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Le jour, je cherchais à retrouver mon assise fragile, au sein de cette ville dévastée; mais la fièvre et les diarrhées me minaient, me détachaient de la réalité pourtant lourde et riche de peine qui m'environnait. Je souffrais aussi de l'oreille gauche, une douleur sourde, pressante, juste sous la peau, à l'intérieur du pavillon. Je tentais en vain de la soulager en frottant cet endroit de mon petit doigt. Distrait, je passais ainsi de longues heures grises dans mon bureau, enveloppé dans ma pelisse souillée, à fredonner une petite mélodie mécanique et sans ton, et à essayer de retrouver les vieux sentiers perdus. L'ange ouvrait la porte de mon bureau et entrait, porteur du charbon ardent qui brûle tous les péchés; mais au lieu d'en toucher mes lèvres, il l'enfonçait entier dans ma bouche; et si alors je sortais dans la rue, au contact de l'air frais, je brûlais vif. Je restais debout, je ne souriais pas, mais mon regard, je le sais, demeurait tranquille, oui, alors même que les flammes me mordaient les paupières, me creusaient les narines, m'emplissaient la mâchoire et me voilaient les yeux. Ces conflagrations éteintes, je voyais des choses surprenantes, inouïes. Dans une rue légèrement en pente, bordée de voitures et de camions détruits, je remarquai un homme sur le trottoir, appuyé d'une main à un lampadaire. C'était un soldat, sale, mal rasé, vêtu de guenilles tenues par des ficelles et des épingles, la jambe droite sectionnée sous le genou, une blessure fraîche et ouverte d'où coulaient des flots de sang; l'homme tenait une boîte de conserve ou un gobelet en étain sous le moignon et essayait de recueillir ce sang et de le boire rapidement, pour éviter d'en perdre trop. Il accomplissait ces gestes méthodiquement, avec précision, et l'horreur me saisissait à la gorge. Je ne suis pas médecin, me disais-je, je ne peux pas intervenir. Heureusement nous nous trouvions près du théâtre, et je me ruai à travers les longues caves sombres et encombrées, faisant fuir les rats qui couraient sur les blessés: «Un docteur! Il me faut un docteur!» criai-je; les infirmiers me regardaient avec un air terne et éteint, personne ne répondait. Enfin je trouvai un médecin assis sur un tabouret près d'un poêle, buvant lentement du thé. Il mit un certain temps à répondre à mon agitation, il semblait fatigué, légèrement énervé par mon insistance; mais il finit par me suivre. Dans la rue, l'homme à la jambe coupée était tombé. Il restait calme et impassible, mais il faiblissait visiblement. Le moignon moussait maintenant d'une substance blanchâtre qui se mêlait au sang, peut-être du pus; l'autre jambe aussi saignait et semblait vouloir se détacher en partie. Le médecin s'agenouilla près de lui et commença à s'occuper de ses blessures atroces avec des gestes froids et professionnels; sa contenance m'ébahissait, non seulement sa capacité à toucher ces foyers d'horreur mais à y travailler sans émotion ni révulsion; quant à moi, cela me rendait malade.

Tout en travaillant, le médecin me regardait et je comprenais son regard: l'homme n'allait pas durer longtemps, il n'y avait rien à faire que paraître l'aider pour adoucir un peu son angoisse et les derniers moments de sa vie fuyante. Tout ceci est réel, croyez-le. Ailleurs, Ivan m'avait mené à un grand immeuble, pas très loin du front, sur la Prospekt Respublikanskii, où un déserteur russe était censé se cacher. Je ne le trouvai pas; je visitais des pièces, regrettant d'être venu, lorsque le rire aigu d'un enfant fusa dans le couloir. Je sortis de l'appartement et ne vis rien; mais quelques instants plus tard l'escalier fut envahi par une horde de fillettes sauvages et impudiques, qui me frôlaient et filaient entre mes jambes avant de relever leurs jupes pour me montrer leurs derrières crasseux et disparaître à l'étage en bondissant; puis elles redégringolaient en tas, avec des éclats de rire. Elles ressemblaient à de petites rates avides, prises de frénésie sexuelle: l'une d'elles se campa sur une marche au niveau de ma tête et écarta les jambes, exhibant sa vulve nue et lisse; une autre me mordit les doigts; je la saisis par les cheveux et la tirai à moi pour la gifler, mais une troisième fillette me glissa la main entre les jambes par-derrière tandis que celle que je tenais se tordait, s'arrachait, et s'évanouissait dans un couloir. Je courus après elle mais le couloir était déjà vide. Je regardai un instant les portes fermées des appartements, bondis, en ouvris une: je dus me rejeter en arrière pour ne pas choir dans le vide, il n'y avait rien derrière cette porte, et je la refermai