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Le panier entrait par une trappe dans une salle de la nacelle; de là, mon accompagnateur me fit monter par un escalier en spirale, puis descendre un long corridor. Tout, ici, était en aluminium, en étain, en laiton, en bois dur et bien poli: une fort belle machine, en vérité. Arrivé à une porte capitonnée, l'homme sonna à un petit bouton. La porte s'ouvrit, il me fit signe d'entrer, et ne me suivit pas.

C'était une grande pièce, bordée par une banquette et une longue baie vitrée, et meublée d'étagères, avec au centre une longue table recouverte d'un bric-à-brac invraisemblable: livres, cartes, globes, animaux empaillés, maquettes de véhicules fantastiques, instruments d'astronomie, d'optique, de navigation. Un chat blanc aux yeux vairons se faufilait silencieusement entre ces objets. Un petit homme, lui aussi en blouse blanche, se tenait recroquevillé sur une chaise à l'extrémité de la table; à mon entrée il se retourna en faisant pivoter son siège Ses cheveux, striés de gris et peignés en arrière, avaient un aspect sale et filandreux; une paire de lunettes à grosse monture les retenait, posée sur le sommet du front. Son visage un peu affaissé était mal rasé et revêtait une expression hargneuse, désagréable.

«Entrez! Entrez»…, grinça-t-il d'une voix éraillée. Il indiqua la longue banquette: «Asseyez-vous». Je contournai la table et m'assis en croisant les jambes. Il postillonnait en parlant; des restes de repas maculaient sa blouse. «Vous êtes bien jeune!»… s'exclamait-il. Je tournai légèrement la tête et contemplai la steppe nue par la baie, puis regardai de nouveau l'homme. «Je suis le Hauptsturmführer Dr. Maximilien Aue, à votre service», fis-je enfin en inclinant poliment la tête. – «Ah! croassa-t-il, un docteur! un docteur! Docteur en quoi?» – «En droit, monsieur». – «Un avocat!» Il bondit de sa chaise. «Un avocat! Engeance hideuse… maudite! Vous êtes pires que les Juifs! Pires que les banksters! Pires que les royalistes!»… – «Je ne suis pas avocat, monsieur. Je suis juriste, expert en droit constitutionnel, et officier de la Schutzstaffel». Il se calma subitement et se rassit en un bond: ses jambes, trop courtes pour sa chaise, pendaient à quelques centimètres du sol. «C'est à peine mieux»… Il réfléchit. «Moi aussi je suis docteur. Mais… en choses utiles. Sardine, je suis Sardine, le Dr. Sardine». – «Enchanté, docteur». – «Moi pas encore. Que faites-vous ici?» – «Dans votre aéronef? Vos collègues m'ont invité à y monter». – «Invité… invité… un grand mot. Je veux dire ic i, dans cette région». – «Eh bien, je marchais». – «Vous marchiez… soit! Mais dans quel but?» – «Je marchais au hasard. À vrai dire je me suis un peu perdu». Il se pencha avec un air méfiant, agrippant de ses deux mains les accoudoirs de sa chaise: «En êtes-vous bien sûr?… N'aviez-vous pas un but précis?!» – «Je dois vous avouer que non». Mais il marmonnait toujours: «Avouez, avouez… ne cherchez-vous pas quelque chose… n'êtes-vous pas justement… sur ma trace! envoyé par mes concurrents jaloux!»… Il s'excitait tout seul

«Comment donc justement nous avez-vous trouvés?» – «Votre appareil se voit de loin, dans cette plaine». Mais il ne démordait pas: «N'êtes-vous pas un affidé de Finkelstein…! de Krasschild! Ces youtres envieux… gonflés de leur propre importance… des outres! des nains! des cireurs de bottes! des falsificateurs de diplômes et de résultats»… – «Permettez-moi de vous faire remarquer, docteur, que vous ne devez pas souvent lire les journaux. Sinon vous sauriez qu'un Allemand, et à plus forte raison un officier S S, se met rarement au service de Juifs. Je ne connais pas les messieurs dont vous parlez, mais si je les rencontrais, il serait plutôt de mon devoir de les arrêter». «Oui… oui…, fit-il en se frottant la lèvre inférieure, cela se peut, en effet…» Il fouilla dans la poche de sa blouse et en tira une petite bourse en cuir; avec des doigts jaunis par la nicotine, il y pécha une pincée de tabac et se mit à rouler une cigarette. Comme il ne semblait pas disposé à m'en offrir, je repris mon propre paquet: il avait séché, et en roulant et en tassant un peu une de mes cigarettes, je pus en faire quelque chose de convenable. Mes allumettes, par contre, étaient gâchées; je regardai la table, mais n'en vis pas d'autres au milieu du fouillis. «Avez-vous du feu, docteur?» demandai-je. – «Un instant, jeune homme, un instant»… Il acheva de rouler sa cigarette, prit sur la table un assez gros cube en étain, introduisit sa cigarette dans un trou, et appuya sur un petit bouton. Puis il attendit Au bout de quelques minutes que je trouvai assez longues, un petit ping se fit entendre; il retira la cigarette, dont l'extrémité rougeoyait, et aspira de petites bouffées: «Ingénieux, non?» – «Très. Mais un peu lent, peut-être». – «C'est la résistance qui met du temps à chauffer. Donnez-moi votre cigarette». Je la lui tendis et il répéta l'opération tout en crachotant de la fumée par petits coups; cette fois-ci, le ping résonna un peu plus vite. «C'est mon seul vice…, marmottait-il, le seul! Tout le reste… fini! L'alcool… un poison…

