«Meine Herren, bonsoir, dit Hohenegg. Je vous présente le Hauptsturmführer Dr. Aue, qui est très aimablement venu nous rendre visite». Je serrai les mains des officiers et, comme il n'y avait plus d'escabeau, m'assis à même la terre gelée, tirant ma pelisse sous moi. Malgré la fourrure je sentais le froid. «Le commandant soviétique en face de nous est un homme d'une ponctualité remarquable, m'expliqua Hohenegg. Chaque jour, depuis le milieu du mois, il arrose ce secteur trois fois par jour, à cinq heures trente, onze heures, et seize heures trente pile. Entre-temps, rien, à part quelques coups de mortier. C'est très pratique pour travailler». Effectivement, trois minutes plus tard, j'entendis le hurlement strident, suivi par une série rapprochée d'énormes déflagrations, d'une salve d'«orgues de Staline». Le bunker entier trembla, de la neige vint à moitié recouvrir l'entrée, des mottes de terre pleuvaient du plafond. La frêle lumière de la bougie vacillait, projetant des ombres monstrueuses sur les visages épuisés, mal rasés des officiers. D'autres salves suivaient, ponctuées des détonations plus sèches des obus de tanks ou d'artillerie. Le bruit était devenu une chose folle, insensée, vivant sa propre vie, occupant l'air et se pressant contre l'entrée en partie obstruée du bunker. Je fus pris de terreur à l'idée d'être enterré vivant, pour un peu, j'aurais essayé de fuir, mais je me maîtrisai. Au bout de dix minutes le pilonnage cessa abruptement. Mais le bruit, sa présence et sa pression, fut plus long à se retirer et à se dissiper. L'odeur acre de la cordite piquait le nez et les yeux. Un des officiers déblaya l'entrée du bunker à la main et nous sortîmes en rampant. Au-dessus de la balka, le village semblait avoir été écrasé, balayé comme par une tempête; des isbas brûlaient, mais je discernai vite que seules quelques maisons avaient été frappées: la masse des obus devaient viser les positions, «Le seul problème, commenta Hohenegg en brossant la terre et la neige de ma pelisse, c'est qu'ils ne visent jamais tout à fait le même endroit. Ce serait encore plus pratique. Allons voir si notre humble refuge a survécu». La hutte tenait toujours debout; le poêle chauffait même encore un peu. «Vous ne voulez pas venir prendre un thé?» proposa un des officiers qui nous avait accompagnés. Nous le suivîmes jusqu'à une autre isba, divisée en deux par une cloison; la première pièce, où se trouvaient déjà assis les deux autres, était aussi équipée d'un poêle. «Ici, dans le village, ça va, fit remarquer l'officier. On trouve du bois après chaque bombardement Mais les hommes sur la ligne n'ont rien. À la moindre petite blessure, ils meurent du choc et des engelures causées par la perte de sang. On a rarement le temps de les évacuer vers un hôpital». Un autre préparait le «thé», du Schlüter ersatz. C'étaient tous les trois des Leutnant ou des Oberleutnant, très jeunes; ils se mouvaient et parlaient avec lenteur, presque avec apathie. Celui qui faisait le thé portait la Croix de Fer. Je leur offris des cigarettes: cela produisit sur eux le même effet que sur l'officier croate. L'un d'eux sortit un jeu de cartes graisseux: «Vous jouez?» Je fis signe que non, mais Hohenegg accepta, et il distribua les cartes pour une partie de skat. «Des cartes, des cigarettes, du thé…, ricana le troisième, qui n'avait encore rien dit. On pourrait se croire à la maison». – «Avant, m'expliqua le premier, on jouait aux échecs. Mais on n'a plus la force». L'officier à la Croix de Fer servait le thé dans des gobelets cabossés. «Je suis désolé, il n'y a pas de lait Pas de sucre non plus». Nous bûmes et ils commencèrent à jouer. Un sous-officier entra et se mit à parler à voix basse avec l'officier à la Croix de Fer, «Dans le village, annonça celui-ci d'un ton hargneux, quatre morts, treize blessés. La 2e et la 3e compagnie ont pris aussi». Il se tourna vers moi avec un air à la fois enragé et désemparé: «Vous qui vous occupez de renseignement, Herr Hauptsturmführer, pouvez-vous m'expliquer quelque chose? D'où tiennent-ils toutes ces armes, ces canons et ces obus? Ça fait un an et demi qu'on les traque et qu'on les poursuit. On les a chassés du Bug à la Volga, on a détruit leurs villes, rasé leurs usines… Alors où est-ce qu'ils prennent tous ces putains de tanks et de canons?» Il était presque au bord des larmes. «Je ne m'occupe pas de ce genre de renseignement-là, expliquai-je calmement. Le potentiel militaire ennemi, c'est l'affaire de l'Abwehr et du Fremde Heere Ost. À mon avis, il a été sous-estimé au départ. Et puis, ils ont réussi à évacuer beaucoup d'usines. Leur capacité de production, dans l'Oural, semble considérable». L'officier paraissait vouloir continuer la conversation, mais était visiblement trop fatigué. Il se remit à jouer aux cartes en silence. Un peu plus tard, je