en la claquant, juste avant qu'une rafale de mitraillette russe vienne la cribler de trous. Je me jetai au soclass="underline" un obus antichar explosa sur la cloison, m'assourdissant et me recouvrant de plâtre et de fragments de bois et de vieux journaux. Je rampai furieusement et roulai dans un appartement, de l'autre côté du couloir, qui n'avait plus de porte d'entrée. Dans le salon, haletant pour reprendre mon souffle, j'entendis distinctement du piano; pistolet-mitrailleur au poing, j'ouvris la porte de la chambre à coucher: à l'intérieur, un cadavre soviétique était couché sur le lit défait, et un Hauptmann en chapka, assis les jambes croisées sur un tabouret, écoutait un disque sur un gramophone posé au sol. Je ne reconnus pas l'air et lui demandai ce que c'était. Il attendit la fin du morceau, une pièce légère avec une petite ritournelle obsédante, et souleva le disque pour regarder l'étiquette: «Daquin. Le coucou». Il remonta la manivelle du gramophone, sortit un autre disque d'une pochette en papier orangé, et posa l'aiguille. «Ça, vous allez reconnaître». En effet, c'était le Rondo à la turque de Mozart, dans une interprétation rapide et allègre mais en même temps imbue de gravité romantique; un pianiste slave, certainement «Qui joue?» demandai-je. – «Rachmaninov, le compositeur. Vous connaissez?» – «Un peu. Je ne savais pas qu'il jouait aussi». Il me tendit une pile de disques. «Ce devait être un sacré mélomane, notre ami, fit-il en indiquant le lit Et il devait avoir de bons contacts au Parti, vu la provenance des disques». J'examinai les étiquettes: elles étaient imprimées en anglais, ces disques provenaient des États-Unis; Rachmaninov y interprétait Gluck, Scarlatti, Bach, Chopin, ainsi qu'une de ses propres pièces; les enregistrements dataient de la première moitié des années 20, mais semblaient récemment édités. Il y avait aussi des disques russes. La pièce de Mozart prit fin et l'officier mit le Gluck, une transcription d'une mélodie d'Orfeo ed Euridice, délicate, lancinante, affreusement triste. Du menton je fis signe en direction du lit: «Pourquoi vous ne vous débarrassez pas de lui?» – «Pour quoi faire? Il est très bien là où il est». J'attendis la fin du morceau pour lui demander: «Dites, vous n'avez pas vu une petite fille?» – «Non, pourquoi, il vous en faut une? La musique, c'est mieux». Je lui tournai le dos et ressortis de l'appartement J'ouvris la porte suivante: la fillette qui m'avait mordue pissait, accroupie sur un tapis. Lorsqu'elle me vit elle me regarda avec des yeux brillants, se frotta l'entrecuisse de la main, et plongea entre mes jambes avant que je ne puisse réagir, filant de nouveau dans l'escalier en riant. J'allai m'asseoir sur le canapé et contemplai la tache mouillée sur le tapis à fleurs; j'étais encore sonné par l'explosion de l'obus, la musique du piano tintait dans mon oreille infectée qui me faisait souffrir. Je la touchai délicatement du doigt et le ramenai couvert d'un pus jaunâtre, que j'essuyai distraitement sur le tissu du canapé. Puis je me mouchai dans les rideaux et ressortis; tant pis pour la fillette, quelqu'un d'autre devrait lui administrer la correction qu'elle méritait. Dans la cave de l'Univermag, j'allai consulter un médecin: il me confirma l'infection, la nettoya tant bien que mal et me posa un bandage sur l'oreille, mais ne put rien me donner de plus, car il n'avait plus rien. Je ne saurais dire quel jour c'était, je ne saurais même pas dire si la grande offensive russe à l'ouest du Kessel avait débuté; j'avais perdu toute notion du temps et des détails techniques de notre agonie collective. Lorsqu'on me parlait, ces paroles me parvenaient comme de très loin, une voix sous l'eau, et je ne comprenais rien de ce qu'elles cherchaient à me dire. Thomas devait s'apercevoir que je perdais rapidement pied et il faisait des efforts pour me guider, pour me ramener sur des chemins moins ouvertement divagants. Mais lui aussi avait du mal à maintenir un sens de la continuité et de l'importance des choses. Pour m'occuper, il me sortait: certains des lc qu'il fréquentait gardaient encore une bouteille de cognac arménien ou de schnaps, et tandis qu'il discutait avec eux je sirotais un verre et me renfonçais dans mon bourdonnement intérieur. En revenant d'une telle expédition, j'aperçus au coin d'une rue une bouche de métro: je ne savais pas que Stalingrad avait un métro. Pourquoi ne m'en avait-on jamais montré un plan? Je pris Thomas par la manche en lui désignant les marches qui disparaissaient dans l'obscurité et lui dis: «Viens, Thomas, allons donc voir ce métro de plus près». Il me répondit très gentiment mais