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v.

SARABANDE

Pourquoi tout était-il si blanc? La steppe n'avait pas été si blanche. Je reposais dans une étendue de blancheur. Peut-être avait-il neigé, peut-être gisais-je comme un soldat abattu, un étendard couché dans la neige. En tout cas, je n'avais pas froid. À vrai dire, difficile d'en juger, je me sentais entièrement détaché de mon corps. De loin, j'essayai d'identifier une sensation concrète: dans ma bouche, un goût de boue. Mais cette bouche flottait là, sans même une mâchoire pour la soutenir. Quant à ma poitrine, elle semblait écrasée sous plusieurs tonnes de pierre; je les cherchai des yeux, mais les apercevoir, impossible. Décidément, me dis-je, me voilà bien dispersé. Oh, mon pauvre corps. Je voulais me blottir dessus, comme on se blottit sur un enfant chéri, la nuit, dans le froid. En ces contrées blanches, sans fin, une boule de feu tournoyait, me crevait le regard. Mais ses flammes étrangement ne donnaient aucune chaleur à la blancheur. Impossible de la fixer, impossible de s'en détourner aussi, elle me poursuivait de sa présence désagréable. La panique me dominait; et si je ne retrouvais jamais mes pieds, comment alors la maîtriser? Que tout cela était difficile. Combien de temps passai-je ainsi? Je ne saurais le dire, une année gravidique au moins. Cela me donnait du temps pour observer les choses et c'est ainsi que lentement je constatai que tout ce blanc n'était pas uniforme; il y avait des gradations, aucune sans doute n'aurait mérité l'appellation de gris pâle, mais des variations quand même; pour les décrire, il aurait fallu un nouveau vocabulaire, aussi subtil et précis que celui des Inuits, pour décrire les états de la glace. Ce devait aussi être une question de texture; mais ma vue, sur ce point, semblait aussi peu sensible que mes doigts inertes. De lointains grondements me parvenaient. Je résolus de m'accrocher à un détail, une discontinuité du blanc, jusqu'à ce qu'il se livre à moi. Je consacrai encore au moins un siècle ou deux à cet effort immense, mais enfin je compris de quoi il retournait: c'était un angle droit. Allez, encore un effort. En étendant cet angle, je finis par en découvrir un autre, puis un autre encore; ainsi, eurêka, c'était d'un cadre qu'il s'agissait, maintenant cela allait plus vite, je découvrais d'autres cadres, mais tous ces cadres étaient blancs, et hors les cadres c'était blanc, et à l'intérieur des cadres aussi: peu d'espoir, désespérai-je, que j'en vienne à bout de sitôt. Sans doute fallait-il procéder par hypothèses. Serait-ce de l'art moderne? Mais ces cadres réguliers étaient parfois brouillés par d'autres formes, blanches également mais floues, molles. Ah, quel labeur d'interprétation, quel travail sans fin. Mais mon obstination me livrait continuellement de nouveaux résultats: la surface blanche qui s'étendait au loin était en fait striée, vallonnée, une steppe peut-être vue d'avion (mais pas d'un dirigeable, cela n'avait pas le même aspect). Quel succès! Je n'étais pas peu fier de moi. Encore un dernier effort, me semblait-il, et je viendrais à bout de ces mystères. Mais une catastrophe imprévue mit brutalement fin à mes recherches: la boule de feu mourut, et je fus plongé dans l'obscurité, une ténèbre épaisse, asphyxiante. Se débattre était vain; je hurlais, mais aucun son ne sortait de mes poumons écrasés. Je savais que je n'étais pas mort, car la mort elle-même ne pouvait être aussi noire; c'était bien pire que la mort, un cloaque, un marécage opaque; et l'éternité ne semblait qu'un instant en regard du temps que j'y passais. Enfin, la sentence fut levée: lentement, la noirceur sans fin du monde se défit. Et avec le retour magique de la lumière, je voyais les choses plus clairement; alors, nouvel Adam, la capacité de nommer les choses me fut rendue (ou peut-être simplement donnée): le mur, la croisée, le ciel laiteux derrière les vitres. Je contemplai ce spectacle extraordinaire avec émerveillement; puis je détaillai tout ce que mon regard pouvait rencontrer: la porte, la poignée de la porte, la faible ampoule sous son abat-jour, le pied du lit, les draps, des mains veinées, sans doute les miennes. La porte s'ouvrit et une femme apparut, vêtue de blanc; mais avec elle une couleur fit irruption dans ce monde, une forme rouge, vive comme le sang sur la neige, et cela m'affligea au-delà de toute mesure, et j'éclatai en sanglots. «Pourquoi pleurez-vous?» dit-elle d'une voix mélodieuse, et ses doigts pâles et frais me caressèrent la joue. Peu à peu je me calmai. Elle dit encore quelque chose que je ne distinguai pas; je la sentis manipuler mon corps; terrifié, je fermai les yeux, ce qui me donna enfin une mesure de pouvoir sur ce blanc aveuglant. Plus tard, un homme d'âge mûr apparut à son tour, ce devait être ce qu'on appelle entrer, donc, un homme d'âge mur, aux cheveux blancs, entra à son tour: «Ah, vous êtes donc réveillé!» s'écria-t-il sur un ton enjoué. Pourquoi disait-il cela? Cela faisait une éternité que je veillais; le sommeil, j'en avais oublié jusqu'au nom. Mais peut-être lui et moi ne pensions-nous pas à la même chose. Il s'assit près de moi, me retroussa sans ménagement la paupière, me ficha une lumière dans l'oeiclass="underline" «Très bien, très bien», répétait-il, satisfait de son tour cruel. Enfin il partit aussi.

