ers et retournâmes à l'isba de Hohenegg, où je préparai un petit repas avec ma conserve et des tranches d'oignon grillées. «Je suis désolé, Hauptsturmführer, mais j'ai laissé mon cognac à Goumrak.» – «Ah, ça sera pour une autre fois». Nous parlâmes des officiers; Hohenegg me raconta les étranges obsessions qui en envahissaient certains, cet Oberstleutnant de la 44e division qui avait fait démolir une isba entière, où une dizaine de ses hommes s'abritaient, pour se faire chauffer de l'eau pour un bain, puis qui, après avoir longuement trempé et s'être rasé, avait remis son uniforme et s'était tiré une balle dans la bouche. «Mais docteur, lui fis-je remarquer, vous savez certainement qu'en latin assiéger se dit obsidere. Stalingrad est une ville obsédée». – «Oui. Allons nous coucher. Le réveille-matin est un peu brutal». Hohenegg disposait d'une paillasse et d'un sac de couchage; il me trouva deux couvertures et je m'enroulai dans ma pelisse. «Vous devriez voir mes quartiers à Goumrak, dit-il en s'allongeant. J'ai un bunker avec des murs en bois, chauffé, et des draps propres. Du luxe». Des draps propres: voilà, me dis-je, de quoi rêver. Un bain chaud et des draps propres. Se pouvait-il que je meure sans plus jamais avoir pris de bain? Oui, cela se pouvait, et vu de l'isba de Hohenegg cela semblait même probable. De nouveau, une immense envie de pleurer me submergeait. Cela me prenait souvent maintenant. De retour à Stalingrad, je rédigeai avec les chiffres que m'avait fournis Hohenegg un rapport qui, d'après Thomas, assomma Moritz: il l'avait lu d'une traite, me rapporta-t-il, puis l'avait renvoyé sans commentaires. Thomas voulait le transmettre directement à Berlin. «Tu peux faire ça sans l'autorisation de Moritz?» lui demandai-je, étonné. Thomas haussa les épaules: «Je suis un officier de la Staatspolizei, moi, pas de la Geheime Feldpolizei. Je fais ce que je veux». En effet, je m'en rendais compte, nous étions tous plus ou moins autonomes. Moritz ne me donnait que rarement des instructions précises, et j'étais en général livré à moi-même. Je me demandais bien pourquoi il m'avait fait venir. Thomas, lui, gardait des contacts directs avec Berlin, je ne savais pas trop par quel canal, et semblait toujours certain de l'étape suivante. Dans les premiers mois de l'occupation de la ville, la SP, avec la Feldgendarmerie, avait liquidé les Juifs et les communistes; puis ils avaient procédé à l'évacuation de la plupart des civils et à l'envoi en Allemagne de ceux en âge de travailler, presque soixante-cinq mille en tout, pour l'Aktion Sauckel. Mais eux aussi trouvaient peu à faire maintenant. Thomas pourtant avait l'air occupé; jour après jour, il cultivait ses lc à coups de cigarettes et de boîtes de conserve. Je décidai, faute de mieux, de réorganiser le réseau d'informateurs civils dont j'avais hérité. Je coupai sommairement les vivres à ceux qui me semblaient inutiles, et déclarai aux autres que j'attendais plus d'eux. Sur une suggestion d'Ivan, j'allai visiter avec un Dolmetscher les caves des immeubles détruits du centre: il y avait là de vieilles femmes qui en savaient beaucoup, mais ne se déplaçaient pas. La plupart nous haïssaient, et attendaient avec impatience le retour de nashi, «les nôtres»; mais quelques patates, et surtout le plaisir d'avoir quelqu'un à qui parler, leur déliaient la langue. Du point de vue militaire elles n'apportaient rien; mais elles avaient vécu des mois juste derrière les lignes soviétiques, et parlaient avec éloquence du moral des soldats, de leur courage, de leur foi en la Russie, et aussi des immenses espoirs que la guerre avait soulevés parmi le peuple, et dont les hommes discutaient ouvertement, même avec les officiers: libéralisation du régime, abolition des sovkhozes et des kolkhozes, suppression du livret de travail qui empêchait la libre circulation. L'une de ces vieilles, Mâcha, me décrivit avec émoi leur général Tchouïkov, qu'elle appelait déjà «le héros de Stalingrad»: il n'avait pas quitté la rive droite depuis le début des combats; le soir où nous avions incendié les réservoirs de pétrole, il s'était réfugié de justesse sur un piton rocheux, et avait passé la nuit entre les rivières de feu, sans sourciller; les hommes ne juraient plus que par lui; moi, c'était la première fois que j'entendais ce nom. Avec ces femmes, j'en apprenais aussi beaucoup sur nos propres Landser: nombre d'entre eux venaient se réfugier quelques heures chez elles, pour manger un peu, parler, dormir. Cette zone du front était un chaos insensé d'immeubles effondrés, en permanence quadrillé par l'artillerie russe dont on pouvait parfois entendre les départs depuis l'autre rive de la