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Les beaux Waffen-SS qui remplissaient les chambrées se trouvaient pour la plupart en piteux état: souvent, il leur manquait des morceaux de bras ou de jambes, voire une mâchoire, l'ambiance n'était pas toujours très gaie. Mais je notais avec intérêt que presque tous, en dépit de ce que pouvaient suggérer la plus banale considération des faits ou l'étude d'une carte, gardaient entière leur foi en l'Endsieg et leur vénération du Führer. Ce n'était pas le cas de tout le monde, certains, en Allemagne, commençaient lucidement, à partir des faits et des cartes, à tirer objectivement des conclusions; j'en avais discuté avec Thomas; et il m'avait même laissé entendre qu'il y en avait, comme Schellenberg, pour réfléchir aux conséquences logiques de leurs conclusions, et pour songer à agir sur ces bases. De tout cela, bien entendu, je ne discutais pas avec mes camarades de malheur: les démoraliser encore plus, leur ôter à la légère ce qui faisait le fond de leurs vies meurtries, cela n'aurait eu aucun sens. Je reprenais des forces: je pouvais maintenant m'habiller, marcher seul sur la plage, dans le vent et le cri rauque des mouettes; ma main gauche commençait enfin à m'obéir. Vers la fin du mois (tout ceci se passait en février 1943), le médecin-chef de l'établissement, après m'avoir examiné, me demanda si je me sentais capable de partir avec tout ce qui arrivait, ils manquaient de place, et je pourrais tout aussi bien achever ma convalescence en famille. Je lui expliquai aimablement que retourner dans ma famille n'était pas à l'ordre du jour, mais que s'il le souhaitait, je partirais, j'irais en ville, à l'hôtel. Les papiers qu'il me délivra me donnaient trois mois de congé. Ainsi, je pris le train et me transportai à Berlin. Là, je louai une chambre dans un bon hôtel, l'Eden, dans la Budapesterstrasse: une suite spacieuse, avec un salon, une chambre à coucher, et une belle salle de bain carrelée; l'eau chaude, ici, n'était pas rationnée, et tous les jours je me coulais dans la baignoire, j'en ressortais une heure plus tard avec la peau rouge vif, et m'effondrais nu sur mon lit, le cœur battant la chamade. Il y avait aussi une porte-fenêtre et un étroit balcon donnant sur le Zoo: le matin, en me levant et en buvant mon thé, je regardais les gardiens faire leurs rondes et nourrir les bêtes, j'y prenais un grand plaisir. Bien sûr, tout cela coûtait assez cher; mais j'avais touché d'un coup ma solde accumulée depuis vingt et un mois; avec les primes, cela faisait une somme coquette, je pouvais bien m'amuser à dépenser un peu. Je commandai ainsi chez le tailleur de Thomas un magnifique uniforme noir, sur lequel je fis coudre mes nouveaux galons de Sturmbannführer et fixai mes médailles (en sus de la Croix de Fer et de ma Croix du Service de guerre, j'avais reçu des médailles mineures: pour ma blessure, pour la campagne d'hiver 41-42, avec un peu de retard, et une médaille du NSDAP qu'on donnait à peu près à n'importe qui); moi qui n'aime pas trop les uniformes, je devais reconnaître que j'avais fière allure, et c'était une joie d'aller ainsi flâner en ville, la casquette un peu de travers, les gants négligemment tenus à la main; à me voir, qui aurait songé que je n'étais au fond qu'un bureaucrate? La ville, depuis mon départ, avait quelque peu changé d'aspect. Partout les mesures prises contre les raids aériens des Anglais la défiguraient: une énorme tente de cirque, faite de filets camouflés avec des bouts de tissu et des branches de sapin, recouvrait la Charlottenburgstrasse depuis la porte de Brandebourg jusqu'au fond du Tiergarten, obscurcissant l'avenue même en plein jour; la colonne de la Victoire avait perdu sa