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«Merci, Herr Doktor. Mes respects à Herr Leland. À bientôt, donc». Mais Mandelbrod semblait déjà presque endormi; seule une de ses énormes mains, qui caressait lentement un chat, montrait le contraire. J'attendis un instant, mais il ne paraissait plus vouloir rien dire, et je sortis, suivi de la fille qui referma les portes sans un bruit. Lorsque j'avais parlé au Dr. Mandelbrod de mon intérêt pour les problèmes des relations européennes, je ne mentais pas, mais je n'avais pas tout dit non plus: en fait, j'avais une idée en tête, une idée précise de ce que je voulais. Je ne sais pas au juste comment cela m'était venu: pendant une nuit de semi-insomnie à l'hôtel Eden, sans doute. Moi aussi, m'étais-je dit, il est temps que je fasse quelque chose pour moi, que je songe à moi-même. Et ce que me proposait Mandelbrod ne correspondait pas à cette idée que j'avais eue. Mais je n'étais pas sûr de savoir m'y prendre pour la mettre en œuvre. Deux ou trois jours après mon entretien dans les bureaux de Unter den Linden, je téléphonai à Thomas qui m'invita à passer le voir. Plutôt que de me retrouver à son bureau, dans la Prinz-Albrechtstrasse, il me donna rendez-vous à la direction de la SP et du SD, dans la Wilhelmstrasse avoisinante. Situé un peu plus bas que le ministère de l'Aviation de Göring – une immense structure angulaire en béton, d'un néoclassicisme stérile et pompeux – le Prinz-Albrecht-Palais en était tout le contraire: un élégant petit palazzo classique du XVIIIe siècle, rénové au XIXe par Schinkel, mais avec goût et délicatesse, et loué à la S S par l'État depuis 1934 Je le connaissais bien; mon département, avant mon départ pour la Russie, s'y trouvait logé, et j'avais passé là bien des heures à flâner dans les jardins, un petit chef-d'œuvre de dissymétrie et de tranquille variété dû à Lenné. De la rue, une grande colonnade et des arbres cachaient la façade; les gardes, dans leurs kiosques rouge et blanc, me saluèrent au passage, mais une autre équipe, plus discrète, vérifia mes papiers dans une petite officine à côté du parterre, avant de me faire escorter jusqu'à la réception. Thomas m'attendait: «Si on allait dans le parc? Il fait doux». Le jardin, auquel on accédait par quelques marches bordées de pots de fleurs en grès, s'étendait du palais jusqu'à l'Europahaus, un gros cube moderniste planté sur l'Askanischer Platz et contrastant singulièrement avec les volutes calmes et sinueuses des allées tracées entre les parterres retournés, les petits bassins ronds et les arbres encore nus sur lesquels pointaient les premiers bourgeons. Il n'y avait personne. «Kaltenbrunner ne vient jamais ici, commenta Thomas, alors c'est calme». Heydrich, lui, aimait s'y promener; mais alors personne d'autre ne pouvait y avoir accès, sauf ceux qu'il y conviait. Nous déambulâmes entre les arbres et je rapportai à Thomas l'essentiel de ma conversation avec Mandeibrod. «Il exagère, trancha-t-il lorsque j'eus fini. Les Juifs sont effectivement un problème et il faut s'en occuper, mais ce n'est pas une fin en soi. L'objectif n'est pas de tuer des gens, c'est de gérer une population; l'élimination physique fait partie des outils de gestion. Il ne faut pas en faire une obsession, il y a d'autres problèmes également sérieux. Tu penses vraiment qu'il croit tout ce qu'il dit?» – «C'est l'impression que cela m'a fait. Pourquoi?» Thomas réfléchit un instant; le gravier crissait sous nos bottes. «Vois-tu, reprit-il enfin, pour beaucoup, l'antisémitisme est un instrument. Comme c'est un sujet qui tient le Führer particulièrement à cœur, c'est devenu un des meilleurs moyens de se rapprocher de lui: si tu arrives à jouer un rôle par rapport à la solution de la question juive, ta carrière avancera beaucoup plus vite que si tu t'occupes, disons, des Témoins de Jéhovah ou des homosexuels. Dans ce sens, on peut dire que l'antisémitisme est devenu la devise du pouvoir de l'État national-socialiste. Tu te souviens de ce que je te disais en novembre 38, après la Reichskristallnacht?» Oui, je m'en souvenais. J'avais retrouvé Thomas le lendemain du déchaînement des SA, mû d'une rage froide. «Les cons! avait-il aboyé en se glissant dans l'alcôve du bar où je l'attendais..Les pauvres cons». – «Qui, les S A?» – «Ne sois pas idiot. Les SA n'ont pas fait ça tout seuls». – «Qui a donné les ordres, alors?» – «Goebbels, cet infect petit boiteux. Ça fait des années qu'il bave d'envie de fourrer son nez dans la question juive Mais là, il a merdé». – «Quand même, tu ne penses pas qu'il était temps qu'on fasse quelque chose de concret? Après tout»… II avait eu un rire bref et amer: «Bien sûr qu'il faut faire quelque chose. Les Juifs boiront leur calice, et jusqu'à la lie. Mais pas comme ça. Ça, c'est simplement idiot. Est-ce que tu as la moindre idée de ce que ça va coûter?» Mon regard vide avait dû l'encourager car il continua presque sans pause. «À ton avis, toutes ces vitrines fracassées, elles appartiennent à qui? Aux Juifs? Les Juifs louent leurs boutiques. Et c'est toujours le propriétaire qui est responsable en cas de dommages. Et puis il y a les compagnies d'assurances. Des compagnies allemandes, qui vont devoir rembourser des propriétaires d'immeubles allemands, et même les propriétaires juifs. Sinon, c'est la fin de l'assurance allemande. Et puis il y a le verre. Du vitrage comme ça, vois-tu, on n'en produit pas en Allemagne. Tout vient de Belgique. On est encore en train d'estimer les dégâts, mais ça fait déjà plus de la moitié de leur production annuelle totale. Et ça devra être payé en devises. Juste au moment où la nation tendait toutes ses forces vers l'autarcie et le réarmement. Oh, oui, il y a en vérité des crétins achevés dans ce pays». Ses yeux brillaient tandis qu'il crachait les mots: «Mais laisse-moi te dire. Tout ça, c'est fini maintenant. Le Führer vient officiellement de confier la question au Reichsmarschall. Mais en fait le gros va tout nous déléguer, à Heydrich et à nous. Et aucun de ces abrutis du Parti ne pourra plus s'en mêler. Dorénavant, les choses seront faites correctement. Ça fait des années qu'on pousse pour une solution globale. Maintenant, on pourra la mettre en œuvre. Proprement, efficacement. Rationnellement. On va enfin pouvoir faire les choses comme il faut».

Thomas s'était assis sur un banc et, les jambes croisées, me tendait son étui en argent pour m'offrir une cigarette de luxe, à bout doré. J'en pris une et lui allumai aussi la sienne, mais je restai debout. «La solution globale dont tu parlais, à l'époque, c'était l'émigration. Les choses ont bien évolué depuis». Thomas rejeta une longue bouffée de fumée avant de répondre: «C'est vrai. Et c'est vrai aussi qu'il faut évoluer avec son temps. Ça ne veut pas dire qu'il faut devenir crétin. La rhétorique, elle est en grande partie pour les seconds couteaux, voire les troisièmes». – «Ce n'est pas de ça que je parle. Ce que je veux dire c'est qu'on n'est pas forcément obligés de s'en mêler». – «Tu voudrais faire autre chose?» – «Oui. Ça me fatigue». Ce fut à mon tour de tirer longuement sur la cigarette. Elle était délicieuse, un tabac riche et fin. «J'ai toujours été impressionné par ton manque redoutable d'ambition, dit enfin Thomas. Je connais dix hommes qui égorgeraient père et mère pour obtenir un entretien privé avec un homme comme Mandelbrod. Songe qu'il déjeune avec le Führer! Et toi tu fais le difficile. Tu sais ce que tu veux, au moins?» – «Oui. Je voudrais retourner en France». – «En France!» Il réfléchit. «C'est vrai, avec tes contacts, ta connaissance de la langue, c'est pas bête. Mais ça ne sera pas évident. C'est Knochen qui est BdS, je le connais bien, mais les places chez lui sont limitées et fort prisées». – «Je connais aussi Knochen. Mais je ne veux pas être chez le BdS. Je veux un poste où je puisse m'occuper de relations politiques». – «Ça, ça veut dire un poste à l'ambassade ou chez le Militärbefehlshaber. Mais j'ai entendu dire que depuis le départ de Best la S S n'est plus très bien vue à la Wehrmacht, et chez Abetz non plus. On pourrait peut-être trouver quelque chose qui te conviendrait chez Oberg, le HSSPF. Mais pour ça, l'Amt I ne peut pas faire grand-chose: il faut passer directement par le SS-Personal Hauptamt, et là, je ne connais personne». -»Si une proposition émanait de l'Amt I, ça pourrait marcher?» – «Possible». Il tira une dernière bouffée et jeta négligemment son mégot dans le parterre. «Si c'avait encore été Streckenbach, aucun problème. Mais il est comme toi, il pense trop et il en a eu marre». – «Où est-il, maintenant?» – «À la Waffen-SS. Il commande une division lettone au front, la XIXe». – «Et qui l'a remplacé? Je ne me suis même pas renseigné». – «Schulz». – «Schulz? Lequel?» – «Tu ne te souviens pas? Le Schulz qui dirigeait un Kommando, au groupe C, et qui a demandé à partir, tout à fait au début. Le foireux, avec une petite moustache ridicule». – «Ah, lui! Mais je ne l'ai jamais rencontré. Il paraît que c'est un type correct». – «Sans doute, mais je ne le connais pas personnellement, et entre le Gruppenstab et lui ça s'est mal passé. C'était un banquier, avant, tu vois le genre. Alors que Streckenbach, j'ai servi avec lui en Pologne. Et puis Schulz vient juste d'être nommé, alors il va faire du zèle. Surtout qu'il a de quoi se faire pardonner. Conclusion: si tu fais une demande officielle, on t'enverra n'importe où, sauf en France». – «Qu'est-ce que tu me suggères, alors?» Thomas s'était redressé et nous avions repris notre marche. «Écoute, je vais voir. Mais ça ne va pas être facile. De ton côté, tu ne peux pas voir aussi? Tu connaissais bien Best: il passe régulièrement à Berlin, va lui demander son avis. Tu peux le contacter facilement par l'Auswärtiges Amt. Mais si j'étais toi, j'essayerais de penser à d'autres options. Et puis, c'est la guerre. On n'a pas toujours le choix». Avant de me quitter, Thomas m'avait demandé un service: «Je voudrais que tu voies quelqu'un. Un statisticien». – «De la S S?» – «Officiellement, il est inspecteur pour les statistiques auprès du Reichs-fuhrer-SS. Mais c'est un fonctionnaire, il n'est même pas membre de l'Allgemeine-SS» – «Cest curieux, non?» – «Pas tant que ça. Le Reichsführer voulait certainement quelqu'un de l'extérieur». – «Et qu'est-ce que tu voudrais que je lui raconte, à ton statisticien?» – «Il prépare actuellement un nouveau rapport pour le Reichsführer. Une vue d'ensemble de la diminution de la population juive. Mais il conteste les chiffres des rapports des Einsatzgruppen. Je l'ai déjà vu, mais ça serait bien que tu discutes avec lui. Tu étais plus près du terrain que moi». Il griffonna une adresse et un numéro de téléphone sur un calepin et arracha la page: «Son bureau se trouve juste à côté, à la SS-Haus, mais il est tout le temps fourré au IV B 4, chez Eichmann, tu vois qui c'est? C'est là qu'on archive tout ce qui concerne cette question. Ils ont un immeuble entier, maintenant» Je regardai l'adresse, c'était dans la Kurfürstenstrasse: «Ah, c'est près de mon hôtel. Très bien». La conversation avec Thomas m'avait déprimé, j'avais l'impression de sombrer dans un marécage. Mais je ne voulais pas me laisser couler, il fallait que je me reprenne en main. Je fis l'effort de téléphoner à ce statisticien, le Dr. Korherr. Son assistant me fixa un rendez-vous. Le bâtiment où siégeait le IV B 4 était un bel immeuble de quatre étages, en pierre de taille, de la fin du siècle dernier: aucune autre section de la Staatspolizei, à ma connaissance, ne disposait de tels bureaux, leurs activités devaient être colossales. On accédait au hall principal, une salle caverneuse et mal éclairée, par un grand escalier en marbre; Hofmann, l'assistant, m'attendait pour me conduire auprès de Korherr. «C'est énorme, ici», commentai-je en montant avec lui un autre escalier. – «Oui C'est une ancienne loge judéo-maçonnique, confisquée bien sûr». Il m'introduisit dans le bureau de Korherr, une pièce minuscule encombrée de caisses et de dossiers: «Excusez le désordre, Herr Sturmbannführer. C'est un bureau temporaire». Le Dr. Korherr, un petit homme maussade, était vêtu en civil et me serra la main au lieu de saluer. «Asseyez-vous, je vous en prie», fit-il tandis que Hofmann se retirait. Il tenta de dégager une partie des papiers sur un bureau, puis se résigna et laissa les choses telles quelles. «L'Obersturmbannführer a été très généreux avec sa documentation, marmonna-t-il, mais il n'y a vraiment aucun ordre». Il cessa de farfouiller, ôta ses lunettes et se frotta les yeux.