Le village de Rakotino demeurait étrangement silencieux. Nous nous trouvions à moins d'un kilomètre du front, mais depuis mon arrivée je n'avais entendu que quelques coups de feu. Le cliquètement de la machine à écrire résonnait dans ce silence et le rendait encore plus angoissant. Mes coliques, au moins, s'étaient calmées. Enfin, Hohenegg rangea ses feuillets dans une serviette, se leva et enfonça une chapka dépenaillée sur son crâne rond. «Donnez-moi votre livret, dit-il, je vais chercher la soupe. Vous trouverez un peu de bois à côté du poêle: faites-le repartir, mais utilisez-en le moins possible. On doit tenir jusqu'à demain avec ça». Il sortit; j'allai m'affairer près du poêle. La réserve de bois était en effet maigre: quelques piquets de clôture humides, avec des bouts de fils barbelés. Je réussis enfin à allumer un morceau après l'avoir débité. Hohenegg revint avec une gamelle de soupe et une grosse tranche de Kommissarbrod. «Je suis désolé, me dit-il, mais ils refusent de vous donner une ration sans ordre écrit du QG du corps blindé. On partagera». – «Ne vous en faites pas, répondis-je, j'avais prévu ça». J'allai à ma pelisse et tirai des poches un morceau de pain, des biscuits secs et une conserve de viande. «Magnifique! s'exclama-t-il. Gardez la conserve pour ce soir, j'ai un oignon: ce sera un festin. Pour le déjeuner, j'ai ça». Il tira de sa sacoche un morceau de lard emballé dans un journal soviétique. Avec un couteau de poche, il découpa le pain en plusieurs tranches et coupa aussi deux grosses tranches de lard; il posa le tout à même le poêle, avec la gamelle de soupe. «Vous me pardonnerez, mais je n'ai pas de casserole». Pendant que le lard grésillait il rangea sa petite machine à écrire et étendit le papier journal sur la table. Nous mangeâmes le lard sur les tranches de pain noir réchauffées: le gras un peu fondu imbibait le gros pain, c'était délicieux. Hohenegg m'offrit sa soupe; je refusai en indiquant mon ventre. Il haussa les sourcils: «La caquesangue?» Je hochai la tête. «Prenez garde à la dysenterie. En temps normal, on s'en remet, mais ici, ça emporte les hommes en quelques jours. Ils se vident et meurent». Il m'expliqua les mesures d'hygiène à observer. «Ici, ça peut être un peu compliqué», lui fis-je remarquer. – «Oui, c'est vrai», reconnut-il tristement. Pendant que nous finissions nos tartines au lard, il me parla des poux et du typhus. «On a déjà des cas, qu'on isole le mieux possible, expliqua-t-il. Mais inévitablement, une épidémie va se déclarer. Et là, ce sera la catastrophe. Les hommes vont tomber comme des mouches». – «À mon avis, ils meurent déjà assez rapidement». – «Savez-vous ce que font nos tovarichtchi, maintenant, sur le front de la division? Ils passent un enregistrement avec le tic, toc, tic, toc d'une horloge, très fort, puis une voix sépulcrale qui annonce en allemand: "Toutes les sept secondes, un Allemand meurt en Russie!" Puis le tic, toc qui reprend. Ils mettent ça durant des heures. C'est saisissant». Pour les hommes pourrissant de froid et de faim, rongés par la vermine, terrés au fond de leurs bunkers de neige et de terre glacée, je pouvais concevoir que ce devait être terrifiant, même si le calcul, on l'aura vu d'après le mien tout au début de ce mémoire, était un peu exagéré. À mon tour, je narrai à Hohenegg l'histoire des cannibales salomoniques. Son seul commentaire fut: «Si j'en juge par les Hiwi que j'ai examinés, ils ne se sont pas rassasiés». Cela nous amena à l'objet de ma mission. «Je n'ai pas achevé le tour de toutes les divisions, m'expliqua-t-il, et il y a des différences pour lesquelles je n'ai pas encore trouvé d'explication. Mais j'en suis déjà à quelque trente autopsies et les résultats sont irréfutables: plus de la moitié présentent des symptômes de malnutrition aiguë. En gros, presque plus de tissu adipeux sous la peau et autour des organes internes; fluide gélatineux dans le mésentère; foie congestionné, organes pâles et exsangues; moelle osseuse rouge et jaune remplacée par une substance vitreuse; muscle cardiaque atrophié, mais avec un élargissement du ventricule et de l'auricule droit. En langage ordinaire leur