feuille d'or en faveur d'une affreuse peinture brune et de filets; sur l'Adolf-Hitler Platz et encore ailleurs, on avait édifié des immeubles factices, vastes décors de théâtre sous lesquels circulaient les autos et les tramways; et une construction fantastique dominait le Zoo près de mon hôtel, comme tirée d'un rêve d'angoisse, un immense fortin médiéval en béton, hérissé de canons censés protéger humains et animaux des Luftmörder britanniques: je n'étais pas peu curieux de voir cette monstruosité à l'œuvre. Mais il faut reconnaître que les attaques, à cette époque, pour autant qu'elles terrifiaient la population, avaient peu de chose à voir avec ce qui viendrait plus tard. Presque tous les bons restaurants avaient été fermés pour cause de mobilisation totale; Gering avait bien tenté de protéger Horcher, son établissement favori, et avait fait poster une garde, mais Goebbels, en sa qualité de Gauleiter de Berlin, avait organisé une manifestation spontanée de la colère du peuple, au cours de laquelle on avait brisé toutes les fenêtres; et Göring avait dû plier. Thomas et moi ne fûmes pas les seuls à ricaner de cet incident: à défaut d'un régime «Stalingrad», un peu d'abstinence ne ferait pas de mal au Reichsmarschall. Thomas, heureusement, connaissait des clubs privés, exemptés des nouvelles régulations: on pouvait s'y gaver de homard ou d'huîtres, qui coûtaient cher mais n'étaient pas rationnés, et y boire du vin de Champagne, strictement contrôlé en France même, mais pas en Allemagne; le poisson, malheureusement, restait introuvable, tout comme la bière. Ces endroits faisaient parfois montre d'un esprit curieux, vu l'ambiance générale au Fer à Cheval Doré, il y avait une hôtesse noire, et les clientes pouvaient monter à cheval sur une petite piste de cirque, pour exposer leurs jambes; au Jockey Club, l'orchestre jouait de la musique américaine; on ne pouvait pas danser, mais le bar restait décoré de portraits photographiques de stars de Hollywood, et même de Leslie Howard. Je me rendis rapidement compte que la gaieté qui m'avait saisi en arrivant à Berlin restait plaquée en surface; dessous, cela se fragilisait, effroyablement, je me sentais fait d'une substance friable, qui se désagrégeait au moindre souffle. Partout où je portais mon regard, le spectacle de la vie ordinaire, la foule dans les tramways ou le S-Bahn, le rire d'une femme élégante, le froissement satisfait d'un journal, me heurtaient comme le contact avec une lamelle de verre tranchante. J'avais le sentiment que le trou dans mon front s'était ouvert sur un troisième œil, un œil pinéal, non tourné vers le soleil, capable de contempler la lumière aveuglante du soleil, mais dirigé vers les ténèbres, doué du pouvoir de regarder le visage nu de la mort, et de le saisir, ce visage, derrière chaque visage de chair, sous les sourires, à travers les peaux les plus blanches et les plus saines, les yeux les plus rieurs. Le désastre était déjà là et ils ne s'en rendaient pas compte, car le désastre, c'est l'idée même du désastre à venir, qui ruine tout bien avant l'échéance. Au fond, me répétai-je avec une vaine amertume, il n'y a que les neuf premiers mois où l'on est tranquille, et après l'archange à l'épée de feu vous chasse à tout jamais par la porte marquée Lasciate ogni speranza, et l'on ne voudrait plus qu'une chose, revenir en arrière, alors que le temps continue à vous pousser impitoyablement en avant et qu'au bout il n'y a rien, strictement rien. Ces pensées, elles n'avaient rien d'original, elles étaient à la portée du moindre soldat perdu dans les neiges de l'Est, qui sait, lui, en écoutant le silence, que la mort est proche, et qui perçoit la valeur infinie de chaque inspiration, de chaque battement