Un jour, il y eut un brouhaha: la porte s'ouvrit, ma petite chambre s'emplit de monde, la plupart, cette fois, non pas en blanc mais en noir. Le plus petit d'entre eux, je le reconnus après un effort, ma mémoire me revenait tout à fait: c'était le Reichsführer-SS, Heinrich Himmler. Il était entouré d'autres officiers S S; à ses côtés se tenait un géant que je ne connaissais pas, au visage chevalin comme taillé à la serpe et barré de cicatrices. Himmler se planta auprès de moi et prononça une brève allocution de sa voix nasillarde et professorale; de l'autre côté du lit, des hommes photographiaient et filmaient la scène- Je compris peu de choses aux propos du Reichsführer: des termes isolés barbotaient à la surface de ses paroles, officier héroïque, honneur de la SS, rapports lucides, courageux, mais cela ne formait certes pas une narration où j'aurais pu me reconnaître, j'avais du mal à m'appliquer ces mots; et pourtant, le sens de la scène était clair, c'était bien de moi qu'on parlait, c'était à cause de moi que tous ces officiers et ces dignitaires rutilants se trouvaient réunis dans cette chambrette exiguë. Dans la foule, au fond, je reconnus Thomas; il me fit un geste amical, mais je ne pouvais hélas pas lui parler. Son discours terminé, le Reichsführer se tourna vers un officier aux lunettes rondes, assez grandes, à montures noires, qui lui tendit quelque chose d'un air empressé; puis il se pencha vers moi, et je vis avec une panique croissante se rapprocher son pince-nez, sa petite moustache grotesque, ses doigts gras et courts aux ongles sales; il voulait me poser quelque chose sur la poitrine, j'aperçus une épingle, j'étais terrifié à l'idée qu'il me pique; puis son visage descendit encore plus bas, il ne faisait absolument pas attention à mon angoisse, son haleine de verveine m'étouffait, et il me déposa un baiser humide sur le visage. Il se redressa et lança son bras en l'air en braillant; toute l'audience l'imitait, et mon lit était entouré d'une forêt de bras dressés, noirs, blancs, bruns; timidement, pour ne pas me faire remarquer, je levai aussi mon bras; cela eut son effet, car tout le monde se retourna et se pressa vers la porte; la foule s'écoula rapidement, et je restai seul, épuisé, incapable d'ôter cette curieuse chose froide qui pesait sur ma poitrine.
Je pouvais maintenant faire quelques pas, si l'on me soutenait; c'était pratique, cela me permettait d'aller aux W-C. Mon corps, si je me concentrais, recommençait à obéir à mes ordres, d'abord rétif, puis avec plus de docilité; seule la main gauche continuait à se tenir à l'écart du concert général; je pouvais en agiter les doigts, mais en aucun cas ils n'acceptaient de se fermer, de former un poing. Dans un miroir, je regardai pour la première fois mon visage: à vrai dire, je n'y reconnaissais rien, je ne voyais pas comment cet assemblage de traits si divers tenait ensemble, et plus je les considérais, plus ils me devenaient étrangers. Les bandes blanches qui entouraient mon crâne l'empêchaient au moins d'éclater, c'était déjà quelque chose et même de considérable, mais cela ne faisait pas avancer mes spéculations, ce visage ressemblait à une collection de pièces bien ajustées, mais provenant de puzzles différents. Enfin, un médecin vint me dire que j'allais partir: j'étais guéri, m'expliqua-t-il, ils ne pouvaient plus rien faire pour moi, on allait m'envoyer ailleurs reprendre des forces. Guéri! Quel mot étonnant, je ne savais même pas que j'avais été blessé. En fait, j'avais eu la tête traversée par une balle. Par un hasard moins rare qu'on ne le pense, m'expliqua-t-on patiemment, j'avais non seulement survécu, mais n'en garderais aucune séquelle; la raideur de ma main gauche, un léger trouble neurologique, persisterait encore quelque temps, mais disparaîtrait aussi. Cette précise information scientifique m'emplit de stupeur: ainsi, ces sensations inhabituelles et mystérieuses avaient donc une cause, explicable et rationnelle; or, même avec un effort, je ne parvenais pas à les rapporter à cette explication, elle me semblait creuse, controuvée; si la raison c'était cela, moi aussi, tel Luther, j'aurais voulu la traiter de Hure, de putain; et en effet, obéissant aux ordres calmes et patients des médecins, la raison relevait pour moi sa jupe, révélant qu'en dessous il n'y avait rien. D'elle, j'aurais pu dire la même chose que de ma pauvre tête un trou est un trou est un trou. L'idée qu'un trou puisse aussi être un tout ne me serait pas venue à l'esprit. Les bandages ôtés, je pus constater par moi-même qu'il n'y avait là presque rien à voir: sur mon front, une toute petite cicatrice ronde, juste au-dessus de l'œil droit; à l'arrière du crâne, à peine visible m'assurait-on, une bosse; entre les deux, mes cheveux qui repoussaient cachaient déjà les traces de l'opération que j'avais subie. Mais, à en croire ces médecins si sûrs de leur science, un trou me traversait la tête, un étroit corridor circulaire, un ouits fabuleux, fermé, inaccessible à la pensée, et si cela était vrai alors plus rien n'était pareil, comment aurait-ce pu l'être? Ma pensée du monde devait maintenant se réorganiser autour de ce trou. Mais tout ce que je pouvais dire de concret était: Je me suis réveillé, et plus rien ne sera jamais pareil. Tandis que je réfléchissais à cette impressionnante question, on vint me chercher et on me déposa sur un brancard dans un véhicule hospitalier; une des infirmières avait gentiment glissé dans ma poche l'écrin avec ma médaille, celle que m'avait donnée le Reichsführer. On m'amena en Poméranie, sur l'île d'Usedom près de Swinemünde; là, au bord de la mer, il y avait une maison de repos de la S S, une belle et spacieuse demeure; ma chambre, très claire, donnait sur la mer, et le jour, poussé en chaise roulante par une infirmière, je pouvais venir me placer devant une grande baie vitrée et contempler les eaux lourdes et grises de la Baltique, le jeu strident des mouettes, le sable froid, mouillé de la plage, tacheté de galets. Les couloirs et les salles communes étaient régulièrement lavés au phénol, et j'aimais cette odeur acre et équivoque, qui me rappelait avec âpreté les déchéances si savoureuses de mon adolescence les longues mains, presque bleues à force d'être translucides, des infirmières, des filles du Nord blondes et délicates, sentaient aussi le phénol, et les convalescents, entre eux, les appelaient les Karbol Mäuschen. Ces odeurs et ces sensations fortes me donnaient des érections, surprenantes tellement elles semblaient détachées de moi-même; l'infirmière qui me lavait en souriait et les épongeait avec la même indifférence que le reste; parfois, elles duraient, avec une patience résignée; j'aurais été incapable de me soulager. Qu'il y ait le jour était devenu pour moi une chose inattendue, folle, impossible à déchiffrer; un corps, c'était encore bien trop complexe pour moi, il fallait prendre les choses petit à petit.