e même du désastre à venir, qui ruine tout bien avant l'échéance. Au fond, me répétai-je avec une vaine amertume, il n'y a que les neuf premiers mois où l'on est tranquille, et après l'archange à l'épée de feu vous chasse à tout jamais par la porte marquée Lasciate ogni speranza, et l'on ne voudrait plus qu'une chose, revenir en arrière, alors que le temps continue à vous pousser impitoyablement en avant et qu'au bout il n'y a rien, strictement rien. Ces pensées, elles n'avaient rien d'original, elles étaient à la portée du moindre soldat perdu dans les neiges de l'Est, qui sait, lui, en écoutant le silence, que la mort est proche, et qui perçoit la valeur infinie de chaque inspiration, de chaque battement de cœur, de l'odeur froide et cassante de l'air, du miracle de la lumière du jour. Mais la distance depuis le front est comme une couche de graisse morale, et à regarder ces gens satisfaits j'en avais parfois le souffle court, je voulais crier. J'allai chez le coiffeur: là, soudain, devant le miroir, incongrue, la peur. C'était une pièce blanche, propre, stérile, moderne, un salon discrètement cher; un ou deux clients occupaient les autres chaises. Le coiffeur m'avait affublé d'une longue blouse noire, et sous cette robe mon cœur battait la chamade, mes entrailles sombraient dans un froid humide, la panique noyait mon corps entier, le bout de mes doigts picotait. Je regardai mon visage: il était calme, mais derrière ce calme la peur avait tout effacé. Je fermai les yeux: snip, snip, faisaient dans mon oreille les petits ciseaux patients du coiffeur. En rentrant, j'eus cette pensée: Oui, continue à te répéter que tout ira bien, on ne sait jamais, tu finiras peut-être par te convaincre. Mais je n'arrivais pas à me convaincre, je vacillais. Pourtant, je n'avais aucun symptôme physique, comme ceux que j'avais connus en Ukraine ou à Stalingrad: je n'étais pas pris de nausées, je ne vomissais pas, ma digestion restait parfaitement réglée. Simplement, dans la rue, j'avais l'impression de marcher sur du verre prêt, à tout moment, à éclater sous mes pieds. Vivre demandait une attention soutenue aux choses, qui m'épuisait Dans une des petites rues tranquilles près du Landwehrkanal, je trouvai, sur le rebord d'une fenêtre, au rez-de-chaussée, un long gant de femme en satin bleu. Sans réfléchir je le pris et continuai à marcher. Je voulus l'essayer; bien sûr, il était trop petit, mais la texture du satin m'excitait. J'imaginai la main qui devait porter ce gant: cette pensée me troubla. Je n'allais pas le garder; seulement voilà, pour m'en débarrasser, il me fallait une autre fenêtre, avec un petit rail en fer forgé autour du rebord, et de préférence dans un immeuble ancien; or, dans cette rue, il n'y avait que des échoppes, aux devantures muettes et closes. Enfin, juste avant mon hôtel, je trouvai la fenêtre qui convenait. Les volets étaient tirés; je déposai doucement le gant au milieu du rebord, telle une offrande. Deux jours plus tard les volets restaient toujours fermés, et le gant demeurait là, signe opaque, discret, qui cherchait certainement à me dire quelque chose, mais quoi? Thomas devait commencer à deviner mon état d'esprit, car passé les premiers jours je ne l'appelais plus, je ne sortais plus dîner avec lui; à vrai dire, je préférais errer dans la ville, ou bien contempler de mon balcon les lions, les girafes et les éléphants du Zoo, ou encore flotter dans ma luxueuse baignoire, gaspillant l'eau chaude sans la moindre honte. Dans le louable souci de me distraire, Thomas me demanda de sortir avec une jeune femme, une secrétaire du Führer qui passait sa permission à Berlin et y connaissait peu de monde; par politesse, je ne voulus pas refuser. Je l'emmenai dîner à l'hôtel Kempinski: même si les plats y étaient affublés de noms patriotiques idiots, la cuisine restait excellente, et à la vue de mes médailles on