corps, n'ayant plus de quoi sustenter ses fonctions vitales, se dévore lui-même pour trouver les calories nécessaires; quand il n'y a plus rien, tout s'arrête, comme une voiture en panne sèche. C'est un phénomène connu: mais ce qui est curieux, ic i, c'est que malgré la réduction dramatique des rations, il est encore beaucoup trop tôt pour avoir autant de cas. Tous les officiers m'assurent que le ravitaillement est centralisé par l'A OK et que les soldats reçoivent bien la ration officielle. Celle-ci, pour le moment, est juste en dessous de 1 000 kilocalories par jour. C'est beaucoup trop peu, mais c'est encore quelque chose; les hommes devraient être faibles, plus vulnérables aux maladies et aux infections opportunistes, mais ils ne devraient pas encore mourir de faim. C'est pour cela que mes collègues cherchent une autre explication: ils parlent d'épuisement, de stress, de choc psychique. Mais tout ça est vague et peu convaincant Mes autopsies, elles, ne mentent pas». – «Qu'en pensez-vous, alors?» – «Je ne sais pas. Il doit y avoir un complexe de raisons, difficilement dissociables dans ces conditions. Je soupçonne que la capacité de certains organismes à décomposer proprement les aliments, à les digérer, si vous voulez, est altérée par d'autres facteurs comme la tension ou le manque de sommeil. Il y a bien sûr des cas tout à fait évidents: des hommes avec des diarrhées si sévères que le peu qu'ils absorbent ne reste pas assez longtemps dans leur estomac et ressort quasiment tel quel; c'est en particulier le cas de ceux qui ne mangent presque plus que cette Wassersuppe. Certains des aliments qu'on distribue aux troupes sont même nocifs; par exemple, la viande en conserve comme la vôtre, très grasse, tue parfois des hommes qui n'ont mangé que du pain et de la soupe depuis des semaines; leur organisme ne supporte pas le choc, le cœur pompe trop vite et lâche d'un coup. Il y a aussi le beurre, qui arrive encore: il est livré en blocs gelés, et, dans la steppe, les Landser n'ont rien pour faire du feu, alors ils le cassent à coups de hache et sucent les morceaux. Ça provoque des diarrhées épouvantables qui les achèvent rapidement Si vous voulez tout savoir, une bonne partie des corps que je reçois ont le pantalon encore plein de merde, heureusement congelée: à la fin, ils sont trop faibles pour baisser culotte. Et notez que ce sont des corps pris sur les lignes, pas dans les hôpitaux. Bref, pour revenir à ma théorie, elle sera difficile à démontrer, mais elle me semble plausible. Le métabolisme lui-même est atteint par le froid, la fatigue et ne fonctionne plus proprement» – «Et la peur?» – «La peur aussi, bien sûr. On l'a bien vu pendant la Grande Guerre: sous certains bombardements particulièrement intenses, le cœur flanche; on retrouve des hommes jeunes, bien nourris, en bonne santé, morts sans la moindre blessure. Mais ici je dirai plutôt que c'est un facteur aggravant, pas une cause première. Encore une fois, il faut que je continue mes investigations. Ça ne sera sans doute pas d'une grande utilité pour la 6e armée, mais je me flatte que ça servira la science, et c'est ce qui m'aide à me lever le matin; ça, et l'inévitable saliout de nos amis d'en face. Ce Kessel, en fait, est un gigantesque laboratoire. Un véritable paradis pour un chercheur. J'ai à ma disposition autant de corps que je pourrais souhaiter, parfaitement conservés, même si justement il est parfois un peu difficile de les dégeler. Je dois obliger mes pauvres assistants à passer la nuit avec eux près du poêle, pour les faire tourner régulièrement. L'autre jour, à Babourkine, l'un d'eux s'est endormi; le lendemain matin, j'ai trouvé mon sujet gelé d'un côté et rôti de l'autre. Maintenant venez, il va être l'heure». – «L'heure? L'heure de quoi?» – «Vous verrez». Hohenegg réunissait sa serviette et sa machine à écrire et endossait son manteau; avant de sortir, il souffla la bougie. Dehors, il faisait nuit. Je le suivis jusqu'à une balka derrière le village où il se faufila, les pieds en premier, dans un bunker presque invisible sous la neige. Trois officiers se trouvaient assis sur de petits escabeaux autour d'une bougie.