Выбрать главу
chir». – «Mais si vous croyez que nos deux systèmes sont identiques, pourquoi luttez-vous contre nous?» – «Je n'ai jamais dit qu'ils étaient identiques! Et vous êtes bien trop intelligent pour avoir compris ça. J'ai cherché à vous montrer que les modes de fonctionnement de nos idéologies se ressemblent. Le contenu, bien entendu, diffère: classe et race. Pour moi, votre national-socialisme est une hérésie du Marxisme». – «En quoi, à votre avis, l'idéologie bolchevique est-elle supérieure à celle du national-socialisme?» – «En ce qu'elle veut le bien de toute l'humanité, alors que la vôtre est égoïste, elle ne veut que le bien des Allemands. N'étant pas allemand, il m'est impossible d'y adhérer, même si je le voulais». – «Oui, mais si vous étiez né bourgeois, comme moi, il vous serait impossible de devenir bolchevique: vous resteriez, quelles que soient vos convictions intimes, un ennemi objectif». – «C'est vrai, mais c'est à cause de l'éducation. Un enfant de bourgeois, un petit-enfant de bourgeois, éduqué dès la naissance dans un pays socialiste, sera un vrai, un bon communiste, au-dessus de toute suspicion. Lorsque la société sans classes sera une réalité, toutes les classes seront dissoutes dans le Communisme. En théorie, cela peut être étendu au monde entier, ce qui n'est pas le cas du national-socialisme». – «En théorie, peut-être. Mais vous ne pouvez pas le prouver, et en réalité vous commettez des crimes atroces au nom de cette utopie». – «Je ne vous répondrai pas que vos crimes sont pires. Je vous dirai simplement que si nous ne pouvons pas prouver à quelqu'un qui refuse de croire en la vérité du Marxisme le bien-fondé de nos espoirs, nous pouvons et nous allons vous prouver concrètement l'inanité des vôtres. Votre racisme biologique postule que les races sont inégales entre elles, que certaines sont plus fortes et plus valables que d'autres, et que la plus forte et la plus valable de toutes est la race allemande. Mais lorsque Berlin ressemblera à cette ville-ci» – il braqua son doigt vers le plafond – «et lorsque nos braves soldats camperont sur votre Unter den Linden, vous serez au moins obligés, si vous voulez sauver votre foi raciste, de reconnaître que la race slave est plus forte que la race allemande». Je ne me laissai pas démonter: «Vous croyez sincèrement, alors que vous avez à peine tenu Stalingrad, que vous allez prendre Berlin? Vous voulez rire». – «Je ne le crois pas, je le sais. Il n'y a qu'à regarder les potentiels militaires respectifs. Sans compter le deuxième front que nos alliés vont ouvrir en Europe, bientôt. Vous êtes foutus». – «Nous nous battrons jusqu'à la dernière cartouche». – «Sans doute, mais vous périrez quand même. Et Stalingrad restera comme le symbole de votre défaite. À tort, d'ailleurs. À mon avis, vous avez déjà perdu la guerre l'année dernière, quand on vous a arrêtés devant Moscou. Nous avons perdu du territoire, des villes, des hommes; tout cela se remplace. Mais le Parti n'a pas craqué et ça, c'était votre seul espoir. Sans ça, vous auriez même pu prendre Stalingrad, cela n'aurait rien changé. Et vous auriez pu prendre Stalingrad, d'ailleurs, si vous n'aviez pas commis tant d'erreurs, si vous ne nous aviez pas tant sous-estimés. Il n'était pas inévitable que vous perdiez ici, que votre 6e armée soit entièrement détruite. Mais si vous aviez gagné à Stalingrad, alors quoi? Nous aurions toujours été à Oulianovsk, à Kouibyshev, à Moscou, à Sverdlovsk. Et nous aurions fini par vous faire la même chose un peu plus loin. Bien sûr, le symbolisme n'aurait pas été le même, ce n'aurait pas été la ville de Staline. Mais qui est Staline au fond? Et que nous font, à nous bolcheviques, sa démesure et sa gloire? Pour nous, ici, qui mourons tous les jours, que nous font ses coups de téléphone quotidiens à Joukov? Ce n'est pas Staline qui donne aux hommes le courage de se ruer devant vos mitrailleuses. Bien sûr, il faut un chef, il faut quelqu'un pour tout coordonner, mais ça aurait pu être n'importe quel autre homme de valeur. Staline n'est pas plus irremplaçable