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«Qu'est-ce que vous en avez fait?» Je haussai les épaules. «Excuse-moi, dit-il. Question idiote. Mais il avait raison. Moi, tu sais, j'admire les bolcheviques. Eux, c'est pas de la soupe aux cafards. C'est un système d'ordre. Tu te plies ou tu crèves, Staline, c'est un type extraordinaire. S'il n'y avait pas Hitler, je serais peut-être communiste, qui sait?» Nous bûmes un peu et je regardai les gens qui entraient et sortaient. À une table vers le fond de la salle, plusieurs personnes fixaient Rebatet en chuchotant, mais je ne les connaissais pas. «Tu t'occupes toujours de cinéma?» lui demandai-je. – «Plus trop, non. Je m'intéresse à la musique, maintenant». -»Ah oui? Tu connais Berndt von Üxküll?» – «Bien sûr. Pourquoi?» – «C'est mon beau-frère. Je l'ai rencontré l'autre jour, pour la première fois». -»Sans blague! T'as des relations. Qu'est-ce qu'il devient?» – «Pas grand-chose, d'après ce que j'ai compris. Il boude chez lui, en Poméranie». – «Dommage. C'était bien, ce qu'il faisait». – «Je ne connais pas sa musique. On a eu une grande discussion sur Schönberg, qu'il défend». – «Ça ne me surprend pas. Aucun compositeur sérieux ne pourrait penser autrement». -»Ah, toi aussi tu t'y mets?» Il haussa les épaules: «Schönberg ne s'est jamais mêlé de politique. Et puis ses plus grands disciples, comme Webern ou Üxküll, sont bien des Aryens, non? Ce que Schönberg a trouvé, la série, c'est une potentialité des sons qui était toujours là, une rigueur cachée si tu veux par le flou des échelles tempérées, et après lui, n'importe qui peut s'en servir pour faire ce qu'il veut. C'est la première avancée sérieuse en musique depuis Wagner». – «Justement, von Üxküll déteste Wagner». – «C'est impossible! s'écria-t-il sur un ton horrifié. Impossible!» – «Pourtant, c'est vrai». Et je lui citai les propos de von Üxküll. «C'est absurde, rétorqua Rebatet. Bach, bien sûr… il n'y a rien qui s'approche de Bach. Il est intouchable, immense. Ce qu'il a réalisé, c'est la synthèse définitive de l'horizontal et du vertical, de l'architecture harmonique avec la poussée mélodique. Avec ça, il met fin à tout ce qui le précède, et pose un cadre auquel tout ce qui le suit essaye d'une manière ou d'une autre d'échapper, jusqu'à ce qu'enfin Wagner le fasse exploser. Comment un Allemand, un compositeur allemand peut-il ne pas être à genoux devant Wagner?» – «Et la musique française?» Il fit une moue: «Ton Rameau? C'est amusant». – «Tu ne disais pas toujours ça». – «On grandit, n'est-ce pas?» Il acheva son verre, pensif. Je songeai un instant à lui parler de Yakov, puis me ravisai. «Et dans la musique moderne, à part Schönberg, qu'est-ce qui te plaît?» demandai-je. «Beaucoup de choses. Depuis trente ans, là, la musique se réveille, ça devient follement intéressant. Stravinsky, Debussy, c'est fabuleux». – «Et Milhaud, Satie?» – «Ne sois pas idiot». À ce moment-là, Brasillach entra. Rebatet l'appela à la cantonade: «Ohé, Robert! Regarde qui est là!» Brasillach nous examina à travers ses épaisses lunettes rondes, nous fit un petit signe de la main, et alla s'asseoir à une autre table. «Il devient vraiment insupportable, marmonna Rebatet. Il veut même plus être vu avec un Boche. Pourtant, t'es pas en uniforme, que je sache». Mais ce n'était pas tout à fait ça et je le savais. «Je me suis disputé avec lui, la dernière fois que j'étais à Paris», dis-je pour apaiser Rebatet. Un soir, après une petite fête où il avait bu un peu plus que de coutume, Brasillach avait trouvé le courage de m'inviter chez lui, et je l'avais suivi. Mais c'était ce genre d'inverti honteux qui n'aime rien tant que de se branler mollement en contemplant son eromenes avec langueur; moi, je trouvais ça ennuyeux et même légèrement répugnant, et j'avais assez sèchement coupé court à ses émois. Cela dit, je pensais que nous étions restés amis. Sans doute l'avais-je blessé sans m'en rendre compte, et à un de ses endroits les plus vulnérables: Robert n'avait jamais su faire face à la réalité sordide et amère du désir; et il était resté, à sa manière, le grand boy-scout du fascisme. Pauvre Brasillach! si lestement fusillé, une fois tout fini, afin que tant de bonnes gens, la conscience tranquille, puissent rentrer dans le rang. Je me suis souvent demandé, d'ailleurs, si ses penchants y avaient été pour quelque chose: la collaboration, après tout, restait une histoire de famille, alors que la