vaut la peine. Essaye de le prendre avec délicatesse». Je n'eus pas trop à me forcer: Schulz, un petit homme malingre qui marmonnait dans sa moustache, la bouche barrée par une mauvaise cicatrice de duel, s'exprimait en périphrases parfois difficiles à suivre, et, tout en feuilletant obstinément mon dossier, ne me laissait pas beaucoup d'ouvertures pour parler. Je parvins à placer deux mots sur mon intérêt pour la politique étrangère du Reich, mais il ne sembla pas le relever. Il ressortit de cet entretien qu'on s'intéressait à moi en haut lieu et qu'on verrait à la fin de ma convalescence. C'était peu encourageant et Thomas confirma mon interprétation: «Il faut qu'on te demande là-bas, pour un poste précis. Sinon, si on t'envoie quelque part, ce sera en Bulgarie. C'est tranquille, d'accord, mais le vin n'est pas fameux». Best m'avait suggéré de contacter Knochen, mais les paroles de Thomas me donnèrent une meilleure idée: après tout, j'étais en congé, rien ne m'obligeait à rester à Berlin. Je pris l'express de nuit et arrivai à Paris peu après l'aube. Les contrôles ne posèrent aucun problème. Devant la gare je contemplai avec plaisir la pierre pâle et grise des immeubles, l'agitation des rues; à cause des restrictions, peu de véhicules circulaient, mais les chaussées étaient encombrées de bicyclettes et de triporteurs, à travers lesquels les autos allemandes se frayaient un chemin avec difficulté. Pris de gaieté, j'entrai dans le premier café et bus une fine, debout au comptoir. J'étais en civil, et personne n'avait de raison pour me prendre pour autre chose qu'un Français, j'y prenais un plaisir curieux. Je marchai tranquillement jusqu'à Montmartre et m'installai dans un petit hôtel discret, sur le flanc ouest de la butte, au-dessus de Pigalle; je connaissais cet endroit: les chambres étaient simples et propres, et le patron dépourvu de curiosité, ce qui me convenait. Pour ce premier jour, je ne voulais voir personne. J'allai me promener. On était en avril, le printemps se devinait partout, dans le bleu léger du ciel, les bourgeons et les fleurs pointant sur les branches, une certaine allégresse ou du moins un allégement dans le pas des gens. La vie, je le savais, était dure ici, le teint jaunâtre de nombreux visages trahissait les difficultés du ravitaillement. Mais rien ne semblait avoir changé depuis ma dernière visite, à part la circulation et les graffitis: sur les murs, on apercevait maintenant STALINGRAD OU 1918, le plus souvent effacés et parfois remplacés par 1763, sans doute une brillante initiative de nos services. Je descendis en flânant vers la Seine, puis allai fouiller chez les bouquinistes le long des quais: à ma surprise, à côté de Céline, Drieu, Mauriac, Bernanos ou Montherlant, on vendait ouvertement Kafka, Proust et même Thomas Mann; le laxisme semblait de règle. Presque tous les vendeurs avaient un exemplaire du livre de Rebatet, Les décombres, paru l'année précédente: je le feuilletai avec curiosité, mais en remis l'achat à plus tard. Je me décidai enfin pour un recueil d'essais de Maurice Blanchot, un critique de la NRF dont j'avais apprécié certains articles avant la guerre; c'étaient des épreuves brochées, sans doute revendues par un journaliste, et portant le titre Faux pas; le bouquiniste m'expliqua que la publication du livre avait été retardée par le manque de papier, tout en m'assurant que c'était encore ce qui s'était écrit de mieux récemment, à moins que je n'aime Sartre, mais lui n'aimait pas Sartre (je n'avais alors jamais entendu parler de Sartre). Place Saint-Michel, près de la fontaine, je m'installai à une terrasse et commandai un sandwich et un verre de vin. Le précédent propriétaire du livre n'en avait découpé que le premier cahier; je me fis apporter un couteau et en attendant le sandwich coupai les pages restantes, un rituel lent, placide, que je savourais toujours. Le papier était de très mauvaise qualité; je devais faire attention à ne pas déchirer les feuilles en travaillant trop vite. Après avoir mangé je montai vers le Luxembourg. J'avais toujours aimé ce parc froid, géométrique, lumineux, traversé d'une agitation tranquille. Autour du grand cercle du bassin central, le long des allées en faisceau, entre les arbres et les parterres encore nus, les gens marchaient, bourdonnaient, conversaient, lisaient, ou, les yeux clos, se