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J'aimais bien la vie réglée sur cette belle île froide et nue, toute de gris, de jaunes et de bleus pâles; il y avait là juste assez d'aspérités à quoi se raccrocher, pour ne pas être emporté par le vent, mais pas trop, on ne risquait pas de s'y écorcher. Thomas vint me voir; il m'apportait des cadeaux, une bouteille de cognac français et une belle édition reliée de Nietzsche; or, je n'avais pas le droit de boire, et lire, j'en aurais été bien incapable, le sens fuyait, l'alphabet se moquait de moi; je le remerciai et serrai ses cadeaux dans une commode. L'insigne de col de son bel uniforme noir portait maintenant, en sus des quatre losanges brodés en fil argenté, deux barres, et un chevron ornait le centre de ses épaulettes: il avait été promu S S-Obersturmbannführer, et moi aussi, m'informa-t-il, j'avais été promu, le Reichsführer me l'avait expliqué lors de la remise de médaille, mais je n'avais pas retenu ce détail. J'étais maintenant un héros allemand, le Schwarz Korps avait publié un article sur moi; ma décoration, que je n'avais jamais regardée, c'était la Croix de Fer, 1re classe (du coup j'avais aussi reçu la 2e classe, rétroactivement). Je n'avais aucune idée de ce que j'avais bien pu faire pour mériter cela, mais Thomas, gai et volubile, se répandait déjà en informations et commérages: Schellenberg avait enfin pris la place de Jost à la tête de l'Amt VI, Best s'était fait virer de France par la Wehrmacht mais le Führer l'avait nommé plénipotentiaire au Danemark; et le Reichsführer s'était finalement décidé à nommer un remplaçant à Heydrich, l'Obergruppenführer Kaltenbrunner, le grand ogre balafré que j'avais aperçu à ses côtés dans ma chambre. Le nom ne me disait presque rien, je savais qu'il avait été HSSPF-Danube et qu'on le considérait généralement comme un homme insignifiant; Thomas, lui, se montrait ravi du choix, Kaltenbrunner était presque son «pays», parlait le même dialecte que lui, et l'avait déjà invité à dîner. Lui-même s'était vu nommer Gruppenleiter adjoint du IV A, sous Panzinger, le substitut de Müller. Ces détails éveillaient à vrai dire fort peu d'intérêt en moi, mais j'avais réappris à être poli, et je le félicitai, car il avait l'air très content, et de son sort, et de sa personne. Il me narra avec beaucoup d'humour les funérailles grandioses de la 6e armée; officiellement, tout le monde, de Paulus au dernier Gefreiter, avait résisté jusqu'à la mort; en fait, seul un général, Hartmann, avait été tué au feu, et un seul (Stempel) avait jugé bon de se suicider; les vingt-deux autres, dont Paulus, avaient fini aux mains des Soviétiques. «Ils vont les retourner comme des gants, dit allègrement Thomas. Tu vas voir». Pendant trois jours, toutes les radios du Reich avaient suspendu leurs émissions pour passer de la musique funèbre. «Le pire, c'était Bruckner. La septième. Sans arrêt. Impossible d'y échapper. J'ai cru devenir fou». Il me raconta encore, mais presque en passant, comment j'étais arrivé là: j'écoutai son récit avec attention, et je puis donc le rapporter, mais moins encore que le reste je ne pouvais le raccorder à rien, cela restait un récit, véridique à n'en pas douter, mais un récit néanmoins, guère plus qu'une suite de phrases agencées selon un ordre mystérieux et arbitraire, régies par une logique qui avait peu à voir avec celle qui me permettait, à moi, de respirer l'air salé de la Baltique, de sentir lorsqu'on me sortait le vent sur mon visage, d'amener des cuillerées de soupe du bol à ma bouche, puis d'ouvrir mon anus lorsque le moment venait d'en évacuer les déchets. Selon ce récit, auquel je ne modifie rien, je me serais éloigné du voisinage de Thomas et des autres, en direction des lignes russes, d'une zone exposée, sans prêter la moindre attention à leurs cris; avant qu'ils puissent me rattraper, il y avait eu un coup de feu, un seul, et j'étais tombé comme une masse. Ivan s'était courageusement exposé pour tirer mon corps à l'abri, il avait aussi essuyé un coup de feu, mais la balle avait traversé sa manche sans le toucher. Moi – et en ceci la version de Thomas recoupait les explications du médecin de Hohenlychen -, le coup m'avait frappé à la tête; mais, à la surprise de ceux qui se pressaient autour de moi, je respirais encore. On m'avait porté à un point de secours; là, le médecin déclara qu'il ne pouvait rien faire, mais puisque je m'obstinais à respirer, il me dirigea sur Goumrak, où se trouvait le meilleur bloc chirurgical du Kessel. Thomas avait réquisitionné un véhicule et m'y porta lui-même, puis, estimant avoir fait tout le possible, il me laissa. Le soir même il avait reçu ses ordres de départ. Mais le lendemain Goumrak, piste principale depuis la chute de Pitomnik, devait