ne m'y tracassait pas trop avec les histoires de rationnement. La jeune fille, qui se nommait Grete V., se rua avec avidité sur les huîtres, les faisant glisser l'une après l'autre entre ses rangées de dents: à Rastenburg, apparemment, on mangeait médiocrement. «Et encore! s'exclamait-elle. Heureusement, on n'est pas obligés de manger la même chose que le Führer». Tandis que je lui resservais du vin, elle me raconta que Zeitzler, le nouveau chef d'état-major de l'OKH, scandalisé par les mensonges grossiers de Göring concernant le ravitaillement aérien du Kessel, avait ouvertement commencé en décembre à se faire servir, au casino, la même ration que les soldats de la 6e armée. Il avait rapidement perdu du poids et le Führer avait dû l'obliger à cesser ces démonstrations maladives; en revanche, on avait interdit le Champagne et le cognac. Tandis qu'elle parlait, je l'observais: son apparence était peu ordinaire. Elle avait la mâchoire forte, très longue; son visage cherchait la normalité mais semblait masquer un désir lourd, secret, qui sourdait par la biffure sanglante de son rouge à lèvres. Ses mains étaient très animées, ses doigts rougis par une mauvaise circulation; elle avait des articulations d'oiseau, fines, osseuses, aiguës; des marques étranges lui coupaient le poignet gauche, comme une trace de bracelets ou de cordelettes. Je la trouvais élégante et animée, mais voilée par une fausseté niuette. Comme le vin la rendait volubile, je la fis parler de l'intimité du Führer, qu'elle décrivit avec un manque surprenant de pudeur: chaque soir, il discourait durant des heures, et ses monologues étaient si répétitifs, si ennuyeux, si stériles, que les secrétaires, les assistants et les adjudants avaient établi un système de rotation pour l'écouter; ceux dont c'était le tour ne se couchaient qu'à l'aube. «Bien entendu, ajouta-t-elle, c'est un génie, le sauveur de l'Allemagne. Mais cette guerre l'épuise». Le soir, vers cinq heures, après les conférences mais avant le dîner, les films et le thé nocturne, il y avait un café pour les secrétaires; là, entouré uniquement de femmes, il était bien plus cordial – avant Stalingrad du moins -, il plaisantait, taquinait les filles, et l'on ne parlait pas politique. «Est-ce qu'il flirte avec vous?» demandai-je avec amusement. Elle prit un air sérieux: «Oh, non, jamais!» Elle m'interrogea sur Stalingrad; je lui en donnai une description féroce et grinçante, qui la fit d'abord rire aux larmes, mais ensuite la mit si mal à l'aise qu'elle coupa court. Je la raccompagnai à son hôtel, près de la Anhalter Banhof; elle m'invita à monter prendre un verre, mais je refusai gracieusement; ma courtoisie avait des limites. Dès que je la quittai, je fus envahi par un sentiment fébrile, inquiet: à quoi cela me servait-il de perdre ainsi mon temps? Que pouvaient me faire, à moi, les commérages et les ragots de couloir sur notre Führer? Quel intérêt de me pavaner ainsi devant une greluche peinturlurée, qui n'attendait de moi, au fond, qu'une chose? Mieux valait être tranquille. Mais même à mon hôtel, pourtant de première classe, la tranquillité me fuyait: à l'étage du dessous se tenait une fête bruyante, et la musique, les cris, les rires montaient par le plancher et me prenaient à la gorge. Couché sur mon lit dans l'obscurité, je songeais aux hommes de la 6e armée: cette soirée dont je parle se déroulait début mars, cela faisait plus d'un mois que les dernières unités s'étaient rendues; les survivants, pourris de vermine et de fièvre, devaient se trouver en route pour la Sibérie ou le Kazakhstan, là, en ce même moment où je respirais si péniblement l'air nocturne de Berlin, et pour eux, pas de musique, pas de rires, des cris d'un tout autre genre. Et il n'y avait pas qu'eux, c'était partout, le monde entier se tordait de douleur, et tout cela, ce n'était pas pour que les gens s'amusent, pas