«C'est peu dire, reprit celui-ci. Je le déteste. Techniquement, il y a des trouvailles extraordinaires, des choses vraiment nouvelles, objectives, mais tout ça se perd dans l'emphase, le gigantisme et aussi la manipulation grossière des émotions, comme la plus grande partie de la musique allemande depuis 1815. C'est écrit pour des gens dont la référence musicale majeure reste, au fond, la fanfare militaire. Lire les partitions de Wagner me fascine, mais l'écouter, je ne pourrais pas». – «Il n'y a aucun compositeur allemand qui trouve grâce à vos yeux?» «Après Mozart et Beethoven? Quelques pièces de Schubert, des passages de Mahler. Et encore, je suis indulgent. Au fond, il n'y a presque que Bach… et maintenant, bien entendu, Schönberg». -»Excusez-moi, Freiherr, mais il me semblerait qu'on peut difficilement qualifier la musique de Schönberg de musique allemande». – «Jeune homme, rétorqua sèchement von Üxküll, n'essayez pas de me donner des leçons d'antisémitisme. J'étais antisémite avant que vous ne soyez né, même si je reste assez vieux jeu pour croire que le sacrement du baptême est assez puissant pour laver la tare du Judaïsme. Schönberg est un génie, le plus grand depuis Bach. Si les Allemands n'en veulent pas, c'est leur problème». Una partit d'un éclat de rire cristallin: «Même le VB parle encore de Berndt comme d'un des meilleurs représentants de la culture allemande. Mais s'il était écrivain, il serait soit aux États-Unis avec Schönberg et les Mann, soit à Sachsenhausen». – «C'est pour cela que vous n'avez rien donné depuis dix ans?» demandai-je. Von Üxküll agita sa fourchette en répondant: «D'abord, comme je ne suis pas membre de la Musikkammer, je ne peux pas. Et je refuse de faire jouer ma musique à l'étranger si je ne peux pas la présenter dans mon propre pays». – «Et pourquoi ne vous inscrivez-vous pas, alors?» – «Par principe. À cause de Schönberg, justement. Quand ils l'ont viré de l'Académie et qu'il a dû quitter l'Allemagne, ils m'ont offert sa place: je les ai envoyés se faire foutre. Strauss est venu me voir en personne. Il venait de prendre la place de Bruno Walter, un grand chef d'orchestre. Je lui ai dit qu'il devrait avoir honte, que c'était un gouvernement de gangsters et de prolétaires aigris et qu'il ne durerait pas. D'ailleurs ils ont fait sauter Strauss deux ans plus tard, à cause de sa belle-fille juive». Je me forçai à sourire: «Je ne vais pas entrer dans une discussion politique. Mais j'ai du mal, en écoutant vos opinions, à comprendre comment vous pouvez vous considérer comme un antisémite». – «C'est pourtant simple, répondit von Üxküll avec hauteur. Je me suis battu contre les Juifs et les Rouges en Courlande et à MemeL J'ai milité pour l'exclusion des Juifs des universités allemandes, de la vie politique et économique allemande. J'ai bu à la santé des hommes qui ont tué Rathenau. Mais la musique, c'est autre chose. Il suffit de fermer les yeux et d'écouter pour tout de suite savoir si c'est bon ou pas. Ça n'a rien à voir avec le sang, et toutes les grandes musiques se valent, qu'elles soient allemandes, françaises, anglaises, italiennes, russes ou juives. Meyerbeer ne vaut rien, non pas parce qu'il était juif, mais parce qu'il ne vaut rien. Et Wagner, qui haïssait Meyerbeer parce qu'il était juif et qu'il l'avait aidé, ne vaut guère plus à mon goût» – «Si Max répète ce que tu racontes à ses collègues, dit Una en riant, tu vas avoir des ennuis,» – «Tu m'as dit que c'était un homme intelligent, répliqua-t-il en la regardant-Je te fais l'honneur de te croire sur parole,» – «Je ne suis pas musicien, dis-je, et il est donc difficile pour moi de vous répondre. Ce que j'ai pu entendre de Schönberg, je l'ai trouvé inaudible. Mais une chose est sûre: vous n'êtes certainement pas au diapason de l'humeur de votre pays». – «Jeune homme, rétorqua-t-il en haussant la tête, je ne cherche pas à l'être. Je ne me mêle plus de la chose publique depuis longtemps, et je compte bien que la chose publique ne se mêlera pas de moi». On n'a pas toujours le choix, voulais-je répliquer; mais je tins ma langue. À la fin du repas, poussé par Una, j'avais parlé à von Üxküll de mon désir d'obtenir un poste en France. Una avait ajouté: «Tu ne peux pas l'aider?» Von Üxküll avait réfléchi: «Je peux voir. Mais mes amis de la Wehrmacht ne portent pas la S S dans leur cœur». Cela, je commençais à le comprendre; et je me disais parfois qu'au fond c'était Blobel, perdant la tête à Kharkov, qui avait raison. Toutes mes pistes semblaient donner sur des culs-de-sac: Best m'avait bien envoyé son Festgabe, mais sans mentionner la France; Thomas essayait de rester rassurant, mais n'arrivait à rien pour moi. Et moi, entièrement absorbé par la présence et la pensée de ma sœur, je ne tentais plus rien, je m'enlisais dans mon abattement, raide, pétrifié, une triste statue de sel sur les rives de la mer Morte. Ce soir-là, ma sœur et son mari étaient invités à une réception, et Una me proposa de venir; je refusai: je ne voulais pas la voir comme ça, au milieu d'aristocrates légers, arrogants, ivres, buvant du Champagne et plaisantant sur tout ce que je tenais pour sacré. Au milieu de ces gens, c'était certain, je me sentirais impuissant, honteux, un gamin abruti; leurs sarcasmes me blesseraient, et mon angoisse m'empêcherait d'y répondre; leur monde restait fermé à des gens comme moi et ils savaient bien le faire comprendre. Je me cloîtrai dans ma chambre; je tentai de feuilleter le Festgabe, mais les mots n'avaient aucun sens pour moi. Alors je m'abandonnai au doux bercement des illusions folles: Una, prise de remords, quittait sa soirée, venait à mon hôtel, la porte s'ouvrait, elle me souriait, et le passé, à ce moment-là, était rédimé. Tout cela était parfaitement idiot et je le savais, mais plus le temps passait, plus je parvenais à me convaincre que cela allait arriver, là, maintenant. Je restais dans le noir, assis sur le divan, mon cœur bondissait à chaque bruit dans le couloir, chaque tintement de l'ascenseur, j'attendais. Mais c'était toujours une autre porte qui s'ouvrait et se refermait, et le désespoir montait comme une eau noire, comme cette eau froide et sans pitié qui enveloppe les noyés et leur vole le souffle, l'air si précieux de la vie. Le lendemain, Una et von Üxküll partaient pour la Suisse.
Elle me téléphona le matin, juste avant de prendre le train. Sa voix était douce, tendre, chaude. La conversation fut brève, je ne faisais pas réellement attention à ce qu'elle disait, j'écoutais cette voix, accroché au combiné, perdu dans ma détresse. «On peut se revoir, disait-elle. Tu peux venir chez nous». – «On verra», répondit l'autre qui parlait par ma bouche. J'étais de nouveau pris de haut-le-cœur, je crus que j'allais vomir, j'avalai convulsivement ma salive en respirant par le nez et parvins à me retenir. Puis elle raccrocha et je fus de nouveau seul.
Thomas, en fin de compte, était parvenu à me ménager un entretien avec Schulz. «Vu que ça n'avance pas beaucoup, je pense que ça vaut la peine. Essaye de le prendre avec délicatesse». Je n'eus pas trop à me forcer: Schulz, un petit homme malingre qui marmonnait dans sa moustache, la bouche barrée par une mauvaise cicatrice de duel, s'exprimait en périphrases parfois difficiles à suivre, et, tout en feuilletant obstinément mon dossier, ne me laissait pas beaucoup d'ouvertures pour parler. Je parvins à placer deux mots sur mon intérêt pour la politique étrangère du Reich, mais il ne sembla pas le relever. Il ressortit de cet entretien qu'on s'intéressait à moi en haut lieu et qu'on verrait à la fin de ma convalescence. C'était peu encourageant et Thomas confirma mon interprétation: «Il faut qu'on te demande là-bas, pour un poste précis. Sinon, si on t'envoie quelque part, ce sera en Bulgarie. C'est tranquille, d'accord, mais le vin n'est pas fameux». Best m'avait suggéré de contacter Knochen, mais les paroles de Thomas me donnèrent une meilleure idée: après tout, j'étais en congé, rien ne m'obligeait à rester à Berlin. Je pris l'express de nuit et arrivai à Paris peu après l'aube. Les contrôles ne posèrent aucun problème. Devant la gare je contemplai avec plaisir la pierre pâle et grise des immeubles, l'agitation des rues; à cause des restrictions, peu de véhicules circulaient, mais les chaussées étaient encombrées de bicyclettes et de triporteurs, à travers lesquels les autos allemandes se frayaient un chemin avec difficulté. Pris de gaieté, j'entrai dans le premier café et bus une fine, debout au comptoir. J'étais en civil, et personne n'avait de raison pour me prendre pour autre chose qu'un Français, j'y prenais un plaisir curieux. Je marchai tranquillement jusqu'à Montmartre et m'installai dans un petit hôtel discret, sur le flanc ouest de la butte, au-dessus de Pigalle; je connaissais cet endroit: les chambres étaient simples et propres, et le patron dépourvu de curiosité, ce qui me convenait. Pour ce premier jour, je ne voulais voir personne. J'allai me promener. On était en avril, le printemps se devinait partout, dans le bleu léger du ciel, les bourgeons et les fleurs pointant sur les branches, une certaine allégresse ou du moins un allégement dans le pas des gens. La vie, je le savais, était dure ici, le teint jaunâtre de nombreux visages trahissait les difficultés du ravitaillement. Mais rien ne semblait avoir changé depuis ma dernière visite, à part la circulation et les graffitis: sur les murs, on apercevait maintenant STALINGRAD OU 1918, le plus souvent effacés et parfois remplacés par 1763, sans doute une brillante initiative de nos services. Je descendis en flânant vers la Seine, puis allai fouiller chez les bouquinistes le long des quais: à ma surprise, à côté de Céline, Drieu, Mauriac, Bernanos ou Montherlant, on vendait ouvertement Kafka, Proust et même Thomas Mann; le laxisme semblait de règle. Presque tous les vendeurs avaient un exemplaire du livre de Rebatet, Les décombres, paru l'année précédente: je le feuilletai avec curiosité, mais en remis l'achat à plus tard. Je me décidai enfin pour un recueil d'essais de Maurice Blanchot, un critique de la NRF dont j'avais apprécié certains articles avant la guerre; c'étaient des épreuves brochées, sans doute revendues par un journaliste, et portant le titre Faux pas; le bouquiniste m'expliqua que la publication du livre avait été retardée par le manque de papier, tout en m'assurant que c'était encore ce qui s'était écrit de mieux récemment, à moins que je n'aime Sartre, mais lui n'aimait pas Sartre (je n'avais alors jamais entendu parler de Sartre). Place Saint-Michel, près de la fontaine, je m'installai à une terrasse et commandai un sandwich et un verre de vin. Le précédent propriétaire du livre n'en avait découpé que le premier cahier; je me fis apporter un couteau et en attendant le sandwich coupai les pages restantes, un rituel lent, placide, que je savourais toujours. Le papier était de très mauvaise qualité; je devais faire attention à ne pas déchirer les feuilles en travaillant trop vite. Après avoir mangé je montai vers le Luxembourg. J'avais toujours aimé ce parc froid, géométrique, lumineux, traversé d'une agitation tranquille. Autour du grand cercle du bassin central, le long des allées en faisceau, entre les arbres et les parterres encore nus, les gens marchaient, bourdonnaient, conversaient, lisaient, ou, les yeux clos, se doraient au soleil pâle, une