fermement: «Non, Max, pas maintenant. Viens». J'insistai: «S'il te plaît. Je veux le voir». Ma voix se faisait plaintive, une angoisse sourde affluait en moi, cette bouche m'attirait irrésistiblement, mais Thomas refusait toujours. J'allais me mettre à pleurer comme un enfant à qui on refuse un jouet. À ce moment-là un obus d'artillerie explosa près de nous et le souffle me renversa. Lorsque la fumée se dégagea, je me rassis et secouai la tête; Thomas, je le vis, restait couché dans la neige, son long manteau éclaboussé de sang mêlé à des débris de terre; ses intestins se répandaient de son ventre en de longs serpents gluants, glissants, fumants. Tandis que je le regardais, stupéfait, il se redressa avec des mouvements saccadés, mal coordonnés, comme ceux d'un bébé qui apprend juste à marcher, et enfonça sa main gantée dans son ventre pour en retirer des morceaux de shrapnel acérés qu'il jetait dans la neige. Ces éclats étaient encore presque incandescents et, malgré le gant, lui brûlaient les doigts, qu'il suçait tristement après chaque morceau; lorsqu'ils touchaient la neige, ils y disparaissaient en grésillant, dégageant un petit nuage de vapeur. Les quelques derniers éclats devaient être logés assez profondément, car Thomas dut enfoncer son poing entier pour les extraire. Tout en commençant à réunir ses entrailles, les tirant doucement à lui et les enroulant autour d'une main, il eut un sourire de travers: «Il reste encore quelques bouts, je crois. Mais ils sont trop petits». Il enfonçait les boucles d'intestins et repoussait par-dessus les plis de chair de son ventre. «Est-ce que je pourrais emprunter ton écharpe?» me demanda-t-il; toujours dandy, il ne portait, lui, qu'un pull-over à col roulé. Livide, je lui tendis mon écharpe sans un mot. La passant sous les lambeaux de son uniforme, il l'enroula soigneusement autour de son ventre et en fit un nœud serré à l'avant. Puis, maintenant fermement son œuvre d'une main, il se hissa debout en titubant, s'appuyant sur mon épaule. «Merde, marmonnait-il, oscillant, ça fait mal, ça». Il se dressa sur ses doigts de pieds et rebondit plusieurs fois, puis se risqua à sautiller. «Bon, on dirait que ça va tenir». Avec toute la dignité dont il était capable, il ramena autour de lui les bribes de son uniforme et les tira sur son ventre. Le sang poisseux les collait et les tenait plus ou moins en place. «Tout ce dont j'avais besoin. Bien entendu, trouver un fil et une aiguille, ici, autant oublier». Son petit rire éraillé se mua en grimace de douleur. «Quel bordel, soupira-t-il. Mon Dieu, ajouta-t-il en apercevant mon visage, tu as l'air un peu vert, toi». Je n'insistai plus pour prendre le métro, mais raccompagnai Thomas à l'Univermag, en attendant la fin. L'offensive russe, à l'ouest du Kessel, avait complètement enfoncé nos lignes. Quelques jours plus tard, on évacuait Pitomnik dans un chaos indescriptible qui laissa des milliers de blessés éparpillés à travers la steppe gelée; troupes et PC refluaient vers la ville, même l'AOK, à Goumrak, préparait son repli, et la Wehrmacht nous expulsa du bunker de l'Univermag, pour nous reloger provisoirement dans les anciens locaux du NKVD, autrefois un bel immeuble, avec une grande coupole en verre maintenant fracassée et un sol en granité poli, mais dont les caves étaient déjà occupées par une unité médicale, ce qui nous força à nous rabattre sur des bureaux démolis au premier étage, qu'il nous fallut d'ailleurs contester à l'état-major de Seydlitz (comme dans un hôtel avec vue sur la mer, tout le monde voulait être d'un côté, pas de l'autre). Mais tous ces événements frénétiques me restaient indifférents, c'était à peine si je notai les derniers changements avec détachement, car j'avais fait une trouvaille merveilleuse, une édition de Sophocle. Le livre était déchiré en deux le long de la tranche, quelqu'un avait dû vouloir le partager, et ce n'était hélas que des traductions, mais il restait Electre, ma préférée. Oubliant les frissons de fièvre qui secouaient mon corps, le pus qui suintait de sous mon bandage, je me perdais bienheureusement dans les vers. À l'internat où ma mère m'avait fait enfermer, pour fuir la brutalité ambiante je m'étais réfugié dans les études, et j'aimais particulièrement le grec, grâce à notre professeur, ce jeune prêtre dont j'ai déjà parlé. Je n'avais pas quinze ans mais je passais mes heures libres à la bibliothèque, à déchiffrer l'Iliade ligne par ligne, avec une passion et une patience sans bornes. À la fin de l'année scolaire, notre classe organisa la représentation d'une tragédie, Electre justement, dans le gymnase de l'école, aménagé pour l'occa