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«Eux aussi, ils défendent leur pays». – «Ils tuent des civils innocents!» Je devenais rouge, mais elle restait calme. «Les gens que vous exécutiez, vous ne les avez pas tous pris les armes à la main. Vous aussi, vous avez tué des enfants». La rage m'étouffait, je ne savais pas lui expliquer; la différence me semblait évidente, mais elle, elle faisait l'obstinée, elle prétendait ne pas la voir. «Tu me traites d'assassin!» m'écriai-je. Elle me prit la main: «Mais non. Calme-toi». Je me calmai et sortis fumer; puis nous montâmes dans le train. Comme à l'aller, elle regardait passer le Grunewald, et en la regardant je basculai, avec lenteur d'abord, puis vertigineusement, dans le souvenir de notre dernière rencontre. C'était en 1934, juste après notre vingt et unième anniversaire. J'avais enfin pris ma liberté, j'avais annoncé à ma mère que je quittais la France; en route pour l'Allemagne, je fis un détour par Zurich; je louai une chambre dans un petit hôtel et allai trouver Una, qui suivait des études dans cette ville. Elle se montra étonnée de me voir: pourtant, elle était déjà au courant de la scène de Paris, avec Moreau et notre mère, et de ma décision. Je l'emmenai dîner dans un restaurant assez modeste mais tranquille. Elle était contente à Zurich, m'expliqua-t-elle, elle avait des amis, Jung était un homme magnifique. Ces dernières paroles me hérissèrent, ce devait être quelque chose dans le ton, mais je me tus. «Et toi?» me demanda-t-elle. Je lui révélai alors mes espérances, mon inscription à Kiel, mon adhésion au NSDAP aussi (qui datait déjà de mon second voyage en Allemagne, en 1932). Elle m'écoutait en buvant du vin; je buvais aussi, mais plus lentement. «Je ne suis pas certaine de partager ton enthousiasme pour ce Hitler, commenta-t-elle. Il me semble névrosé, bourrelé de complexes non résolus, de frustrations et de ressentiments dangereux». – «Comment peux-tu dire cela!» Je me lançai dans une longue tirade. Mais elle se renfrognait, se refermait sur elle-même. Je m'arrêtai tandis qu'elle se resservait un verre et lui pris la main sur la nappe à carreaux. «Una. C'est ce que je veux faire, c'est ce que je dois faire. Notre père était allemand. Mon avenir est en Allemagne, pas avec la bourgeoisie corrompue de France». – «Tu as peut-être raison. Mais j'ai peur que tu perdes ton âme avec ces hommes». Je rougis de colère et frappai la table. «Una!» C'était la première fois que je haussais le ton avec elle. Sous le choc, son verre se renversa, roula, et s'écrasa à ses pieds, éclatant dans une flaque de vin rouge. Un garçon se précipita avec un balai et Una, qui jusque-là gardait les yeux baissés, les leva sur moi. Son regard était clair, presque transparent. «Tu sais, dis-je, j'ai enfin lu Proust. Tu te souviens de ce passage?» Je récitai, la gorge serrée: «Ce verre sera, comme dans le Temple, le symbole de notre union indestructible». Elle agita la main. «Non, non. Max, tu ne comprends rien, tu n'as jamais rien compris». Elle était rouge, elle devait avoir beaucoup bu. «Tu as toujours pris les choses trop au sérieux. C'était des jeux, des jeux d'enfants. Nous étions des enfants». Mes yeux, ma gorge se gonflaient. Je fis un effort pour maîtriser ma voix. «Tu te trompes, Una. C'est toi qui n'as rien compris». Elle but encore. «Il faut grandir, Max». Cela faisait alors sept ans que nous étions séparés. «Jamais, articulai-je, jamais». Et cette promesse, je l'ai tenue, même si elle ne m'en a pas su gré.