Volga; guidé par Ivan, qui semblait en connaître les moindres recoins, je n'évoluais pratiquement que sous terre, d'une cave à l'autre, parfois même en circulant par des canalisations d'égouts. Ailleurs, au contraire, on passait par les étages, Ivan pour des raisons mystérieuses trouvait cela plus sûr, nous traversions des appartements aux lambeaux de rideaux brûlés, aux plafonds crevés et noircis, la brique nue visible derrière le papier peint et le plâtre déchiquetés, encore encombrés de carcasses nickelées de lits, de divans éventrés, de buffets et de jouets d'enfants; puis c'était des planches posées par-dessus des trous béants, des couloirs exposés où il fallait ramper, et partout la brique criblée comme une dentelle. Ivan paraissait indifférent à l'artillerie mais avait une peur superstitieuse des snipers; pour moi, c'était le contraire, les explosions me terrifiaient, je devais toujours faire un effort pour ne pas me recroqueviller; quant aux snipers, je n'y faisais pas attention, c'était par ignorance et Ivan devait souvent me tirer vivement d'un endroit sans doute plus exposé mais qui, pour moi, ressemblait à tous les autres. Lui aussi affirmait que la plupart de ces snipers étaient des femmes, lui aussi soutenait avoir vu de ses propres yeux le cadavre de la plus célèbre d'entre elles, une championne olympique des Jeux de 1936; et pourtant il n'avait jamais entendu parler des Sarmates de la basse Volga, issus d'après Hérodote de mariages entre Scythes et Amazones, qui envoyaient leurs femmes se battre avec les hommes, et érigeaient d'immenses kourganes comme celui des Mamaï. Dans ces paysages dévastés, désolés, je rencontrais aussi des soldats; certains me parlaient avec hostilité, d'autres aimablement, d'autres encore avec indifférence, ils racontaient la Rattenkrieg, la «guerre des rats» pour la prise de ces ruines, où un couloir, un plafond, un mur servait de ligne de front, où l'on se bombardait aveuglément à coups de grenades dans la poussière et la fumée, où les vivants étouffaient dans la chaleur des incendies, où les morts encombraient les escaliers, les paliers, les seuils des appartements, où l'on perdait toute notion du temps et de l'espace et où la guerre devenait presque un jeu d'échec abstrait, à trois dimensions. C'est ainsi que nos forces étaient arrivées parfois à trois, à deux rues de la Volga, et pas plus loin. Maintenant, c'était au tour des Russes: tous les jours, généralement à l'aube et au soir, ils lançaient des assauts féroces contre nos positions, surtout dans le secteur des usines, mais aussi au centre; les munitions des compagnies, strictement rationnées, s'épuisaient, et après l'attaque les survivants s'effondraient, accablés; le jour, les Russes se promenaient à découvert, sachant que nos hommes n'avaient pas le droit de tirer. Dans les caves, entassés, ils vivaient sous des tapis de rats qui, ayant perdu toute crainte, couraient sur les vivants comme sur les morts et, la nuit, venaient grignoter les oreilles, le nez ou les orteils des dormeurs affalés. Un jour, je me trouvais au second étage d'un immeuble, un petit obus de mortier éclata dans la rue; quelques instants après, j'entendis un véritable fou rire. Je regardai par la fenêtre et vis comme un torse humain posé au milieu des gravats: un soldat allemand, les deux jambes arrachées par l'explosion, riait à gorge déployée. Je regardais et il n'arrêtait pas de rire au milieu d'une flaque de sang qui allait s'élargissant parmi les débris. Ce spectacle me hérissa, me noua les entrailles; je fis sortir Ivan et baissai mon pantalon au milieu du salon. En expédition, lorsque les coliques me prenaient, je chiais n'importe où, dans des couloirs, des cuisines, des chambres à coucher, voire, au hasard des ruines, accroupi sur une cuvette de W-C, pas toujours raccordée à un tuyau, il est vrai. Ces grands immeubles détruits, où l'été dernier encore des milliers de familles vivaient la vie ordinaire, banale de toutes les familles, sans se douter que bientôt des hommes dormiraient à six dans leur lit conjugal, se torcheraient avec leurs rideaux ou leurs draps, se massacreraient à coups de pelle dans leurs cuisines, et entasseraient les cadavres des tués dans leurs baignoires, ces immeubles m'emplissaient d'une angoisse vaine et amère; et à travers cette angoisse des images du passé remontaient comme des noyés après un naufrage, une par une, de plus en plus fréquentes. C'étaient des souvenirs souvent pitoyables. Ainsi, deux mois après notre arrivée chez Moreau, un peu avant mes onze ans, ma mère, à la rentrée des classes, m'avait placé dans un internat à Nice, sous prétexte qu'il n'y avait pas de bon collège à Antibes.