de cœur, de l'odeur froide et cassante de l'air, du miracle de la lumière du jour. Mais la distance depuis le front est comme une couche de graisse morale, et à regarder ces gens satisfaits j'en avais parfois le souffle court, je voulais crier. J'allai chez le coiffeur: là, soudain, devant le miroir, incongrue, la peur. C'était une pièce blanche, propre, stérile, moderne, un salon discrètement cher; un ou deux clients occupaient les autres chaises. Le coiffeur m'avait affublé d'une longue blouse noire, et sous cette robe mon cœur battait la chamade, mes entrailles sombraient dans un froid humide, la panique noyait mon corps entier, le bout de mes doigts picotait. Je regardai mon visage: il était calme, mais derrière ce calme la peur avait tout effacé. Je fermai les yeux: snip, snip, faisaient dans mon oreille les petits ciseaux patients du coiffeur. En rentrant, j'eus cette pensée: Oui, continue à te répéter que tout ira bien, on ne sait jamais, tu finiras peut-être par te convaincre. Mais je n'arrivais pas à me convaincre, je vacillais. Pourtant, je n'avais aucun symptôme physique, comme ceux que j'avais connus en Ukraine ou à Stalingrad: je n'étais pas pris de nausées, je ne vomissais pas, ma digestion restait parfaitement réglée. Simplement, dans la rue, j'avais l'impression de marcher sur du verre prêt, à tout moment, à éclater sous mes pieds. Vivre demandait une attention soutenue aux choses, qui m'épuisait Dans une des petites rues tranquilles près du Landwehrkanal, je trouvai, sur le rebord d'une fenêtre, au rez-de-chaussée, un long gant de femme en satin bleu. Sans réfléchir je le pris et continuai à marcher. Je voulus l'essayer; bien sûr, il était trop petit, mais la texture du satin m'excitait. J'imaginai la main qui devait porter ce gant: cette pensée me troubla. Je n'allais pas le garder; seulement voilà, pour m'en débarrasser, il me fallait une autre fenêtre, avec un petit rail en fer forgé autour du rebord, et de préférence dans un immeuble ancien; or, dans cette rue, il n'y avait que des échoppes, aux devantures muettes et closes. Enfin, juste avant mon hôtel, je trouvai la fenêtre qui convenait. Les volets étaient tirés; je déposai doucement le gant au milieu du rebord, telle une offrande. Deux jours plus tard les volets restaient toujours fermés, et le gant demeurait là, signe opaque, discret, qui cherchait certainement à me dire quelque chose, mais quoi? Thomas devait commencer à deviner mon état d'esprit, car passé les premiers jours je ne l'appelais plus, je ne sortais plus dîner avec lui; à vrai dire, je préférais errer dans la ville, ou bien contempler de mon balcon les lions, les girafes et les éléphants du Zoo, ou encore flotter dans ma luxueuse baignoire, gaspillant l'eau chaude sans la moindre honte. Dans le louable souci de me distraire, Thomas me demanda de sortir avec une jeune femme, une secrétaire du Führer qui passait sa permission à Berlin et y connaissait peu de monde; par politesse, je ne voulus pas refuser. Je l'emmenai dîner à l'hôtel Kempinski: même si les plats y étaient affublés de noms patriotiques idiots, la cuisine restait excellente, et à la vue de mes médailles on ne m'y tracassait pas trop avec les histoires de rationnement. La jeune fille, qui se nommait Grete V., se rua avec avidité sur les huîtres, les faisant glisser l'une après l'autre entre ses rangées de dents: à Rastenburg, apparemment, on mangeait médiocrement. «Et encore! s'exclamait-elle. Heureusement, on n'est pas obligés de manger la même chose que le Führer». Tandis que je lui resservais du vin, elle me raconta que Zeitzler, le nouveau chef d'état-major de l'OKH, scandalisé par les mensonges grossiers de Göring concernant le ravitaillement aérien du