Quant aux fornications… Toutes ces femelles avides! peinturlurées! syphilitiques! prêtes à sucer le génie d'un homme… à lui circoncire l'âme!… Sans parler du danger de la procréation… omniprésent… Quoi qu'on fasse, on n'y échappe pas, elles se débrouillent toujours… une abomination! Hideurs entétonnées! frétillantes! coquettes marranes, qui attendent de porter le coup de grâce! Le rut permanent! Les odeurs! à longueur d'année! Un homme de science doit savoir tourner le dos à tout cela. Se bâtir une carapace d'indifférence… de volonté… Noli me längere». En fumant, il laissait tomber ses cendres au sol, comme je ne voyais pas de cendrier, je faisais de même. Le chat blanc se frottait la nuque contre un sextant. Brusquement, Sardine rabattit ses lunettes devant ses yeux et se pencha pour me scruter: «Vous aussi, vous cherchez le bout du monde?» – «Pardon?» – «Le bout du monde! Le bout du monde! Ne faites pas l'innocent. Quoi d'autre aurait pu vous amener ici?» – «Je ne sais pas de quoi vous voulez parler, docteur». Il eut un rictus, bondit de sa chaise, contourna la table, saisit un objet et me le lança à la tête. Je l'attrapai de justesse. C'était un cône, monté sur un support, peint comme un globe avec les continents déroulés dessus; la base plate était grise et portait la mention: TERRA INCOGNITA. «Ne me dites pas que vous n'avez jamais vu cela?» Sardine avait regagné sa place et se roulait une autre cigarette. «Jamais, docteur, répondis-je. Qu'est-ce que c'est?» – «C'est la Terre! Abruti! Hypocrite! Faux-derche!» – «Je suis vraiment désolé, docteur. À l'école, on m'a enseigné que la Terre était ronde». Il émit un grognement féroce: «Sornettes! Balivernes!… Théories médiévales… éculées… Superstition! Voilà!» hurla-t-il en désignant de sa cigarette le cône que je tenais toujours, «Voilà! Voilà la vérité. Et je vais le prouver! En ce moment, nous nous dirigeons vers le Bord». En effet, je remarquais que la cabine vibrait doucement. Je regardai par la baie: le dirigeable avait levé l'ancre et prenait lentement de l'altitude. «Et quand nous y arriverons, demandai-je précautionneusement, votre appareil passera par-dessus?» – «Ne faites pas l'imbécile! L'ignare. Vous êtes un homme instruit, dites-vous… Réfléchissez! Il va sans dire qu'au-delà du Bord, il n'y a pas de champ gravitationnel. Sinon, cela ferait longtemps que l'évidence aurait été prouvée!» – «Mais alors comment comptez-vous faire?»… – «C'est là tout mon génie, répliqua-t-il malicieusement. Cet appareil en cache un autre». Il se leva et vint s'asseoir à mes côtés. «Je vais vous le dire. De toute façon vous allez rester avec nous. Vous, l'Incrédule, vous serez le Témoin. Au Bord du monde, nous nous poserons, nous dégonflerons le ballon, là, au-dessus, qui sera replié et rangé dans un compartiment prévu à cet effet. En dessous, il y a des\pattes dépliables, articulées, huit en tout, qui se terminent par de fortes pinces». En parlant, il mimait les pinces avec ses doigts. «Ces pinces peuvent s'agripper à n'importe quel sol. Ainsi, nous passerons le Grand Bord à la manière d'un insecte, d'une araignée. Mais nous le passerons! Je ne suis pas peu fier… Vous imaginez-vous?! Les difficultés… en temps de guerre… pour construire un engin pareil?… Les tractations avec l'occupant? Avec ces ânes bâtés de Vichy, saoulés à l'eau minérale? Avec les factions… Toute cette soupe d'alphabet, peuplée de crétins, microcéphales, arrivistes? Et même avec les Juifs! Oui, monsieur l'officier allemand, les Juifs aussi!