coup il bascula sur l'aile et alla s'écraser quelques centaines de mètres au-delà de la piste, dans une gigantesque boule de feu qui illumina un instant la steppe. Je m'étais réfugié dans un bunker à cause du bombardement mais je vis tout depuis l'entrée, à nouveau mes yeux se gonflèrent de larmes, mais je parvins à me contrôler. Enfin on vint me chercher pour la liaison, mais pas avant qu'un obus d'artillerie ne soit tombé sur une des tentes de blessés près de la piste, projetant des membres et des lambeaux de chair sur toute l'aire de déchargement Comme je me trouvais à proximité, je dus aider à déblayer les décombres sanguinolents, pour chercher des survivants; me surprenant à étudier les entrailles, dévidées sur la neige rougie, d'un jeune soldat au ventre crevé, pour y trouver des traces de mon passé ou des indices sur mon avenir, je me dis que décidément tout ceci prenait l'aspect d'une farce pénible. J'en restai ébranlé, je fumais cigarette sur cigarette malgré mes réserves limitées, et tous les quarts d'heure je devais courir aux latrines laisser échapper un mince filet de merde liquide; dix minutes après le départ de la voiture, je dus la faire arrêter pour me précipiter derrière une congère; ma pelisse m'encombrait et je la souillai. Je tachai de la nettoyer avec de la neige, mais ne réussis qu'à me geler les doigts; de retour dans la voiture, je me blottis contre la portière et fermai les yeux pour tenter d'effacer tout ça. Je fouillais dans les images de mon passé comme dans un jeu de cartes usé, tentant d'en extraire une qui pourrait prendre vie devant moi quelques instants: mais elles fuyaient, se dissolvaient ou restaient mortes. Même l'image de ma sœur, mon dernier recours, semblait une figure de bois. Seule la présence des autres officiers m'empêcha de pleurer de nouveau.
Le temps d'arriver à destination, la neige avait repris, et les flocons dansaient dans l'air gris, joyeux et légers; et pour un peu on aurait pu croire que l'immense steppe vide et blanche était en vérité un pays de fées cristallines, joyeuses et légères comme les flocons, dont le rire fusait doucement dans le bruissement du vent; mais de la savoir ainsi souillée par les hommes et leur malheur et leur angoisse sordide ruinait l'illusion. À Rakotino, je trouvai enfin Hohenegg dans une petite isba misérable à moitié enfouie sous la neige, en train de taper sur une machine à écrire portable à la lumière d'une bougie fichée dans une douille de PAK. Il leva la tête mais ne manifesta aucune surprise: «Tiens. Le Hauptsturmführer. Quel bon vent vous amène?» – «Vous». Il se passa la main sur son crâne chauve: «Je ne me savais pas aussi désirable. Mais je vous préviens: si vous êtes malade, vous êtes venu en vain. Je ne m'occupe que de ceux pour qui il est trop tard». Je fis un effort pour me ressaisir et trouver une repartie: «Docteur, je ne souffre que d'une maladie, sexuellement transmissible et irrémédiablement fatale: la vie». Il fit une moue: «Non seulement je vous trouve un peu pâlot, mais vous sombrez dans le lieu commun. Je vous ai connu en meilleure forme. L'état de siège ne vous réussit pas». J'ôtai ma pelisse, l'accrochai à un clou, puis sans y être invité m'assis sur un banc grossièrement taillé, le dos à la cloison. La pièce était à peine chauffée, juste assez pour couper un peu le froid; les doigts de Hohenegg paraissaient bleus. «Comment va votre travail, docteur?» Il haussa les épaules: «Ça va. Le général Renoldi ne m'a pas très aimablement reçu; apparemment il trouvait toute cette mission inutile. Je ne m'en suis pas offusqué mais j'aurais préféré qu'il exprime son opinion lorsque j'étais encore à Novotcherkassk. Cela dit, il a tort: je n'ai pas encore fini, mais mes résultats préliminaires sont déjà extraordinaires». -»C'est justement ce dont je suis venu discuter». – «Le SD s'intéresse à la nutrition, maintenant?» – «Le SD s'intéresse à tout, docteur». – «Alors laissez-moi achever mon rapport. Puis j'irai chercher une soi-disant soupe au soi-disant mess, et nous parlerons en faisant semblant de manger». Il tapa de la main sur son ventre rond: «Pour le moment, ça me fait une cure salutaire. Mais il ne faudrait pas que ça dure». – «Vous avez des réserves, au moins». – «Ça ne veut rien dire. Les maigres nerveux, comme vous, semblent tenir bien plus longtemps que les gros et les forts. Laissez-moi travailler. Vous n'êtes pas trop pressé?» Je levai les mains: «Vous savez, docteur, vu l'importance critique de ce que je fais pour l'avenir de l'Allemagne et de la 6e armée»… – «C'est bien ce que je pensais. Dans ce cas, vous passerez la nuit ici et nous retournerons ensemble à Goumrak demain matin».