leur demandai ce qu'il en était de la propagande défaitiste russe. Celui qui nous avait invités se leva, passa derrière la cloison, puis me rapporta deux feuillets. «Ils nous envoient ça». L'un d'eux portait un simple poème rédigé en allemand, intitulé Pense à ton enfant! et signé par un certain Erich Weinert; l'autre finissait avec une citation: Si des soldats ou des officiers allemands se rendent, l'Armée rouge doit les faire prisonniers et épargner leurs vies (ordre n° 55 du commissaire du peuple à la Défense J. Staline). Il s'agissait d'un travail assez sophistiqué; la langue et la typographie étaient excellentes. «Et ça marche?» demandai-je. Les officiers se regardèrent. «Malheureusement, oui», dit enfin le troisième. -»Impossible d'empêcher les hommes de les lire», fit celui à la Croix de Fer. – «Récemment, reprit le troisième, lors d'une attaque, une section entière s'est rendue sans tirer un coup de feu. Heureusement, une autre section a pu intervenir et bloquer l'assaut. Finalement on a repoussé les Rouges, qui n'ont pas pris leurs prisonniers avec eux. Plusieurs d'entre eux avaient été tués pendant le combat; on a fusillé les autres». Le Leutnant à la Croix de Fer lui jetait un regard noir et il se tut. «Je peux garder ça?» demandai-je en indiquant les feuillets. – «Si vous voulez. Nous, on les conserve pour un certain usage». Je les pliai et les rangeai dans la poche de ma vareuse. Hohenegg achevait la partie et se leva: «On y va?» Nous remerciâmes les trois officiers et retournâmes à l'isba de Hohenegg, où je préparai un petit repas avec ma conserve et des tranches d'oignon grillées. «Je suis désolé, Hauptsturmführer, mais j'ai laissé mon cognac à Goumrak.» – «Ah, ça sera pour une autre fois». Nous parlâmes des officiers; Hohenegg me raconta les étranges obsessions qui en envahissaient certains, cet Oberstleutnant de la 44e division qui avait fait démolir une isba entière, où une dizaine de ses hommes s'abritaient, pour se faire chauffer de l'eau pour un bain, puis qui, après avoir longuement trempé et s'être rasé, avait remis son uniforme et s'était tiré une balle dans la bouche. «Mais docteur, lui fis-je remarquer, vous savez certainement qu'en latin assiéger se dit obsidere. Stalingrad est une ville obsédée». – «Oui. Allons nous coucher. Le réveille-matin est un peu brutal». Hohenegg disposait d'une paillasse et d'un sac de couchage; il me trouva deux couvertures et je m'enroulai dans ma pelisse. «Vous devriez voir mes quartiers à Goumrak, dit-il en s'allongeant. J'ai un bunker avec des murs en bois, chauffé, et des draps propres. Du luxe». Des draps propres: voilà, me dis-je, de quoi rêver. Un bain chaud et des draps propres. Se pouvait-il que je meure sans plus jamais avoir pris de bain? Oui, cela se pouvait, et vu de l'isba de Hohenegg cela semblait même probable. De nouveau, une immense envie de pleurer me submergeait. Cela me prenait souvent maintenant. De retour à Stalingrad, je rédigeai avec les chiffres que m'avait fournis Hohenegg un rapport qui, d'après Thomas, assomma Moritz: il l'avait lu d'une traite, me rapporta-t-il, puis l'avait renvoyé sans commentaires. Thomas voulait le transmettre directement à Berlin. «Tu peux faire ça sans l'autorisation de Moritz?» lui demandai-je, étonné. Thomas haussa les épaules: «Je suis un officier de la Staatspolizei, moi, pas de la Geheime Feldpolizei. Je fais ce que je veux». En effet, je m'en rendais compte, nous étions tous plus ou moins autonomes. Moritz ne me donnait que rarement des instructions précises, et j'étais en général livré à moi-même. Je me demandais bien pourquoi il m'avait fait venir. Thomas, lui, gardait des contacts directs avec Berlin, je ne savais pas trop par quel canal, et semblait toujours certain de l'étape suivante. Dans les premiers mois de l'occupation de la ville, la SP, avec la Feldgendarmerie, avait liquidé les Juifs et les communistes; puis ils avaient procédé à l'évacuation de la plupart des civils et à l'envoi en Allemagne de ceux en âge de travailler, presque soixante-cinq mille en tout, pour l'Aktion Sauckel. Mais eux aussi trouvaient peu à faire maintenant. Thomas pourtant avait l'air occupé; jour après jour, il cultivait ses lc à coups de cigarettes et de boîtes de conserve. Je décidai, faute de mieux, de réorganiser le réseau d'informateurs civils dont j'avais hérité. Je coupai sommairement les vivres à ceux qui me semblaient inutiles, et déclarai aux autres que j'attendais plus d'eux. Sur une suggestion d'Ivan, j'allai visiter avec un Dolmetscher les caves des immeubles détruits du centre: il y avait là de vieilles femmes qui en savaient beaucoup, mais ne se déplaçaient pas. La plupart nous haïssaient, et attendaient avec impatience le retour de nashi, «les nôtres»; mais quelques patates, et surtout le plaisir d'avoir quelqu'un à qui parler, leur déliaient la langue. Du point de vue militaire elles n'apportaient rien; mais elles avaient vécu des mois juste derrière les lignes soviétiques, et parlaient avec éloquence du moral des soldats, de leur courage, de leur foi en la Russie, et aussi des immenses espoirs que la guerre avait soulevés parmi le peuple, et dont les hommes discutaient ouvertement, même avec les officiers: libéralisation du régime, abolition des sovkhozes et des kolkhozes, suppression du livret de travail qui empêchait la libre circulation. L'une de ces vieilles, Mâcha, me décrivit avec émoi leur général Tchouïkov, qu'elle appelait déjà «le héros de Stalingrad»: il n'avait pas quitté la rive droite depuis le début des combats; le soir où nous avions incendié les réservoirs de pétrole, il s'était réfugié de justesse sur un piton rocheux, et avait passé la nuit entre les rivières de feu, sans sourciller; les hommes ne juraient plus que par lui; moi, c'était la première fois que j'entendais ce nom. Avec ces femmes, j'en apprenais aussi beaucoup sur nos propres Landser: nombre d'entre eux venaient se réfugier quelques heures chez elles, pour manger un peu, parler, dormir. Cette zone du front était un chaos insensé d'immeubles effondrés, en permanence quadrillé par l'artillerie russe dont on pouvait parfois entendre les départs depuis l'autre rive de la Volga; guidé par Ivan, qui semblait en connaître les moindres recoins, je n'évoluais pratiquement que sous terre, d'une cave à l'autre, parfois même en circulant par des canalisations d'égouts. Ailleurs, au contraire, on passait par les étages, Ivan pour des raisons mystérieuses trouvait cela plus sûr, nous traversions des appartements aux lambeaux de rideaux brûlés, aux plafonds crevés et noircis, la brique nue visible derrière le papier peint et le plâtre déchiquetés, encore encombrés de carcasses nickelées de lits, de divans éventrés, de buffets et de jouets d'enfants; puis c'était des planches posées par-dessus des trous béants, des couloirs exposés où il fallait ramper, et partout la brique criblée comme une dentelle. Ivan paraissait indifférent à l'artillerie mais avait une peur superstitieuse des snipers; pour moi, c'était le contraire, les explosions me terrifiaient, je devais toujours faire un effort pour ne pas me recroqueviller; quant aux snipers, je n'y faisais pas attention, c'était par ignorance et Ivan devait souvent me tirer vivement d'un endroit sans doute plus exposé mais qui, pour moi, ressemblait à tous les autres. Lui aussi affirmait que la plupart de ces snipers étaient des femmes, lui aussi soutenait avoir vu de ses propres yeux le cadavre de la plus célèbre d'entre elles, une championne olympique des Jeux de 1936; et pourtant il n'avait jamais entendu parler des Sarmates de la basse Volga, issus d'après Hérodote de mariages entre Scythes et Amazones, qui envoyaient leurs femmes se battre avec les hommes, et érigeaient d'immenses kourganes comme celui des Mamaï. Dans ces paysages dévastés, désolés, je rencontrais aussi des soldats; certains me parlaient avec hostilité, d'autres aimablement, d'autres encore avec indifférence, ils racontaient la Rattenkrieg, la «guerre des rats» pour la prise de ces ruines, où un couloir, un plafond, un mur servait de ligne de front, où l'on se bombardait aveuglément à coups de grenades dans la poussière et la fumée, où les vivants étouffaient dans la chaleur des incendies, où les morts encombraient les escaliers, les paliers, les seuils des appartements, où l'on perdait toute notion du temps et de l'espace et où la guerre devenait presque un jeu d'échec abstrait, à trois dimensions. C'est ainsi que nos forces étaient arrivées parfois à trois, à deux rues de la Volga, et pas plus loin. Maintenant, c'était au tour des Russes: tous les jours, généralement à l'aube et au soir, ils lançaient des assauts féroces contre nos positions, surtout dans le secteur des usines, mais aussi au centre; les munitions des compagnies, strictement rationnées, s'épuisaient, et après l'attaque les survivants s'effondraient, accablés; le jour, les Russes se promenaient à découvert, sachant que nos hommes n'avaient pas le droit de tirer. Dans les caves, entassés, ils vivaient sous des tapis de rats qui, ayant perdu toute crainte, couraient sur les vivants comme sur les morts et, la nuit, venaient grignoter les oreilles, le nez ou les orteils des dormeurs affalés. Un jour, je me trouvais au second étage d'un immeuble, un petit obus de mortier éclata dans la rue; quelques instants après, j'entendis un véritable fou rire. Je regardai par la fenêtre et vis comme un torse humain posé au milieu des gravats: un soldat allemand, les deux jambes arrachées par l'explosion, riait à gorge déployée. Je regardais et il n'arrêtait pas de rire au milieu d'une flaque de sang qui allait s'élargissant parmi les débris