Kessel, avait ouvertement commencé en décembre à se faire servir, au casino, la même ration que les soldats de la 6e armée. Il avait rapidement perdu du poids et le Führer avait dû l'obliger à cesser ces démonstrations maladives; en revanche, on avait interdit le Champagne et le cognac. Tandis qu'elle parlait, je l'observais: son apparence était peu ordinaire. Elle avait la mâchoire forte, très longue; son visage cherchait la normalité mais semblait masquer un désir lourd, secret, qui sourdait par la biffure sanglante de son rouge à lèvres. Ses mains étaient très animées, ses doigts rougis par une mauvaise circulation; elle avait des articulations d'oiseau, fines, osseuses, aiguës; des marques étranges lui coupaient le poignet gauche, comme une trace de bracelets ou de cordelettes. Je la trouvais élégante et animée, mais voilée par une fausseté niuette. Comme le vin la rendait volubile, je la fis parler de l'intimité du Führer, qu'elle décrivit avec un manque surprenant de pudeur: chaque soir, il discourait durant des heures, et ses monologues étaient si répétitifs, si ennuyeux, si stériles, que les secrétaires, les assistants et les adjudants avaient établi un système de rotation pour l'écouter; ceux dont c'était le tour ne se couchaient qu'à l'aube. «Bien entendu, ajouta-t-elle, c'est un génie, le sauveur de l'Allemagne. Mais cette guerre l'épuise». Le soir, vers cinq heures, après les conférences mais avant le dîner, les films et le thé nocturne, il y avait un café pour les secrétaires; là, entouré uniquement de femmes, il était bien plus cordial – avant Stalingrad du moins -, il plaisantait, taquinait les filles, et l'on ne parlait pas politique. «Est-ce qu'il flirte avec vous?» demandai-je avec amusement. Elle prit un air sérieux: «Oh, non, jamais!» Elle m'interrogea sur Stalingrad; je lui en donnai une description féroce et grinçante, qui la fit d'abord rire aux larmes, mais ensuite la mit si mal à l'aise qu'elle coupa court. Je la raccompagnai à son hôtel, près de la Anhalter Banhof; elle m'invita à monter prendre un verre, mais je refusai gracieusement; ma courtoisie avait des limites. Dès que je la quittai, je fus envahi par un sentiment fébrile, inquiet: à quoi cela me servait-il de perdre ainsi mon temps? Que pouvaient me faire, à moi, les commérages et les ragots de couloir sur notre Führer? Quel intérêt de me pavaner ainsi devant une greluche peinturlurée, qui n'attendait de moi, au fond, qu'une chose? Mieux valait être tranquille. Mais même à mon hôtel, pourtant de première classe, la tranquillité me fuyait: à l'étage du dessous se tenait une fête bruyante, et la musique, les cris, les rires montaient par le plancher et me prenaient à la gorge. Couché sur mon lit dans l'obscurité, je songeais aux hommes de la 6e armée: cette soirée dont je parle se déroulait début mars, cela faisait plus d'un mois que les dernières unités s'étaient rendues; les survivants, pourris de vermine et de fièvre, devaient se trouver en route pour la Sibérie ou le Kazakhstan, là, en ce même moment où je respirais si péniblement l'air nocturne de Berlin, et pour eux, pas de musique, pas de rires, des cris d'un tout autre genre. Et il n'y avait pas qu'eux, c'était partout, le monde entier se tordait de douleur, et tout cela, ce n'était pas pour que les gens s'amusent, pas tout de suite en tout cas, il faudrait attendre un peu, un temps décent devait s'écouler. Une angoisse fétide, méchante, montait et m'étouffait. Je me levai, fouillai dans le tiroir du bureau, en tirai mon pistolet de service, vérifiai qu'il était chargé, le remis en place. Je regardai ma montre: deux heures du matin. J'enfilai ma veste d'uniforme (je ne m'étais pas déshabillé) et descendis sans la boutonner.