doraient au soleil pâle, une longue et paisible rumeur. Je m'installai sur une chaise en métal, à la peinture verte écaillée, et lus quelques essais au hasard, celui sur Oreste d'abord, qui d'ailleurs traitait plutôt de Sartre; ce dernier avait apparemment écrit une pièce où il se servait de la figure du malheureux parricide pour exposer des idées sur la liberté de l'homme dans le crime; Blanchot le jugeait sévèrement, et je ne pouvais qu'approuver. Mais je fus surtout séduit par un article sur le Moby Dick de Melville, où Blanchot parlait de ce livre impossible, qui avait marqué un moment de ma jeunesse, de cet équivalent écrit de l'univers, mystérieusement, comme d'une œuvre qui garde le caractère ironique d'une énigme et ne se révèle que par l'interrogation qu'elle propose. À vrai dire, je ne comprenais pas grand-chose à ce qu'il écrivait là. Mais cela éveillait en moi la nostalgie d'une vie que j'aurais pu avoir: le plaisir du libre jeu de la pensée et du langage, plutôt que la rigueur pesante de la Loi; et je me laissais porter avec bonheur par les méandres de cette pensée lourde et patiente, qui se creusait une voie dans les idées comme une rivière souterraine se fraye lentement un chemin à travers la pierre. Enfin je fermai le livre et repris ma marche, d'abord vers l'Odéon, où les inscriptions murales proliféraient, puis par le boulevard Saint-Germain, presque vide, vers l'Assemblée nationale. Chaque endroit éveillait en moi des souvenirs précis, de mes années de prépa et d'après, lorsque j'étais entré à l'ELSP; je devais alors avoir été assez tourmenté, et je me souvenais de la montée rapide de ma haine pour la France, mais ces souvenirs, avec la distance, m'arrivaient comme apaisés, presque heureux, nimbés d'une lumière sereine, sans doute déformante. Je continuai vers l'esplanade des Invalides, où les passants s'attroupaient pour contempler les travailleurs qui, avec des chevaux de trait, retournaient le gazon afin de semer des légumes; plus loin, près d'un char léger de fabrication tchèque, frappé de la croix gammée, des enfants indifférents jouaient au ballon Puis je traversai le pont Alexandre-III. Au Grand Palais, les affiches annonçaient deux expositions: l'une intitulée Pourquoi le Juif a-t-il voulu la guerre?, l'autre une collection d'œuvres grecques et romaines. Je ne ressentais aucun besoin de parfaire mon éducation antisémite, mais l'Antiquité m'attirait, je payai mon billet et entrai. Il y avait là nombre de pièces superbes, la plupart sans doute empruntées au Louvre. J'admirai longtemps la beauté froide, calme, inhumaine d'un Apollon citharède de Pompéi, un grand bronze maintenant verdâtre. Il avait un corps gracile, pas tout à fait formé, avec un sexe d'enfant et des fesses étroites et rebondies. Je me promenais d'un bout à l'autre de l'exposition, mais je ne cessais de revenir devant lui: sa beauté me fascinait. Ce n'aurait pu être qu'un adolescent exquis et banal, mais le vert-de-gris qui lui rongeait la peau par grandes plaques lui conférait une profondeur stupéfiante. Un détail me frappa: quel que fût l'angle sous lequel je regardais ses yeux, peints de manière réaliste à même le bronze, lui ne me regardait jamais dans les yeux; impossible de capter son regard, noyé, perdu dans le vide de son éternité. La lèpre métallique lui boursouflait le visage, la poitrine, les fesses, lui dévorait presque la main gauche, celle qui devait tenir l'instrument disparu. Son visage semblait vain, presque fat. À le regarder, je me sentais pris de désir, de l'envie de le lécher; et lui se décomposait devant moi avec une lenteur tranquille et infinie. Après cela, évitant les Champs-Elysées, je me promenai par les petites rues silencieuses du huitième arrondissement, puis remontai lentement vers Montmartre. Le soir tombait, l'air sentait bon. À l'hôtel, le patron m'indiqua un petit restaurant de marché noir où je pouvais manger sans tickets: «C'est plein de mécréants, mais la cuisine est bonne». La clientèle paraissait en effet composée de collaborateurs, d'affairistes du marché noir et de miliciens; on me servit de la bavette aux échalotes avec des haricots verts, et du bon bordeaux en carafe; pour le dessert, une tarte Tatin avec de la crème fraîche, et, luxe suprême, du vrai café. Mais l'Apollon du Grand Palais avait réveillé d'autres envies. Je descendis vers Pigalle