que Lénine, ou que moi. Notre stratégie ic i a été une stratégie du bon sens. Et nos soldats, nos bolcheviques auraient montré autant de courage à Kouibyshev. Malgré toutes nos défaites militaires, notre Parti et notre peuple sont restés invaincus. Maintenant, les choses vont aller dans l'autre sens. Les vôtres commencent déjà à évacuer le Caucase. Notre victoire finale ne fait aucun doute». – «Peut-être, rétorquai-je. Mais à quel prix pour votre Communisme? Staline, depuis le début de la guerre, fait appel aux valeurs nationales, les seules qui inspirent réellement les hommes, pas aux valeurs communistes. Il a réintroduit les ordres tsaristes de Souvorov et de Koutouzov, ainsi que les épaulettes dorées pour les officiers, qu'en 17 vos camarades de Petrograd leur clouaient aux épaules. Dans les poches de vos morts, même des officiers supérieurs, nous trouvons des icônes cachées. Mieux encore, nous savons par nos interrogatoires que les valeurs raciales se montrent au grand jour dans les plus hautes sphères du Parti et de l'armée, un esprit grand-russien, antisémite, que Staline et les dirigeants du Parti cultivent. Vous aussi, vous commencez à vous méfier de vos Juifs; pourtant, ce n'est pas une classe». -»Ce que vous dites est certainement vrai, reconnut-il avec tristesse. Sous la pression de la guerre, les atavismes remontent à la surface. Mais il ne faut pas oublier ce qu'était le peuple russe avant 1917, son état d'ignorance, d'arriération. Nous n'avons même pas eu vingt ans pour l'éduquer et le corriger, c'est peu. Après la guerre nous reprendrons cette tâche, et petit à petit toutes ces erreurs seront corrigées». – «Je crois que vous avez tort. Le problème n'est pas le peuple: ce sont vos dirigeants. Le Communisme est un masque plaqué sur le visage inchangé de la Russie. Votre Staline est un tsar, votre Politbüro des boyards ou des nobles avides et égoïstes, vos cadres du Parti les mêmes tchinovniki que ceux de Pierre ou de Nicolas. C'est le même autocratisme russe, la même insécurité permanente, la même paranoïa de l'étranger, la même incapacité fondamentale de gouverner correctement, la même substitution de la terreur au consensus commun, et donc au vrai pouvoir, la même corruption effrénée, sous d'autres formes, la même incompétence, la même ivrognerie. Lisez la correspondance de Kourbsky et Ivan, lisez Karamzine, lisez Custine. La donnée centrale de votre histoire n'a jamais été modifiée: l'humiliation, de père en fils. Depuis le début, mais surtout depuis les Mongols, tout vous humilie, et toute la politique de vos gouvernants consiste non pas à corriger cette humiliation et ses causes, mais à la cacher au reste du monde. Le Pétersbourg de Pierre n'est rien qu'un autre village à la Potemkine: ce n'est pas une fenêtre ouverte sur l'Europe, mais un décor de théâtre monté pour masquer à l'Occident toute la misère et la crasse sans fin qui s'étalent derrière. Or on ne peut humilier que les humiliables; et à leur tour, il n'y a que les humiliés qui humilient. Les humiliés de 1917, de Staline au moujik, ne font depuis qu'infliger à d'autres leur peur et leur humiliation. Car dans ce pays d'humiliés, le tsar, quelle que soit sa force, est impuissant, sa volonté se perd dans les marécages bourbeux de son administration, il en est vite réduit, comme Pierre, à ordonner qu'on obéisse à ses ordres; devant lui, on fait des courbettes, et dans son dos, on le vole ou on complote contre lui; tous flattent leurs supérieurs et oppriment leurs subordonnés, tous ont une mentalité d'esclaves, de raby comme vous dites, et cet esprit d'esclave monte jusqu'au sommet; le plus grand esclave de tous, c'est le tsar, qui ne peut rien contre la lâcheté et l'humiliation de son peuple d'esclaves, et qui donc, dans son impuissance, les tue, les terrorise et les humilie encore plus. Et chaque fois qu'il y a une réelle rupture dans votre histoire, une vraie chance de sortir de ce cycle infernal pour commencer une nouvelle histoire, vous la ratez: devant la liberté, cette liberté de 1917 dont vous parliez, tout le monde, le