longue et paisible rumeur. Je m'installai sur une chaise en métal, à la peinture verte écaillée, et lus quelques essais au hasard, celui sur Oreste d'abord, qui d'ailleurs traitait plutôt de Sartre; ce dernier avait apparemment écrit une pièce où il se servait de la figure du malheureux parricide pour exposer des idées sur la liberté de l'homme dans le crime; Blanchot le jugeait sévèrement, et je ne pouvais qu'approuver. Mais je fus surtout séduit par un article sur le Moby Dick de Melville, où Blanchot parlait de ce livre impossible, qui avait marqué un moment de ma jeunesse, de cet équivalent écrit de l'univers, mystérieusement, comme d'une œuvre qui garde le caractère ironique d'une énigme et ne se révèle que par l'interrogation qu'elle propose. À vrai dire, je ne comprenais pas grand-chose à ce qu'il écrivait là. Mais cela éveillait en moi la nostalgie d'une vie que j'aurais pu avoir: le plaisir du libre jeu de la pensée et du langage, plutôt que la rigueur pesante de la Loi; et je me laissais porter avec bonheur par les méandres de cette pensée lourde et patiente, qui se creusait une voie dans les idées comme une rivière souterraine se fraye lentement un chemin à travers la pierre. Enfin je fermai le livre et repris ma marche, d'abord vers l'Odéon, où les inscriptions murales proliféraient, puis par le boulevard Saint-Germain, presque vide, vers l'Assemblée nationale. Chaque endroit éveillait en moi des souvenirs précis, de mes années de prépa et d'après, lorsque j'étais entré à l'ELSP; je devais alors avoir été assez tourmenté, et je me souvenais de la montée rapide de ma haine pour la France, mais ces souvenirs, avec la distance, m'arrivaient comme apaisés, presque heureux, nimbés d'une lumière sereine, sans doute déformante. Je continuai vers l'esplanade des Invalides, où les passants s'attroupaient pour contempler les travailleurs qui, avec des chevaux de trait, retournaient le gazon afin de semer des légumes; plus loin, près d'un char léger de fabrication tchèque, frappé de la croix gammée, des enfants indifférents jouaient au ballon Puis je traversai le pont Alexandre-III. Au Grand Palais, les affiches annonçaient deux expositions: l'une intitulée Pourquoi le Juif a-t-il voulu la guerre?, l'autre une collection d'œuvres grecques et romaines. Je ne ressentais aucun besoin de parfaire mon éducation antisémite, mais l'Antiquité m'attirait, je payai mon billet et entrai. Il y avait là nombre de pièces superbes, la plupart sans doute empruntées au Louvre. J'admirai longtemps la beauté froide, calme, inhumaine d'un Apollon citharède de Pompéi, un grand bronze maintenant verdâtre. Il avait un corps gracile, pas tout à fait formé, avec un sexe d'enfant et des fesses étroites et rebondies. Je me promenais d'un bout à l'autre de l'exposition, mais je ne cessais de revenir devant lui: sa beauté me fascinait. Ce n'aurait pu être qu'un adolescent exquis et banal, mais le vert-de-gris qui lui rongeait la peau par grandes plaques lui conférait une profondeur stupéfiante. Un détail me frappa: quel que fût l'angle sous lequel je regardais ses yeux, peints de manière réaliste à même le bronze, lui ne me regardait jamais dans les yeux; impossible de capter son regard, noyé, perdu dans le vide de son éternité. La lèpre métallique lui boursouflait le visage, la poitrine, les fesses, lui dévorait presque la main gauche, celle qui devait tenir l'instrument disparu. Son visage semblait vain, presque fat. À le regarder, je me sentais pris de désir, de l'envie de le lécher; et lui se décomposait devant moi avec une lenteur tranquille et infinie. Après cela, évitant les Champs-Elysées, je me promenai par les petites rues silencieuses du huitième arrondissement, puis remontai lentement vers Montmartre. Le soir tombait, l'air sentait bon. À l'hôte