aussi évacuer devant l'avancée russe. Il monta donc à Stalingradski, d'où partaient encore quelques avions; tandis qu'il attendait, par désœuvrement, il visita l'hôpital de fortune installé sous des tentes et me trouva là, inconscient, la tête bandée, mais respirant toujours comme un soufflet de forge. Un infirmier, pour une cigarette, lui raconta qu'on m'avait opéré à Goumrak, il ne savait pas trop, il y avait eu une altercation, et puis un peu plus tard le chirurgien avait été tué par un obus de mortier tombé sur le bloc, mais moi j'étais toujours vivant, et en tant qu'officier j'avais droit à des égards; à l'évacuation, on m'avait placé dans un véhicule et amené ici. Thomas avait voulu me faire mettre dans son avion, mais les Feldgendarmes refusèrent, car les contours rouges de mon étiquette VERWUNDETE signifiaient «Intransportable». «Je ne pouvais pas attendre, parce que mon avion partait. Et puis ça a recommencé à canarder. Alors j'ai trouvé un type bien esquinté mais avec une étiquette ordinaire et je l'ai échangée contre la tienne. De toute façon, il ne s'en serait pas sorti. Puis je t'ai laissé avec les blessés au bord de la piste et je suis parti. Ils t'ont chargé sur l'avion suivant, un des tout derniers. Tu aurais dû voir leurs visages, à Mélitopol, lorsque je suis arrivé. Personne ne voulait me serrer la main, ils avaient trop peur des poux. Sauf Manstein, lui il serrait la main à tout le monde. À part moi il n'y avait presque que des officiers des panzers. Ce n'est pas étonnant, vu que c'est Hube qui dressait les listes pour Milch. On ne peut faire confiance à personne». Je me laissai aller sur les coussins et fermai les yeux. «À part nous, qui d'autre s'en est sorti?» – «À part nous? Seulement Weidner, tu te souviens? de la Gestapostelle. Moritz a aussi reçu des ordres, mais on n'a jamais retrouvé sa trace. On n'est même pas sûrs qu'il ait pu partir». – «Et le petit, là? Ton collègue, celui qui s'était pris un éclat et qui était si content?» – «Vopel? Il a été évacué avant même que tu sois blessé, mais son Heinkel s'est fait descendre au décollage par un Sturmovik». – «Et Ivan?» Il produisit un porte-cigarette en argent: «Je peux fumer? Oui? Ivan? Eh bien, il est resté, bien sûr. Tu ne crois quand même pas qu'on allait donner la place d'un Allemand à un Ukrainien?» – «Je ne sais pas. Lui aussi, il se battait pour nous». Il tira sur sa cigarette et dit en souriant: «Tu fais de l'idéalisme déplacé. Je vois que ton coup dans la tête ne t'a pas arrangé. Tu devrais t'estimer heureux d'être vivant» Heureux d'être vivant? Cela me semblait aussi incongru que d'être né.

Tous les jours, de nouveaux blessés affluaient: ils arrivaient de Koursk, de Rostov, de Kharkov, reprises une à une par les Soviétiques, de Kasserine aussi; et quelques mots échangés avec les derniers venus en disaient bien plus long que les communiqués militaires. Ces communiqués, qu'on nous passait dans les salles communes sur de petits haut-parleurs, étaient introduits par l'ouverture de la cantate de Bach Eine Feste Burg ist unser Gott; or la Wehrmacht se servait de l'arrangement de Wilhelm Friedmann, le fils dissolu de Johann Sebastian, qui avait ajouté trois trompettes et une timbale à l'orchestration épurée de son père; prétexte amplement suffisant, selon moi, pour fuir la salle à chaque reprise, évitant ainsi de me saouler du flot d'euphémismes lénifiants, qui durait parfois vingt bonnes minutes. Je n'étais pas le seul à manifester une certaine aversion pour ces communiqués; une infirmière que je retrouvais souvent, à ces moments-là, ostensiblement occupée sur une terrasse, m'expliqua un jour que la plupart des Allemands avaient appris l'encerclement de la 6e armée en même temps que sa destruction, ce qui avait peu fait pour tempérer le choc moral. Il n'avait pas été sans conséquences pour la vie de la Volksgemeinschaft; les gens parlaient et critiquaient, ouvertement; un semblant de révolte estudiantine s'était même déclaré à Munich. Cela, bien entendu, je ne l'avais appris ni à la radio, ni par les infirmières, ni par les patients, mais par Thomas, maintenant bien placé pour être informé de ce type d'événement. On avait distribué des tracts subversifs, peint des slogans défaitistes sur les murs; la Gestapo avait dû intervenir vigoureusement, et l'on avait déjà condamné et exécuté les meneurs, pour la plupart de jeunes égarés. Parmi les conséquences annexes de la catastrophe pouvait également se compter, hélas, le retour fracassant sur le devant de la scène politique du Dr. Goebbels: sa déclaration de guerre totale, au Sportspalast, nous avait été intégralement retransmise à la radio, sans possibilité d'y échapper; dans une maison de repos de la SS, on prenait malheureusement ce genre de chose au sérieux.