peuple comme les dirigeants, recule et se replie sur les vieux réflexes éprouvés. La fin de la NEP, la déclaration du socialisme dans un seul pays, ce n'est rien d'autre que ça. Et puis comme les espoirs n'étaient pas entièrement éteints, il a fallu les purges. Le grand-russisme actuel n'est que l'aboutissement logique de ce processus. Le Russe, humilié éternel, ne s'en tire jamais que d'une façon, en s'identifiant à la gloire abstraite de la Russie. Il peut travailler quinze heures par jour dans une usine glaciale, ne manger toute sa vie que du pain noir et du chou, et servir un patron grassouillet qui se dit marxiste-léniniste mais qui roule en limousine avec ses poules de luxe et son Champagne français, peu lui importe, du moment que la Troisième Rome se fera. Et cette Troisième Rome peut s'appeler chrétienne ou communiste, ça n'a aucune importance. Quant au directeur de l'usine, il tremblera en permanence pour sa place, il flattera son supérieur et lui offrira des cadeaux somptueux, et, s'il est déchu, un autre, identique, sera nommé à sa place, tout aussi avide, ignare et humilié que lui, et méprisant pour ses ouvriers parce que après tout il sert un État prolétaire. Un jour, sans doute, la façade communiste disparaîtra, avec ou sans violence. Alors on découvrira cette même Russie, intacte. Si jamais vous la gagnez, vous sortirez de cette guerre plus nationaux-socialistes et plus impérialistes que nous, mais votre socialisme, à la différence du nôtre, ne sera qu'un nom vide, et il ne vous restera que le nationalisme auquel vous raccrocher. En Allemagne, et dans les pays capitalistes, on affirme que le Communisme a ruiné la Russie; moi, je crois le contraire: c'est la Russie qui a ruiné le Communisme. C'aurait pu être une belle idée, et qui peut dire ce qui serait advenu si la Révolution s'était faite en Allemagne plutôt qu'en Russie? Si elle avait été menée par des Allemands sûrs d'eux, comme vos amis Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht? Pour ma part, je pense que cela aurait été un désastre, car cela aurait exacerbé nos conflits spécifiques, que le national-socialisme cherche à résoudre. Mais qui sait? Ce qui est sûr, c'est qu'ayant été tentée ici, l'expérience communiste ne pouvait être qu'un échec. C'est comme une expérience médicale menée en milieu contaminé: les résultats sont bons à jeter». – «Vous êtes un excellent dialecticien, et je vous félicite, on dirait que vous êtes passé par une formation communiste. Mais je suis fatigué et je ne vais pas me disputer avec vous. De toute façon, tout cela n'est que des mots. Ni vous ni moi ne verrons le futur que vous décrivez». -»Qui sait? Vous êtes un commissaire de haut rang. Peut-être allons-nous vous envoyer dans un camp pour vous interroger». – «Ne vous moquez pas de moi, répliqua-t-il durement. Les places, dans vos avions, sont bien trop limitées pour que vous évacuiez un petit poisson. Je sais parfaitement que je serai fusillé, tout à l'heure ou demain. Cela ne me dérange pas». Il reprit un ton enjoué. «Connaissez-vous l'écrivain français Stendhal? Alors, vous aurez certainement lu cette phrase: Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme. C'est la seule chose qui ne s'achète pas-» Je fus pris d'un ricanement irrésistible; lui aussi riait, mais plus doucement «Mais où donc êtes-vous allé pêcher ça?» articulai-je enfin. Il haussa les épaules: «Oh. Je n'ai pas lu que Marx, vous savez». -»C'est dommage que je n'aie rien à boire, dis-je. Je vous aurais volontiers offert un verre,» Je redevins sérieux: «C'est dommage aussi que nous soyons ennemis. Dans d'autres circonstances, nous aurions pu nous entendre». – «Peut-être, fit-il pensivement, mais peut-être que non». Je me levai, allai à la porte, et appelai l'Ukrainien. Puis je retournai derrière mon bureau. Le commissaire s'était levé et tentait de redresser sa manche déchirée. Toujours debout, je lui offris le reste de mon paquet de cigarettes. «Ah, merci, dit-il. Vous avez des allumettes?» Je lui donnai aussi la boîte d'allumettes. L'Ukrainien attendait sur le pas