tout de suite en tout cas, il faudrait attendre un peu, un temps décent devait s'écouler. Une angoisse fétide, méchante, montait et m'étouffait. Je me levai, fouillai dans le tiroir du bureau, en tirai mon pistolet de service, vérifiai qu'il était chargé, le remis en place. Je regardai ma montre: deux heures du matin. J'enfilai ma veste d'uniforme (je ne m'étais pas déshabillé) et descendis sans la boutonner. À la réception, je demandai le téléphone et appelai Thomas à l'appartement qu'il louait: «Désolé de te déranger si tard». – «Non, ce n'est rien. Qu'y a-t-il?» Je lui expliquai mes poussées homicides. À ma surprise, il ne réagit pas ironiquement, mais me dit très sérieusement: «C'est normal. Ces gens sont des salauds, des profiteurs. Mais si tu tires dans le tas, tu auras quand même des ennuis». – «Que suggères-tu, alors?» – «Va leur parler. S'ils ne se calment pas, on avisera. J'appellerai des amis». – «Bien, je vais y aller.» Je raccrochai et remontai à l'étage en dessous du mien; je trouvai facilement la bonne porte et frappai. Une belle grande femme en tenue de soirée un peu négligée m'ouvrit, les yeux brillants. «Oui?» Derrière elle, la musique rugissait, j'entendais des tintements de verres, des rires affolés. «C'est votre chambre?» demandai-je, le cœur battant. – «Non. Attendez». Elle se retourna: «Dicky! Dicky! Un officier te demande». Un homme en veston, un peu ivre, vint vers la porte; la femme nous regardait sans cacher sa curiosité. «Oui, Herr Sturmbannführer? fit-il. Que puis-je pour vous?» Sa voix affectée, cordiale, presque brouillée traduisait l'aristocrate de vieille souche. Je m'inclinai légèrement et débitai d'un ton le plus neutre possible: «J'habite la chambre au-dessus de la vôtre. Je reviens de Stalingrad où j'ai été grièvement blessé et où presque tous mes camarades sont morts. Vos festivités me dérangent. J'ai voulu descendre vous tuer, mais j'ai téléphoné à un ami, qui m'a conseillé de venir vous parler d'abord. Alors, voilà, je suis venu vous parler. Il vaudrait mieux pour nous tous que je n'aie pas à redescendre». L'homme avait blêmi: «Non, non»… Il se retourna: «Gofi! Coupe la musique! Coupe!» Il me regarda. «Excusez-nous. Nous allons arrêter tout de suite». – «Merci». Alors que je remontais, vaguement satisfait, je l'entendis crier: «Tout le monde dehors! C'est fini. Dégagez!» J'avais touché un nerf, et ce n'était pas une question de peur: lui aussi, subitement, il avait compris, et il avait eu honte. Dans ma chambre, tout était tranquille maintenant; les seuls bruits étaient le passage occasionnel d'une voiture, le barrissement d'un éléphant insomniaque. Pourtant, je ne me calmais pas: mon action m'apparaissait comme une mise en scène, mue par un sentiment vrai et obscur, mais ensuite faussée, déviée en une rage de parade, conventionnelle. Mais là justement se situait le problème: à m'observer ainsi, en permanence, avec ce regard extérieur, cette caméra critique, comment pouvais-je prononcer la moindre parole vraie, faire le moindre geste vrai? Tout ce que je faisais devenait un spectacle pour moi-même; ma réflexion elle-même n'était qu'une autre façon de me mirer, pauvre Narcisse qui faisais continuellement le beau pour moi-même, mais qui n'en étais pas dupe. L'impasse dans laquelle je m'étais enfoncé depuis la fin de mon enfance, c'était cela: il n'y avait eu qu'Una, avant, pour me tirer hors de moi-même, me faire m'oublier un peu, et depuis que je l'avais perdue, je ne cessais de me regarder avec un regard qui se confondait en pensée avec le sien mais restait, sans échappatoire aucune, le mien. Sans toi, je ne suis pas moi: et cela, c'était la terreur pure, mortelle, sans rapport aucun avec les terreurs délicieuses de l'enfance, un arrêt sans appel, sans jugement aussi. Ce fut aussi durant ces premières journées de mars 1943 que le Dr. Mandelbrod m'invita à prendre le thé.