pédérastie, c'était encore autre chose, pour de Gaulle comme pour les bons ouvriers du jury. Brasillach, quoi qu'il en soit, aurait certainement préféré mourir pour ses idées plutôt que pour ses goûts. Mais n'était-ce pas lui qui avait décrit la collaboration par cette phrase inoubliable: Nous avons couché avec l'Allemagne, et le souvenir nous en restera doux? Rebatet, lui, nonobstant son admiration pour Julien Sorel, a été plus malin: il a eu sa condamnation, et sa grâce avec; il ne s'est pas fait communiste; et il a trouvé le temps après tout ça d'écrire une belle Histoire de la musique, et de se faire un peu oublier. Il me quitta en proposant de me retrouver, le soir, avec Cousteau, du côté de Pigalle. En sortant, je passai serrer la main à Brasillach, qui était assis avec une femme que je ne connaissais pas; il fit comme s'il ne m'avait pas reconnu et m'accueillit avec un sourire, mais ne me présenta pas à sa compagne. Je lui demandai des nouvelles de sa sœur et de son beau-frère; il s'enquit poliment des conditions de vie en Allemagne; nous convînmes vaguement de nous revoir, sans préciser de rendez-vous. Je rentrai à ma chambre d'hôtel, passai mon uniforme, rédigeai un mot à l'intention de Knochen, et allai le déposer avenue Foch. Puis je retournai me remettre en civil et sortis me promener jusqu'à l'heure convenue. Je retrouvai Rebatet et Cousteau au Liberty, une boîte à tantes, place Blanche. Cousteau, pourtant peu suspect de ce côté-là, connaissait le patron, Tonton, et visiblement au moins la moitié des folles, qu'il tutoyait; plusieurs d'entre elles, fières et saugrenues avec leurs perruques, leur fard et leurs bijoux en verre, échangeaient des quolibets avec lui et Rebatet tandis que nous buvions des kirs. «Celle-là, vois-tu, m'indiquait Cousteau, je l'ai baptisée la Pompe-Funèbre. Parce qu'elle suce à mort» – «T'as pillé ça chez Maxime Du Camp, enflure», rétorquait Rebatet avec une moue, avant de plonger dans son vaste savoir littéraire pour essayer de le surpasser. «Et toi, chéri, qu'est-ce que tu fais?» me lança une des folles en braquant vers moi un fume-cigarette d'une longueur impressionnante, «C'est un gestapiste», ironisa Cousteau. La tante posa des doigts gantés de dentelle sur ses lèvres et laissa échapper un long «Ooooh»… Mais Cousteau s'était déjà lancé dans une longue anecdote sur les gars de Doriot qui allaient tailler des pipes aux soldats allemands dans les tasses du Palais-Royal; les flics parisiens qui effectuaient régulièrement des descentes dans ces vespasiennes, ou celles du bas des Champs-Elysées, y avaient parfois de mauvaises surprises; mais si la Préfecture râlait, le Majestic semblait s'en moquer éperdument. Ces propos ambigus me mettaient mal à l'aise: à quoi jouaient-ils donc, ces deux-là? D'autres camarades, je le savais, crânaient moins et pratiquaient plus. Mais aucun d'eux n'avait le moindre scrupule à publier des dénonciations anonymes dans les colonnes de Je Suis Partout; et si quelqu'un n'avait pas le malheur d'être juif, on pouvait tout aussi bien en faire un homosexuel; plus d'une carrière, voire d'une vie, s'était vue ainsi ruinée. Cousteau et Rebatet, songeai-je, cherchaient à démontrer que leur radicalisme révolutionnaire surmontait tous les préjugés (sauf ceux qui étaient scientifiques et raciques, comme devait l'être la pensée française); au fond, eux aussi cherchaient juste à épater le bourgeois, comme les surréalistes et André Gide, qu'ils exécraient tant. «Sais-tu, Max, me lança Rebatet, que le phallus bénéfique que les Romains promenaient pour les Liberalia, au printemps et aux vendanges, s'appelait un fascinus? Mussolini s'en est peut-être souvenu». Je haussai les épaules: tout cela me semblait faux, un pauvre théâtre, une mise en scène, alors que partout les gens mouraient pour de vrai. Moi, j'avais réellement envie d'un garçon, mais pas pour la montre, juste pour la chaleur de sa peau, l'âcreté de sa sueur, la douceur de son sexe blotti entre ses jambes comme un petit animal. Rebatet, lui, avait peur de son ombre, des hommes comme des femmes, de la présence de sa propre chair, de tout sauf des idées abstraites qui ne pouvaient lui opposer aucune résistance. Plus que jamais, je voulais être tranquille, mais il semblait que ce fût impossible: je m'écorchais la peau sur le monde comme sur du verre brisé; je ne cessais d'avaler délibérément des hameçons, puis d'être étonné lorsque je m'arrachais les entrailles par la bouche.