«Certainement. Tu as fait un travail remarquable: le Reichsführer lui-même a pris note de tes rapports. Il nous a montré l'album que tu as préparé à Kiev: ton chef a voulu se donner tout le crédit, mais nous savions que l'idée venait de toi. De toute façon c'était une bagatelle. Mais les rapports que tu as rédigés, surtout ces derniers mois, étaient excellents. À mon avis, tu as un avenir brillant devant toi». Il se tut et me contempla: «Comment va ta blessure?» demanda-t-il enfin. -»Bien, Herr Doktor. C'est guéri, il faut juste que je me repose encore un peu». – «Et après?» – «Je reprendrai le service, bien sûr». «Et que comptes-tu faire?» – «Je ne sais pas, au juste. Cela dépendra de ce qu'on me propose». – «Il ne dépend que de toi de te faire proposer ce que tu veux. Si tu fais le bon choix, les portes s'ouvriront, je te l'assure». – «À quoi songez-vous, Herr Doktor?» Lentement, il souleva sa tasse de thé, souffla dessus, et but bruyamment. Je bus aussi un peu. «En Russie, je crois savoir que tu t'es surtout occupé de la question juive, n'est-ce pas?» – «Oui, Herr Doktor, fis-je, légèrement gêné. Mais pas seulement de ça,» Mandelbrod continuait déjà de sa voix égale et mélodieuse: «De la position où tu te trouvais, tu ne pouvais certainement pas apprécier l'ampleur ni du problème, ni de la solution qui y est apportée. Tu as sans doute entendu des rumeurs: elles sont vraies. Depuis la fin de 1941, cette solution a été étendue à tous les pays d'Europe, dans la mesure du possible. Le programme est opérationnel depuis le printemps de l'année dernière. On a déjà enregistré des succès considérables, mais il est loin d'être achevé. Il y a de la place, là, pour des hommes énergiques et dévoués comme toi». Je me sentis rougir: «Je vous remercie pour votre confiance, Herr Doktor. Mais je dois vous le dire: cet aspect de mon travail, je l'ai trouvé extrêmement difficile, au-delà de mes forces. Je souhaiterais maintenant me concentrer sur quelque chose qui corresponde mieux à mes talents et à mes connaissances, comme le droit constitutionnel ou même les relations juridiques avec les autres pays européens. La construction de la nouvelle Europe est un champ qui m'attire beaucoup». Durant ma tirade, Mandelbrod avait achevé son thé; l'amazone blonde avait réapparu et traversé la pièce, lui avait versé une autre tasse, et était repartie. Mandelbrod but à nouveau. «Je comprends tes hésitations, dit-il enfin. Pourquoi se charger des tâches pénibles, s'il y en a d'autres pour le faire? C'est l'esprit du temps. Durant l'autre guerre, c'était différent. Plus une tâche était difficile ou dangereuse, plus il y avait d'hommes à se presser pour l'accomplir. Ton père, par exemple, considérait que la difficulté en elle-même était une raison de faire une chose, et de la faire à la perfection. Ton grand-père était un homme de la même trempe. De nos jours, malgré tous les efforts du Führer, les Allemands sombrent dans la mollesse, l'indécision, le compromis». Je ressentis l'insulte indirecte comme une gifle; mais autre chose dans ce qu'il avait dit m'importait davantage: «Excusez-moi, Herr Doktor. J'ai cru comprendre que vous avez connu mon grand-père?» Mandelbrod posa sa tasse: «Bien sûr. Lui aussi a travaillé avec nous, à nos débuts. Un homme étonnant». Il tendit sa main gonflée vers son bureau. «Va voir, là». J'obéis. «Tu vois le porte-document en maroquin? Apporte-le-moi». Je revins près de lui et le lui remis. Il le posa sur ses genoux, l'ouvrit, et en tira une photographie qu'il me tendit «Regarde». C'était une vieille photo en sépia, un peu jaunie: trois figures côte à côte, sur un fond d'arbres tropicaux. La femme, au milieu, avait un petit visage poupin, encore marqué par les rondeurs de l'adolescence; les deux hommes portaient des costumes clairs d'été: celui de gauche, aux traits étroits et un peu flous et au front barré par une mèche, portait aussi une cravate; le col de l'homme de droite était ouvert sous un visage angulaire, comme gravé dans de la pierre précieuse; même une paire de lunettes teintées ne parvenait pas à cacher l'intensité joyeuse et cruelle de ses yeux. «Lequel est mon grand-père?» demandai-je, fasciné, angoissé aussi. Mandelbrod me désigna l'homme à la cravate. Je l'examinai à nouveau: au contraire de l'autre homme, il avait des yeux secrets, transparents presque. «Et la femme?» demandai-je encore, devinant déjà. – «Ta grand-mère. Elle s'appelait Eva. Une femme superbe, magnifique». Je ne connaissais en vérité ni l'un ni l'autre: ma grand-mère était morte bien avant ma naissance, et les rares visites à mon grand-père, lorsque j'étais tout petit, ne m'avaient laissé aucun souvenir. Il était mort peu de temps après la disparition de mon père. «Et qui donc est l'autre homme?» Mandelbrod me regarda avec un sourire séraphique. «Tu ne devines pas?» Je le regardai: «Ce n'est pas possible!» m'exclamai-je. Il ne se départit pas de son sourire: