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– «Une fois, j'ai dû administrer des coups de grâce. La plupart du temps je m'occupais de renseignement, j'écrivais des rapports». – «Et quand tu tirais sur ces gens, qu'est-ce que tu ressentais?» Je répondis sans hésiter: «La même chose qu'en regardant d'autres tirer. Dès le moment où il faut le faire, peu importe qui le fait. Et puis, je considère que regarder engage autant ma responsabilité que faire». – «Mais est-ce qu'il faut le faire?» -»Si on veut gagner cette guerre, oui, sans doute». Elle considéra cela puis dit: «Je suis heureuse de ne pas être un homme». – «Et moi, j'ai souvent souhaité avoir ta chance». Elle tendit le bras et me passa la main sur la joue, pensive: je crus que le bonheur m'étoufferait, que je me blottirais dans ses bras, comme un enfant. Mais elle se leva et je la suivis. Elle gravissait posément les terrasses en direction du petit château jaune. «Tu as eu des nouvelles de maman?» demanda-t-elle par-dessus son épaule. -«Aucune. On ne s'écrit plus depuis des années. Qu'est-ce qu'elle devient?»

– «Elle est toujours à Antibes, avec Moreau. Il faisait des affaires avec l'armée allemande. Maintenant, ils sont sous contrôle italien: il paraît qu'ils se comportent très bien, mais Moreau est furieux parce qu'il est convaincu que Mussolini veut annexer la Côte d'Azur». Nous étions arrivés à la dernière terrasse, une étendue de gravier donnant jusqu'à la façade du château. De là, on dominait le parc, les toits et les clochers de Potsdam se profilaient derrière les arbres. «Papa aimait beaucoup cet endroit», dit tranquillement Una. Le sang me monta au visage et je lui saisis le bras: «Comment sais-tu cela?» Elle haussa les épaules: «Je le sais, c'est tout.» – «Tu n'as jamais»… Elle me regarda avec tristesse: «Max, il est mort. Tu dois te mettre ça dans la tête». – «Toi aussi, tu dis ça», crachai-je haineusement. Mais elle resta calme: «Oui, moi aussi je dis ça». Et elle récita ces vers en anglais: «Füll fathom five thy father lies; Of his bones are coral made; Those are pearls that were his eyes. Nothing of him that doth fade, But doth suffer a sea-change Into something rieh and stränge».

Dégoûté, je me détournai et m'éloignai. Elle me rattrapa et me prit le bras. «Viens. On va visiter le château». Le gravier crissant sous nos pas, nous contournâmes le bâtiment et passâmes sous la rotonde. À l'intérieur, je contemplai d'un œil distrait les dorures, les petits meubles précieux, les tableaux voluptueux du XVIIIe siècle; ma pensée fut seulement remuée dans la salle de musique, lorsque je regardai le piano-forte et me demandai si c'était celui même sur lequel le vieux Bach avait improvisé pour le roi la future Offrande musicale, le jour où il était venu là: n'était le garde, j'aurais tendu la main et frappé ces touches, qui avaient peut-être senti les doigts de Bach. Le fameux tableau de von Menzel, qui représente Frédéric II, éclairé par des cathédrales de bougies, jouant, tout comme le jour où il avait reçu Bach, de sa flûte traversière, avait été décroché, sans doute par peur des bombardements. Un peu plus loin, la visite passait par la chambre d'hôte dite chambre de Voltaire, avec un lit minuscule, où le grand homme aurait, dit-on, dormi durant les années où il enseignait à Frédéric les Lumières et la haine des Juifs; en vérité il logeait, paraît-il, au château de la ville de Potsdam. Una étudiait avec amusement les décorations frivoles: «Pour un roi qui ne pouvait même plus enlever ses bottes, encore moins sa culotte, il appréciait les femmes nues. Le palais entier semble érotisé». – «C'est pour se rappeler ce qu'il avait oublié». À la sortie, elle désigna la colline où se découpaient des ruines artificielles dues à la lubie de ce prince un peu fantasque: «Tu veux monter là-haut?» – «Non. Allons plutôt vers l'orangerie». Nous déambulions paresseusement, sans trop regarder ce qui nous entourait. Nous nous assîmes un moment sur la terrasse de l'orangerie, puis descendîmes les marches qui encadrent les grands bassins et les parterres en une ordonnance régulière, classique, parfaitement symétrique. Après recommençait le parc et nous continuâmes au hasard, par une des longues allées «Est-ce que tu es heureux?» me demanda-t-elle. – «Heureux? Moi? Non. Mais j'ai connu le bonheur. Maintenant, ce qu'il y a, j'en suis satisfait, je ne me plains pas. Pourquoi me demandes-tu cela?» – «Comme ça. Sans raison». Un peu plus loin, elle reprit: «Tu peux me dire pourquoi on ne s'est pas parlé depuis plus de huit ans?» – «Tu t'es mariée», ripostai-je en retenant une bouffée de rage, – «Oui, mais ça, c'était plus tard. Et puis, ce n'est pas une raison». – «Pour moi c'en est une. Pourquoi l'as-tu épousé?» Elle s'arrêta et me regarda attentivement: «Je n'ai pas de comptes à te rendre. Mais si tu veux savoir, je l'aime». Je la regardai à mon tour «Tu as changé». – «Tout le monde change. Toi aussi tu as changé». Nous reprîmes notre marche. «Et toi, tu n'as aimé personne?» demanda-t-elle- – «Non. Je tiens mes promesses, moi». -