et retrouvai un petit bar que je connaissais bien: assis au comptoir, je commandai un cognac et attendis. Ce ne fut pas long, et je ramenai le garçon à mon hôtel. Sous sa casquette, il avait les cheveux bouclés, désordonnés; un duvet léger lui couvrait le ventre et brunissait en boucles sur sa poitrine; sa peau mate éveillait en moi une envie furieuse de bouche et de cul. Il était comme je les aimais, taciturne et disponible. Pour lui, mon cul s'ouvrit comme une fleur, et lorsque enfin il m'enfila, une boule de lumière blanche se mit à grandir à la base de mon épine dorsale, remonta lentement mon dos, et annula ma tête. Et ce soir-là, plus que jamais, il me semblait que je répondais ainsi directement à ma sœur, me l'incorporant, qu'elle l'acceptât ou non. Ce qui se passait dans mon corps, sous les mains et la verge de ce garçon inconnu, me bouleversait. Lorsque ce fut fini, je le renvoyai mais je ne m'endormis pas, je restai couché là sur les draps froissés, nu et étalé comme un gosse anéanti de bonheur. Le lendemain, je passai à la rédaction de Je Suis Partout. Presque tous mes amis parisiens y travaillaient ou gravitaient autour. Cela remontait assez loin. Lorsque j'étais monté à Paris pour faire mes classes préparatoires, à dix-sept ans, je n'y connaissais personne. J'étais entré à Janson-de-Sailly comme interne; Moreau m'avait alloué une petite somme mensuelle, à condition que j'aie de bonnes notes, et j'étais relativement libre; après le cauchemar carcéral des trois années précédentes, il en aurait fallu moins pour me tourner la tête. Pourtant, je me tenais bien, je ne faisais pas de bêtises. Après les cours, je filais vers la Seine farfouiller chez les bouquinistes, ou je rejoignais mes camarades dans un petit troquet du quartier Latin, pour boire du gros rouge et refaire le monde. Mais ces camarades de classe, je les trouvais plutôt ternes. Presque tous appartenaient à la haute bourgeoisie et se préparaient à suivre aveuglément les traces de leurs pères. Ils avaient de l'argent, et on leur avait appris très tôt comment était fait le monde et quelle y serait leur place: la dominante. Envers les ouvriers, ils ne ressentaient que du mépris, ou de la peur; les idées que j'avais ramenées de mon premier voyage en Allemagne, que les ouvriers faisaient autant partie de la Nation que la bourgeoisie, que l'ordre social devait être arrangé organiquement à l'avantage de tous et pas seulement de quelques nantis, que les travailleurs devaient se voir non pas réprimer mais bien plutôt offrir une vie digne et une place dans cet ordre afin de contrer les séductions du Bolchevisme, tout cela leur restait étranger. Leurs opinions politiques étaient aussi étroites que leur sentiment des bienséances bourgeoises, et il me paraissait encore plus inutile d'essayer de discuter avec eux du fascisme ou du national-socialisme allemand (qui venait juste, en septembre de cette année-là, de remporter une victoire électorale écrasante, devenant ainsi le second parti du pays et envoyant des ondes de choc à travers l'Europe des vainqueurs) que des idéaux des mouvements de jeunesse prêchés par Hans Blüher. Freud, pour eux (s'ils en avaient entendu parler), était un érotomane, Spengler un Prussien fou et ratiocinant, Jünger un belliciste flirtant dangereusement avec le Bolchevisme; même Péguy leur était suspect. Seuls quelques boursiers de province semblaient un peu différents, et ce fut surtout autour d'eux que je gravitai. Un de ces garçons, Antoine F., avait un frère aîné à l'ENS, là où j'avais rêvé de faire mes études, et ce fut lui qui m'y mena pour la première fois, y boire du grog et discuter de Nietzsche et de Schopenhauer, que je découvrais, avec son frère et ses camarades de thurne. Ce Bertrand F. était un carré, c'est-à-dire un étudiant de seconde année; les meilleures thurnes, avec divans, gravures au mur et poêle, étaient pour la plupart occupées par les cubes, les étudiants de troisième année. Un jour, passant devant une de celles-ci, je remarquai une inscription grecque peinte sur le linteau: «Dans cette thurne travaillent six beaux et bons (hex kaloi kagathoï) – et un certain autre (kai tis allos)». La porte était ouverte, je la poussai et demandai en grec: «Et qui donc est cet autre?» Un jeune homme au visage rond leva ses lunettes épaisses de son livre et répondit dans la même langue: