Depuis, bien des choses avaient changé. Le Führer conservait toute la confiance du Volk, mais la certitude en la victoire finale, parmi les masses, commençait à s'éroder. Les gens blâmaient le Haut Commandement, les aristocrates prussiens, Göring et sa Luftwaffe; mais je savais aussi qu'au sein de la Wehrmacht on blâmait les ingérences du Führer. À la SS, on chuchotait que, depuis Stalingrad, il faisait une dépression nerveuse, qu'il ne parlait plus à personne; que lorsque Rommel, au début du mois, avait essayé de le convaincre d'évacuer l'Afrique du Nord, il l'avait écouté sans comprendre. Les rumeurs publiques, elles, dans les trains, les tramways, les files d'attente, devenaient franchement délirantes: d'après les rapports SD que recevait Thomas, on disait que la Wehrmacht avait assigné le Führer à domicile à Berchtesgaden, qu'il avait perdu la raison et se trouvait gardé, drogué, dans un hôpital SS, que le Führer qu'on voyait n'était qu'un double. Le discours devait être prononcé dans le Zeughaus, l'ancien arsenal au bout d'Unter den Linden, tout à côté du canal de la Spree. En tant que vétéran de Stalingrad, blessé et décoré, je n'eus aucune peine à obtenir une invitation; je proposai à Thomas de venir, mais il me répondit en riant: «Je ne suis pas en congé, moi, j'ai du travail». J'y allai donc seul. On avait déployé des précautions de sécurité considérables; l'invitation précisait que les armes de service seraient interdites. La possibilité d'un raid britannique en effrayait certains: en janvier, les Anglais avaient pris un malin plaisir à lancer une attaque de Mosquito le jour anniversaire de la Prise du Pouvoir, faisant de nombreuses victimes; pourtant on avait installé les chaises dans la cour du Zeughaus, sous la grande coupole en verre. Je me trouvai assis vers le milieu, entre un Oberstleutnant couvert de décorations et un civil arborant le Badge d'or du Parti sur son revers. Après les discours d'introduction, le Führer fit son apparition. J'écarquillai les yeux: sur la tête et les épaules, par-dessus son simple uniforme feldgrau, il me semblait apercevoir le grand châle rayé bleu et blanc des rabbins. Le Führer s'était tout de suite lancé, de sa voix rapide et monotone. Je scrutai la verrière: se pouvait-il que ce soit un jeu de la lumière? Je voyais nettement sa casquette; mais en dessous, je croyais distinguer de longues papillotes, déroulées le long de ses tempes pardessus ses revers, et sur son front, les phylactères et le tefillin, la petite boîte en cuir contenant des versets de la Torah. Lorsqu'il leva le bras, je crus discerner à sa manche d'autres phylactères de cuir; et sous son veston, n'étaient-ce pas les franges blanches de ce que les Juifs nomment le petit talit qui pointaient? Je ne savais que penser. J'examinai mes voisins: ils écoutaient le discours avec une attention solennelle, le fonctionnaire hochait studieusement la tête. Ne remarquaient-ils donc rien? Étais-je le seul à voir ce spectacle inouï? Je détaillai la tribune officielle: derrière le Führer, je reconnaissais Göring, Goebbels, Ley, le Reichsführer, Kaltenbrunner, d'autres dirigeants connus, des hauts gradés de la Wehrmacht; tous contemplaient le dos du Führer ou bien la salle, impassibles. Peut-être, me dis-je, affolé, que c'est l'histoire de l'empereur nu: tout le monde voit ce qu'il en est, mais le cache, comptant sur son voisin pour faire de même. Non, me raisonnai-je, sans doute suis-je en train d'halluciner, avec une blessure comme la mienne c'est tout à fait possible. Or je me sentais sain d'esprit. J'étais assez loin de l'estrade, et le Führer était éclairé de biais; peut-être était-ce simplement une illusion d'optique? Pourtant, je le voyais toujours. Peut-être mon «œil pinéal» me jouait-il un tour? Mais cela n'avait rien de la qualité des rêves. Il se pouvait aussi que je sois devenu fou. Le discours fut bref et je me retrouvai debout au milieu de la foule en train de se presser vers la sortie, piétinant dans mes pensées. Le Führer devait maintenant se rendre dans les salles du Zeughaus pour visiter une exposition de trophées de guerre pris aux bolcheviques, avant d'aller inspecter une garde d'honneur et de poser une gerbe au Neue Wache; j'aurais dû l'y suivre, mon carton m'y invitait, mais j'étais bien trop ébranlé et confus, je me dégageai au plus vite de la foule et remontai l'avenue en direction de la station de S-Bahn. Je traversai l'avenue et allai m'asseoir dans un café, sous l'arcade de la Kaiser Gallerie, où je commandai un schnaps que j'avalai d'une traite, puis un autre. Il fallait que je réfléchisse, mais le sens de la réflexion m'échappait, j'avais du mal à respirer, je dégrafai mon col et je bus encore. Il y avait un moyen d'en avoir le cœur net: le soir, au cinéma, les actualités montreraient des extraits du discours; alors je pourrais être fixé. Je me fis apporter un journal avec la liste des séances: à dix-neuf heures, pas très loin, on donnait Le président Krüger. Je commandai un sandwich puis allai marcher dans le Tiergarten. Il faisait encore froid et peu de gens se promenaient sous les arbres nus. Les interprétations s'entrechoquaient dans ma tête, j'avais hâte que le film commence, même si la perspective de ne rien y voir n'était pas plus rassurante que le contraire. À dix-huit heures, je me dirigeai vers le cinéma et pris place dans la file pour acheter mon billet. Devant moi, un groupe discutait du discours, qu'ils avaient dû entendre à la radio; je les écoutai avidement. «Il a encore tout mis sur le dos des Juifs, disait un monsieur assez maigre, avec un chapeau. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'il n'y a plus de Juifs en Allemagne, alors comment est-ce que ça peut être leur faute?» – «Mais non, Dummkopf, répondit une femme assez vulgaire, aux cheveux décolorés et arrangés en une permanente élaborée, c'est les Juifs internationaux». – «Oui, rétorqua l'homme, mais si ces Juifs internationaux sont si puissants, pourquoi n'ont-ils pas pu sauver leurs frères de race, ici?» – «Ils nous punissent en nous bombardant, dit une autre femme un peu grise, filandreuse. Vous avez vu ce qu'ils ont fait à Münster, l'autre jour? C'est juste pour nous faire souffrir. Comme si on ne souffrait pas déjà assez avec tous nos hommes au front». – «Moi, ce que j'ai trouvé scandaleux, affirma un homme rubicond, bedonnant, vêtu d'un complet gris à rayures, c'est qu'il ne mentionne même pas Stalingrad. C'est une honte». – «Oh, ne me parlez pas de Stalingrad, dit la fausse blonde. Ma pauvre sœur avait son fils Hans là-bas, dans la 76e division. Elle est comme folle, elle ne sait même pas s'il est vivant ou mort». – «A la radio, dit la femme grisâtre, ils ont dit qu'ils étaient tous morts. Qu'ils se sont battus jusqu'à la dernière cartouche, ils ont dit». – «Et tu crois tout ce qu'ils racontent à la radio, ma pauvre?, lança l'homme au chapeau. Mon cousin, qui est Oberst, lui, dit qu'il y a eu beaucoup de prisonniers. Des milliers. Peut-être même une centaine de milliers». – «Alors Hansi est peut-être prisonnier?» demanda la blonde. – «C'est possible». – «Pourquoi est-ce qu'ils n'écrivent pas, alors? demanda le gros bourgeois. Nos prisonniers en Angleterre ou en Amérique écrivent, eux, ça passe même par la Croix-Rouge». – «C'est vrai, ça», dit la femme au visage de souris. – «Comment voulez-vous qu'ils écrivent s'ils sont tous officiellement morts? Ils écrivent, mais les nôtres ne transmettent pas les lettres». – «Permettez, intervint un autre, mais ça, c'est vrai. Ma belle-sœur, la sœur de ma femme, elle a reçu une lettre du front, c'était juste signé: Un patriote allemand, qui lui disait que son mari, qui est Leutnant dans les panzers, est encore vivant. Les Russes ont lancé des feuillets sur nos lignes, près de Smolensk, avec des listes de noms et d'adresses, imprimés tout petit, et des messages aux familles. Alors les soldats qui les ramassent écrivent des lettres anonymes, ou envoient même le feuillet entier». Un homme à la coupe de cheveux militaire se joignit à la conversation: «De toute façon, même s'il y a des prisonniers, ils ne survivront pas longtemps. Les bolcheviques les enverront en Sibérie et leur feront creuser des canaux jusqu'à ce qu'ils meurent. Il n'en reviendra pas un. Et puis, après ce qu'on leur a fait, ça ne sera que justice». – «Qu'est-ce que vous voulez dire, après ce qu'on leur a fait?» dit vivement le gros. La fausse blonde m'avait remarqué et examinait mon uniforme. L'homme au chapeau parla avant le militaire: «Le Führer a dit qu'on a eu 542 000 morts depuis le début de la guerre. Vous y croyez, à ça? Moi je crois qu'il ment, simplement». La blonde lui décocha un coup de coude et lança les yeux dans ma direction. L'homme suivit son regard, rougit et bredouilla: «Enfin, on ne lui donne peut-être pas tous les chiffres»… Les autres me regardaient aussi et se taisaient. Je gardais un regard neutre, absent. Puis le gros voulut relancer la conversation sur un autre sujet, mais la file s'était mise en branle en direction du guichet. Je pris un billet et allai m'asseoir. Bientôt les lumières s'éteignirent et on projeta les actualités, qui s'ouvraient par le discours du Führer. Le film était granuleux, il tressautait et se voilait par à-coups, on avait dû le développer et tirer les copies à la hâte. Il me semblait toujours voir le grand châle rayé sur la tête et les épaules du Führer, je ne distinguais rien d'autre, à part sa moustache, impossible d'être sûr de quoi que ce soit. Ma pensée fuyait dans tous les sens, comme un banc de poissons devant un plongeur, je remarquai à peine le film principal, une bêtise anglophobe, je songeais toujours à ce que j'avais vu, cela n'avait aucun sens. Que ce fût réel me paraissait impossible, mais je ne pouvais accepter de croire que j'hallucinais. Qu'avait donc fait cette balle à ma tête? M'avait-elle irrémédiablement brouillé le monde, ou m'avait-elle réellement ouvert un troisième œil, celui qui voit à travers l'opacité des choses? Dehors, à la sortie, il faisait nuit, il était l'heure du dîner, mais je ne voulais pas manger. Je rentrai à mon hôtel et m'enfermai dans ma chambre. Durant trois jours je ne sortis pas. On frappa et j'ouvris la porte: un chasseur venait m'annoncer que l'Obersturmbannführer Häuser avait laissé un message. Je lui fis emporter les restes du repas que je m'étais fait livrer la veille, et pris le temps de me doucher et de me peigner avant de descendre à la réception pour rappeler Thomas. Werner Best était à Berlin, m'informait-il, il acceptait de me voir, le soir même au bar de l'hôtel Adlon. «Tu y seras?» Je remontai me faire couler un bain, le plus chaud possible, et m'y plongeai jusqu'à ce que mes poumons me parussent s'écraser. Puis je demandai qu'un coiffeur monte me raser. À l'heure indiquée j'étais à l'Adlon, jouant nerveusement avec le pied d'un verre à Martini, contemplant les Gauleiter, les diplomates, les S S de haut rang, les aristocrates fortunés qui se retrouvaient là ou y logeaient lorsqu'ils étaient de passage à Berlin. Je songeai à Best Comment un homme comme Werner Best réagirait-il si je lui disais que je croyais avoir vu le Führer drapé dans le châle des rabbins? Sans doute m'indiquerait-il l'adresse d'un bon médecin. Mais peut-être aussi m'expliquerait-il froidement pourquoi il fallait qu'il en soit ainsi. Un type curieux. Je l'avais rencontré à l'été 1937, après qu'il m'eut aidé, par l'entremise de Thomas lors de mon arrestation au Tiergarten; il n'y avait jamais fait allusion par la suite. Après mon recrutement, alors que j'étais d'au moins dix ans son cadet, il parut s'intéresser à moi et m'invita plusieurs fois à dîner, généralement en compagnie de Thomas et d'un ou deux autres officiels du SD, une fois avec Ohlendorf, qui but beaucoup de café et parla peu, et parfois aussi seul à seul. C'était un homme extraordinairement précis, froid et objectif, et en même temps voué avec passion à ses idéaux. Alors que je le connaissais à peine, il me semblait évident que Thomas Häuser imitait son style, et je vis plus tard que c'était le cas pour la plupart des jeunes officiers SD, qui l'admiraient certainement plus que Heydrich. Best, à cette époque-là, aimait encore prêcher ce qu'il appelait le réalisme héroïque: «Ce qui compte, affirmait-il en citant Jünger, qu'il lisait avidement, ce n'est pas ce pour quoi on se bat, mais comment on se bat». Pour cet homme, le national-socialisme n'était pas une opinion politique, mais bien plutôt un mode de vie, dur et radical, qui mêlait une capacité d'analyse objective à une aptitude à agir. La plus haute moralité, nous expliquait-il, consiste à surmonter les inhibitions traditionnelles dans la recherche du bien du Volk. En cela, la Kriegsjugendgeneration, la «génération de la jeunesse de guerre», à laquelle il appartenait aussi bien qu'Ohlendorf, Six, Knochen et aussi Heydrich, se distinguait nettement de la génération précédente, la junge Frontgeneration, la «jeunesse du front» qui avait connu la guerre. La plupart des Gauleiter et des chefs du Parti, tels Himmler et Hans Frank et aussi Goebbels et Darré, appartenaient à cette génération, mais Best les jugeait trop idéalistes, trop sentimentaux, naïfs et peu réalistes. Les Kriegsjugend, trop jeunes pour avoir connu la guerre ou même les combats des Freikorps, avaient grandi durant les années troubles de Weimar, et contre ce chaos s'étaient forgé une approche völkisch et radicale des problèmes de la Nation. Ils avaient rejoint le NSDAP non pas parce que son idéologie différait de celle des autres partis völkisch des années 20, mais parce qu'au lieu de s'embourber dans les idées, les querelles d'élites, les débats stériles et sans fin, il s'était concentré sur l'organisation, la propagande de masse et l'activisme, et avait ainsi naturellement émergé pour prendre une position de guide. Le SD incarnait cette approche dure, objective, réaliste. Quant à notre génération – Best, dans ces discussions, voulait dire par là celle de Thomas et la mienne -, elle ne s'était pas encore pleinement définie: elle était arrivée à l'âge d'homme sous le national-socialisme, mais ne s'était pas encore confrontée à ses vrais défis. C'était pour cela que nous devions nous préparer, cultiver une discipline sévère, apprendre à nous battre pour notre Volk et si nécessaire détruire nos adversaires, sans haine et sans animosité, pas comme ces pontes teutoniques qui se croyaient encore vêtus de peaux de bêtes, mais d'une manière systématique, efficiente, raisonnée. Voilà tout à fait l'humeur du S D de cette époque, celle, par exemple, du Prof. Dr. Alfred Six, mon premier chef de département, qui dirigeait en même temps la faculté d'économie étrangère à l'Université: c'était un homme amer, plutôt désagréable, et qui parlait bien plus souvent de politique racialo-biologique que d'économie; mais il préconisait les mêmes méthodes que Best, et il en était ainsi pour tous les jeunes gens recrutés au fil des années par Höhn, les jeunes loups du SD, Schellenberg, Knochen, Behrends, d'Alquen, Ohlendorf bien sûr, mais aussi des hommes moins connus maintenant comme Melhorn, Gurke qui fut tué au feu en 1943, Lemmel, Taubert. C'était une race à part, peu appréciée au sein du Parti, mais lucide, agissante, disciplinée, et après mon entrée au SD je n'avais aspiré à rien d'autre qu'à devenir l'un d'eux. Maintenant, je ne savais plus trop. J'avais l'impression, après mes expériences à l'Est, que les idéalistes du SD s'étaient fait déborder par les policiers, les fonctionnaires de la violence. Je me demandais ce que Best pensait de l'Endlösung. Mais je n'avais aucun intention de le lui demander, ni même d'aborder le sujet, et encore moins celui de mon étrange vision.