«Je ne t'en ai jamais fait». – «C'est vrai», reconnus-je. – «De toute manière, continua-t-elle, l'attachement obstiné à des promesses anciennes n'est pas une vertu. Le monde change, il faut savoir changer avec. Toi, tu restes prisonnier du passé». – «Je préfère parler de loyauté, de fidélité». -»Le passé est fini, Max». – «Le passé n'est jamais fini». Nous étions arrivés au pavillon chinois. Un mandarin, sous son parasol, trônait au sommet de la coupole, bordée d'un auvent bleu et or soutenu par des colonnes dorées en forme de palmier. Je jetai un coup d'œil à l'intérieur: une salle ronde, des peintures orientales. Dehors, au pied de chaque palmier, siégeaient des figures exotiques, elles aussi dorées. «Une vrai folie, commentai-je. Voilà à quoi rêvaient les grands, autrefois. C'est un peu ridicule,» – «Pas plus que les délires des puissants d'aujourd'hui, répondit-elle calmement Moi, j'aime beaucoup ce siècle. C'est le seul dont on peut au moins dire que ce ne fut pas un siècle de foi». – «De Watteau à Robespierre», rétorquai-je ironiquement. Elle fit une moue: «Robespierre, c'est déjà le XIXe. C'est presque un romantique allemand. Tu aimes toujours autant cette musique française, Rameau, Forqueray, Couperin?» Je sentis mon visage s'assombrir: sa question m'avait brutalement rappelé Yakov, le petit pianiste juif de Jitomir. «Oui, répondis-je enfin. Mais je n'ai pas eu l'occasion de les écouter depuis un bon moment». – «Berndt en joue de temps en temps. Surtout Rameau. Il dit que ce n'est pas mal, qu'il y a des choses qui valent presque Bach, au clavier». – «C'est ce que je pense aussi». J'avais eu presque la même conversation avec Yakov. Je ne dis plus rien. Nous nous trouvions à la limite du parc; nous fîmes demi-tour puis, d'un commun accord, obliquâmes vers la Friedenskirche et la sortie. «Et toi? demandai-je. Tu es heureuse, dans ton trou poméranien?» – «Oui. Je suis heureuse». – «Tu ne t'ennuies pas? Tu dois te sentir un peu seule, parfois». Elle me regarda de nouveau, longuement, avant de répondre: «Je n'ai besoin de rien». Cette parole me glaça. Nous prîmes un omnibus jusqu'à la gare. En attendant le train, j'achetai le Völkische Beobachter; Una rit en me voyant revenir. «Pourquoi ris-tu?» – «Je pensais à une blague de Berndt. Le VB, il l'appelle le Verblödungsblatt, la Feuille d'abrutissement». Je me rembrunis: «Il devrait faire attention à ce qu'il dit». – «Ne t'inquiète pas. Il n'est pas idiot, et ses amis sont des hommes intelligents». – «Je ne m'inquiétais pas. Je te mettais en garde, c'est tout». Je regardai la première page: les Anglais avaient encore bombardé Cologne, faisant de nombreuses victimes civiles. Je lui montrai l'article: «Ces Luftmörder n'ont vraiment aucune honte, fis-je. Ils disent qu'ils défendent la liberté et ils tuent des femmes et des enfants». – «Nous aussi, nous tuons des femmes et des enfants», répliqua-t-elle avec douceur. Ses paroles me firent honte, mais immédiatement ma honte se mua en colère: «Nous tuons nos ennemis, pour défendre notre pays». -