Dans le train de Potsdam, je la regardais, dominé par le sentiment de la perte, comme si j'avais coulé et n'étais jamais remonté. Et elle, à quoi songeait-elle? Son visage n'avait pas changé depuis cette nuit à Zurich, il s'était simplement un peu rempli; mais il me restait fermé, inaccessible; derrière, il y avait une autre vie. Nous passions entre les élégantes demeures de Charlottenburg; puis ce furent le Zoo et le Tiergarten. «Tu sais, dis-je, depuis mon arrivée à Berlin je ne suis pas encore allé au Zoo». – «Pourtant, tu aimais bien les zoos». – «Oui. Il faudrait que j'aille m'y promener». Nous descendîmes à la Lehrter Hauptbahnhof et je pris un taxi pour la raccompagner jusqu'à la Wilhelmplatz. «Veux-tu dîner avec moi?» lui demandai-je devant l'entrée du Kaiserhof. – «Volontiers, répondit-elle, mais maintenant je dois aller voir Berndt». Nous convînmes de nous retrouver deux heures plus tard et je rentrai à mon hôtel me baigner et me changer. Je me sentais épuisé. Ses paroles se confondaient avec mes souvenirs, mes souvenirs avec mes rêves, et mes rêves avec mes pensées les plus folles. Je me remémorai sa cruelle citation de Shakespeare: avait-elle donc, elle aussi, rejoint le camp de notre mère? C'était sans doute l'influence de son mari, le baron balte. Je me dis avec rage: Elle aurait dû rester vierge, comme moi. L'inconséquence de cette pensée me fit éclater de rire, un long rire sauvage; en même temps, je voulais pleurer. À l'heure dite, je me retrouvai au Kaiserhof. Una me rejoignit dans le hall, parmi de confortables fauteuils carrés et les petits palmiers en pots; elle portait les mêmes vêtements que l'après-midi. «Berndt se repose», me dit-elle. Elle aussi se sentait fatiguée et nous décidâmes de rester manger à l'hôtel. Depuis que les restaurants rouvraient, une nouvelle directive de Goebbels enjoignait de proposer aux clients des Feldküchengerichte, de la cuisine de campagne, en solidarité avec les troupes au front; le regard du maître d'hôtel, lorsqu'il nous expliqua cela, restait accroché à mes médailles, et mon expression le fit bafouiller; le rire joyeux d'Una coupa court à son embarras: «Je crois que mon frère en a déjà suffisamment mangé». – «Oui, bien sûr, s'empressa-t-il de dire. Nous avons aussi de la venaison de la Forêt-Noire. Avec une sauce aux prunes. C'est excellent» – «Très bien, fis-je. Et du vin français». – «Du bourgogne, avec la venaison?» Pendant le repas nous discutâmes de choses et d'autres, tournant autour de ce qui nous concernait le plus. Je lui parlai de nouveau de la Russie, non pas des horreurs, mais de mes expériences plus humaines: la mort de Hanika, et de Voss surtout: «Tu l'aimais bien». -

«Oui. C'était un chic type». Elle me parlait, elle, des matrones qui l'agaçaient depuis son arrivée à Berlin. Avec son mari, elle s'était rendue à une réception et dans quelques dîners mondains; là, des femmes de hauts dignitaires du Parti décriaient les déserteurs sur le front de la reproduction, les femmes sans enfants coupables de trahison contre la nature pour leur grève du ventre. Elle rit: «Bien sûr, personne n'a eu le culot de m'attaquer directement, tout le monde peut voir dans quel état est Berndt. Heureusement d'ailleurs car je les aurais giflées. Mais elles mouraient de curiosité, elles venaient rôder autour de moi sans oser me demander franchement s'il peut fonctionner». Elle rit encore et but un peu de vin. Je restais silencieux; moi aussi, je m'étais posé la même question. «Il y en a même une, imagine-toi la scène, une grosse épouse de Gauleiter dégoulinant de diamants, avec une permanente un peu bleue, qui a eu le front de me suggérer – si un jour cela s'avérait nécessaire – d'aller trouver un beau S S pour me faire féconder. Un homme, comment est-ce qu'elle a dit?, décent, dolichocéphale, porteur d'une volonté völkisch, physiquement et psychiquement sain. Elle m'a expliqué qu'il y avait un bureau S S qui se chargeait comme cela