Je mis quelque temps encore à relier ces impressions fragmentaires et à comprendre que j'étais tombé aux mains de représentants de la profession médicale. Je dus prendre patience et apprendre à me laisser triturer: non seulement les femmes, des infirmières, prenaient avec mon corps des libertés inouïes, mais les médecins, hommes graves et sérieux, aux voix paternelles, entraient à tout moment, entourés d'une nuée de jeunes gens, tous en blouses, et, me soulevant sans vergogne, ils me déplaçaient la tête et discouraient sur mon compte, comme s'il se fût agi d'un mannequin. Je trouvais cela fort peu aimable, mais ne pouvais protester: l'articulation des sons, à l'instar d'autres facultés, me faisait encore défaut. Mais le jour où je pus enfin traiter distinctement un de ces messieurs de cochon, il ne se fâcha pas; au contraire, il sourit et applaudit: «Bravo hravo». Encouragé, je m'enhardis et repris lors des visites suivantes: «Ordure, salope, puant, Juif, enculé». Les médecins hochaient gravement la tête, les jeunes gens prenaient des notes sur des feuillets posé sur des planchettes; enfin, une infirmière me fit des remontrances «Vous pourriez être plus poli, quand même». – «Oui, c'est vrai, vous avez raison. Dois-je vous appeler meine Dame?» Elle agita une jolie petite main nue devant mes yeux: «Mein Fräulein», répondit-elle légèrement, et elle s'éclipsa. Pour une jeune fille, cette infirmière avait une poigne ferme et habile: lorsque je devais me soulager, elle me retournait, m'assistait, puis me torchait avec une efficacité réfléchie, les gestes sûrs et plaisants, libres de tout dégoût, d'une mère qui nettoie son enfant; comme si, elle peut-être encore vierge, elle avait fait ça toute sa vie. J'y prenais sans doute du plaisir, et me complaisais à lui demander ce service. Elle ou d'autres me nourrissaient aussi, me glissant des cuillerées de bouillon entre les lèvres; j'aurais préféré un bifteck saignant, mais n'osais en demander, ce n'était pas après tout un hôtel, mais, je l'avais enfin compris, un hôpitaclass="underline" et être un patient, c'est cela aussi, le mot veut dire précisément ce qu'il veut dire. Ainsi, sans doute, j'avais eu un accident de santé, dans des circonstances qui m'échappaient encore; et à en croire la fraîcheur des draps et le calme, la propreté des lieux, je ne devais plus me trouver à Stalingrad; ou alors les choses avaient bien changé. Effectivement, je me trouvais non plus à Stalingrad, mais, comme je l'appris enfin, à Hohenlychen, au nord de Berlin, à l'hôpital de la Croix-Rouge allemande. Comment j'étais arrivé là, nul ne pouvait me le dire; j'avais été livré dans un fourgon, on leur avait dit de s'occuper de moi, ils ne posaient pas de questions, ils s'occupaient de moi, et moi, je n'avais pas à poser de questions non plus, je devais me remettre sur pied.