de la porte. «Permettez-moi de ne pas vous serrer la main», dit le commissaire avec un petit sourire ironique. – «Je vous en prie», répliquai-je. L'Ukrainien le prit par le bras et il sortit, enfonçant le paquet de cigarettes et la boîte d'allumettes dans la poche de sa veste. Je n'aurais pas dû lui donner tout le paquet, me dis-je; il n'aura pas le temps de le finir, et les Ukrainiens fumeront le reste. Je n'écrivis pas de rapport sur cet entretien; qu'y aurait-il eu à rapporter? Le soir, les officiers se réunirent pour se souhaiter la bonne année et achever les dernières bouteilles que gardaient encore les uns et les autres. Mais la célébration resta maussade: après les toasts d'usage, mes collègues parlèrent peu, chacun restait de son côté, à boire et à penser; l'assemblée se dispersa rapidement. J'avais essayé de décrire à Thomas mon entretien avec Pravdine, mais il me coupa court: «Je comprends que ça t'intéresse; mais moi, les élucubrations théoriques ne sont pas ma préoccupation majeure». Par une pudeur curieuse je ne lui demandai pas ce qu'était devenu le commissaire. Le lendemain matin je me réveillai, bien avant une aube invisible ic i, sous terre, parcouru de frissons de fièvre. En me rasant j'examinai attentivement mes yeux, mais ne vis pas de traces de rose; au mess, je dus me forcer à avaler ma soupe et mon thé; je ne pus toucher à mon pain. Rester assis, lire, rédiger des rapports me devint vite insupportable; j'avais l'impression d'étouffer; je décidai, quoique sans l'autorisation de Moritz, de sortir prendre l'air: Vopel, l'adjoint de Thomas, venait d'être blessé, et j'irais lui rendre visite. Ivan, à son habitude, mit son arme à l'épaule sans broncher. Dehors, il faisait singulièrement doux et humide, la neige, au sol, se transformait en gadoue, une épaisse couche de nuages cachait le soleil. Vopel devait se trouver à l'hôpital installé dans le théâtre municipal, un peu plus bas. Des obus avaient écrasé les marches et soufflé les lourdes portes en bois; à l'intérieur du grand foyer, parmi les fragments de marbre et de piliers éclatés, s'entassaient des dizaines de cadavres, que des aides-soignants remontaient des caves et rangeaient là, en attendant de les brûler. Une puanteur épouvantable refluait des accès aux souterrains, emplissant le hall. «Moi, j'attends ici», déclara Ivan en se postant près des portes principales pour se rouler une cigarette. Je le contemplai et mon étonnement devant son flegme se mua en une tristesse subite et aiguë: moi, j'avais en effet toutes les chances d'y rester, mais lui, il n'avait aucune chance de s'en sortir. Il fumait tranquillement, indifférent. Je me dirigeai vers les sous-sols. «Ne vous approchez pas trop des corps», fit un infirmier près de moi. Il tendait le doigt et je regardai: un grouillement sombre et indistinct courait sur les cadavres empilés, se détachait d'eux, se mouvait parmi les débris. Je regardai de plus près et mon estomac se retourna; les poux quittaient les corps refroidis, en masse, à la recherche de nouveaux hôtes. Je les contournai soigneusement et descendis; derrière moi, l'infirmier ricanait. Dans la crypte, l'odeur m'enveloppa comme un drap mouillé, une chose vivante et polyforme qui se lovait dans les narines et la gorge, faite de sang, de gangrène, de blessures pourrissantes, de fumée de bois humide, de laine mouillée ou trempée d'urine, de diarrhée presque sucrée, de vomissures. Je respirais par la bouche en sifflant, m'efforçant de retenir mes haut-le-cœur. On avait aligné les blessés et les malades, sur des couvertures ou parfois à même le sol, parmi toutes les vastes caves bétonnées et froides du théâtre; les gémissements et les cris résonnaient sur les voûtes; une épaisse couche de boue recouvrait le soL Quelques médecins ou infirmiers en blouse souillée évoluaient au ralenti entre les rangées de moribonds, cherchant précautionneusement où poser les pieds pour éviter d'écraser un membre. Je n'avais aucune idée de comment trouver Vopel dans ce chaos. Finalement je localisai ce qui semblait être une salle d'opération