d'assistance eugénique et que je pouvais m'y adresser. C'est vrai, ça?» – «On le dit. C'est un projet du Reichsführer qui s'appelle Lebensborn. Mais je ne sais pas comment ça fonctionne». – «Ils sont vraiment devenus malades. Tu es sûr que ce n'est pas juste un bordel pour S S et femmes du monde?» – «Non, non, c'est autre chose». Elle secoua la tête. «Bref, tu vas adorer la chute: Vous n'allez pas recevoir votre enfant du Saint-Esprit, elle m'a dit. J'ai dû me retenir de lui répondre qu'en tout cas je ne connaissais aucun S S assez patriotique pour l'engrosser, elle». Elle rit de nouveau et continua à boire. Elle avait à peine touché son plat mais avait déjà bu à elle seule presque une bouteille de vin; toutefois son regard restait clair, elle n'était pas saoule. Au dessert, le maître d'hôtel nous proposa du pamplemousse: je n'en avais pas goûté depuis le début de la guerre. «Ils viennent d'Espagne», précisa-t-il. Una n'en voulait pas; elle me regarda préparer le mien et le déguster; je lui en fis goûter quelques morceaux, légèrement sucrés. Puis je la raccompagnai dans le hall d'entrée. Je la regardai avec dans la bouche toujours le goût suave du pamplemousse: «Tu partages sa chambre?» – «Non, répondit-elle, ce serait trop compliqué». Elle hésita, puis me toucha le dos de la main de ses ongles ovales: «Si tu veux, monte prendre un verre. Mais ne fais pas l'idiot. Après, tu dois partir». Dans la chambre, je posai ma casquette sur un meuble et m'assis dans un fauteuil. Una se déchaussa et, traversant la moquette en bas de soie, me versa du cognac; puis elle s'installa sur le lit, les pieds croisés, et alluma une cigarette. «Je ne savais pas que tu fumais». – «De temps en temps, répondit-elle. Lorsque je bois.» Je la trouvais plus belle que tout au monde. Je lui parlai de mon projet de poste en France, et des difficultés que je rencontrais à l'obtenir. «Tu devrais demander à Berndt, dit-elle. Il a beaucoup d'amis haut placés dans la Wehrmacht, ses camarades de l'autre guerre. Peut-être qu'il pourra quelque chose pour toi». Ces paroles achevèrent de déchaîner ma colère rentrée: «Berndt! Tu ne parles que de lui». – «Calme-toi, Max. C'est mon mari». Je me levai et me mis à arpenter la chambre. «Je m'en fous! C'est un intrus, il n'a rien à faire entre nous». – «Max». Elle continuait à parler doucement, ses yeux restaient sereins. «Il n'est pas entre nous. Le nous dont tu parles, ça n'existe pas, ça n'existe plus, ça s'est défait. Berndt, c'est ma vie de tous les jours, tu dois le comprendre». Ma rage était à ce point mêlée à mon désir que je ne savais plus où commençait l'un et où finissait l'autre. Je m'approchai et lui pris les deux bras: «Embrasse-moi». Elle secoua la tête; pour la première fois, je lui vis un regard dur. «Tu ne vas pas recommencer». Je me sentais mal, j'étouffais; effondré, je tombai à côté du lit, ma tête posée contre ses genoux comme sur un billot. «À Zurich, tu m'as embrassé», sanglotais-je. – «À Zurich j'étais ivre». Elle se déplaça et posa la main sur la couverture. «Viens. Couche-toi auprès de moi». Toujours botté, je montai sur le lit et me couchai en boule contre ses jambes. Je croyais sentir son odeur à travers les bas. Elle me caressa les cheveux. «Mon pauvre petit frère», murmura-t-elle. Riant à travers mes larmes, je parvins à dire: «Tu m'appelles comme ça parce que tu es née un quart d'heure avant moi, parce que c'est à ton poignet qu'on a attaché le fil rouge». – «Oui, mais il y a une autre différence: maintenant, je suis une femme, et toi, tu restes un petit garçon.» À Zurich, les choses s'étaient passées autrement. Elle avait beaucoup bu, moi aussi j'avais bu. Après le repas nous étions sortis. Dehors, il faisait froid et elle frissonna; elle titubait un peu, je la pris sous le bras et elle s'accrocha à moi. «Viens avec moi, lui avais-je dis. À mon hôtel» Elle protesta d'une voix un peu épaisse: «Ne sois pas bête, Max. Nous ne sommes plus des enfants». – «Viens, insistai-je. Pour parler un peu». Mais nous étions en Suisse et même dans ce genre d'hôtel les concierges faisaient des difficultés: «Je suis désolé, mein Herr. Seuls les hôtes de l'établissement sont admis dans les chambres. Vous pouvez aller au bar, si vous le souhaitez». Una se tourna dans la direction qu'il indiquait mais je la retins. «Non. Je ne veux pas voir des gens. Allons chez toi». Elle ne résista pas et me mena à sa chambre d'étudiante, petite, encombrée de livres, glaciale. «Pourquoi tu ne chauffes pas plus?» demandai-je en raclant l'intérieur du fourneau pour préparer un feu. Elle haussa les épaules et me montra une bouteille de vin blanc, du fendant de Genève. «C'est tout ce que j'ai. Ça te va?» – «Tout me va». J'ouvris la bouteille et remplis à ras bord deux gobelets qu'elle tenait en riant Elle but, puis s'assit sur le lit. Je me sentais tendu, crispé; j'allai à la table et détaillai la tranche des livres empilés. La plupart des noms m'étaient inconnus. J'en pris un au hasard, Una le vit et rit encore, un rire aigu, qui me fit grincer les nerfs. «Ah, Rank! Rank, c'est bien». – «C'est qui?» – «Un ancien disciple de Freud, un ami de Ferenezi, Il a écrit un beau livre sur l'inceste». Je me tournai vers elle et la fixai. Elle cessa de rire. «Pourquoi prononces-tu ce mot?» dis-je enfin. Elle haussa les épaules et tendit son verre. «Arrête avec tes bêtises, dit-elle. Ressers-moi plutôt du vin». Je posai le livre et pris la bouteille: «Ce ne sont pas des bêtises». Elle haussa de nouveau les épaules. Je versai du vin dans son verre et elle but Je m'approchai d'elle, la main tendue pour lui toucher les cheveux, ses beaux cheveux noirs et épais. «Una»… Elle écarta ma main. «Arrête, Max». Elle oscillait légèrement et je passai ma main sous ses cheveux, lui caressai la joue, le cou. Elle se raidit mais ne repoussa pas ma main, elle but encore. «Qu'est-ce que tu veux, Max?» – «Je veux que tout soit comme avant», fis-je doucement, le cœur battant. – «C'est impossible». Elle claquait un peu des dents et but à nouveau. «Déjà avant ce n'était pas comme avant. Avant, ça n'a jamais existé». Elle divaguait, ses yeux se fermaient. «Sers-moi du vin». – «Non». Je lui pris le verre et me penchai pour lui embrasser les lèvres. Elle me repoussa durement mais le geste lui fit perdre l'équilibre et elle bascula en arrière sur le lit. Je posai son verre et me rapprochai d'elle. Elle ne bougeait plus, ses jambes gainées de bas pendaient hors du lit, sa jupe avait remonté au-dessus de ses genoux. Le sang battait dans mes tempes, j'étais bouleversé, à ce moment-là je l'aimais plus que jamais, plus même que je ne l'avais aimée dans le ventre de notre mère, et elle, elle devait m'aimer aussi, ainsi et pour toujours. Je me penchai sur elle, elle ne résista pas. J'avais dû m'endormir; lorsque je me réveillai, la chambre était sombre. Je ne savais plus où j'étais, Zurich ou Berlin Aucune lumière ne filtrait par les rideaux noirs de la défense passive. Je distinguais vaguement une forme à côté de moi: Una s'était glissée sous les draps et dormait. Je passai un long moment à écouter sa respiration douce et égale. Puis, avec une lenteur infinie, j'écartai une mèche de son oreille et me penchai sur son visage. Je restai là sans la toucher, à humer sa peau et son souffle encore teinté d'une odeur de cigarette. Enfin je me levai et, marchant à petits pas sur le tapis, je sortis. Dans la rue je me rendis compte que j'avais oublié ma casquette, mais je ne remontai pas, je demandai au portier de me faire venir un taxi. Dans ma chambre, à l'hôtel, les souvenirs continuaient d'affluer, de nourrir mon insomnie, mais c'étaient maintenant des souvenirs brutaux, troubles, hideux. Adultes, nous visitions une espèce de musée des Tortures; il y avait là toutes sortes de fouets, de pinces, une «vierge de Nuremberg», et une guillotine, dans la salle du fond. À la vue de cet instrument ma sœur s'empourpra: