Выбрать главу

Mon entretien avec Helmut Knochen, le lendemain, ne fit que renforcer ce sentiment. Il me reçut avec un curieux mélange de camaraderie ostentatoire et de hauteur condescendante. À l'époque où il travaillait au SD, je ne le fréquentais pas en dehors du bureau; bien entendu, il devait savoir que je voyais alors souvent Best (mais peut-être n'était-ce plus là une recommandation). Quoi qu'il en fût, je lui dis que j'avais vu Best à Berlin et il me demanda de ses nouvelles. Je mentionnai aussi que j'avais servi, comme lui, sous le commandement du Dr. Thomas; il me fit alors parler de mes expériences en Russie, tout en me faisant subtilement ressentir la distance entre nous: lui, le Standartenführer chargé d'un pays entier, moi, un convalescent à l'avenir incertain. Il m'avait reçu dans son bureau, autour d'une table basse décorée d'un vase de fleurs séchées; il s'était installé dans le canapé, croisant ses longues jambes gainées d'une culotte de cheval, me laissant tassé au fond d'un petit fauteuil trop bas: de là où j'étais, son genou me cachait presque son visage et le vague de ses yeux. Je ne savais pas comment aborder le sujet qui me préoccupait. Enfin, je lui racontai un peu au hasard que je préparais un livre sur l'avenir des relations internationales de l'Allemagne, brodant sur les idées que j'avais glanées au hasard dans le Festgabe de Best (et au fur et à mesure que je parlais, je m'emballais et en venais à me convaincre que j'avais réellement l'intention d'écrire un tel livre, qui frapperait les esprits et assurerait mon avenir). Knochen écoutait poliment en hochant la tête. Enfin je glissai que je pensais accepter un poste en France pour y recueillir des expériences concrètes, susceptibles de compléter celles de Russie. «On vous a proposé quelque chose? fit-il avec une lueur de curiosité. Je ne suis pas au courant». – «Pas encore, Herr Standartenführer, c'est en cours de discussion. Ça ne pose pas de problèmes de principe, mais il faudrait qu'un poste approprié se libère ou soit créé». – «Chez moi, vous savez, il n'y a rien pour le moment. C'est dommage, le poste de spécialiste aux Affaires juives était vacant en décembre, mais il a été pourvu». Je me forçai à sourire: «Ce n'est pas ce que je recherche». – «Pourtant, vous avez acquis une bonne expérience en ce domaine, à ce qui me semble. Et la question juive, en France, touche de très près à nos relations diplomatiques avec Vichy. Mais il est vrai que votre grade est trop élevé. c'est au plus un poste pour Hauptsturmführer. Et chez Abetz? Vous êtes allé voir? Si je me souviens bien, vous aviez des contacts personnels chez les protofascistes parisiens. Ça devrait intéresser l'ambassadeur».

Je me retrouvai sur le large trottoir presque désert de l'avenue Foch dans un état de découragement profond: j'avais la sensation d'être confronté à un mur, mais à un mur mou, insaisissable, flou, et néanmoins aussi infranchissable qu'une haute muraille de pierre de taille. En haut de l'avenue, l'arc de Triomphe cachait encore le soleil du matin et jetait de longues ombres sur le pavé. Aller chez Abetz? Vrai, j'aurais pu sans doute me recommander de notre brève rencontre de 1933, ou me faire introduire par quelqu'un de l'entourage de Je Suis Partout. Mais je ne m'en sentais pas le courage. Je pensais à ma sœur, en Suisse: peut-être une position en Suisse me conviendrait-elle mieux? Je pourrais la revoir de temps en temps, lorsqu'elle accompagnerait son mari au sanatorium. Mais il n'y avait quasiment pas de postes SD en Suisse, et on se les arrachait. Le Dr. Mandelbrod aurait sans doute pu lever tous les obstacles, pour la France comme pour la Suisse; mais le Dr. Mandelbrod, je l'avais compris, nourrissait sa propre idée en ce qui me concernait. Je rentrai me mettre en civil puis me rendis au Louvre: là, au moins, entouré de ces figures immobiles et sereines, je me sentais plus calme. Je m'assis longtemps devant le Christ couché de Philippe de Champaigne; mais ce fut surtout un petit tableau de Watteau qui me retint, L'indifférent: un personnage paré pour une fête qui avance en dansant, presque avec un entrechat, les bras balancés comme attendant la première note d'une ouverture, féminin, mais visiblement bandant sous sa culotte de soie vert pistache, et avec un visage indéfinissablement triste, presque perdu, ayant déjà tout oublié et ne cherchant peut-être même plus à se souvenir pourquoi ou pour qui il posait ainsi. Cela me frappait comme un commentaire assez pertinent de ma situation, et il n'y avait pas jusqu'au titre qui n'y apportât son contrepoint: indifférent? non, je n'étais pas indifférent, il me suffisait de passer devant un tableau de femme aux lourds cheveux noirs pour ressentir comme un coup de hache de l'imagination; et même lorsque les visages ne ressemblaient en rien au sien, sous les riches oripeaux de la Renaissance ou de la Régence, sous ces tissus bariolés, chargés de couleurs et de pierreries, aussi épais que l'huile ruisselante des peintres, c'était son corps que je devinais, ses seins, son ventre, ses hanches, purs, coulés sur les os ou légèrement rebondis, renfermant la seule source de vie que je savais où trouver. Rageusement, je quittai le musée, mais cela ne suffisait plus, car chaque femme que je croisais ou voyais rire derrière une vitre me faisait le même effet. Je buvais coup sur coup au hasard des cafés mais plus je buvais, plus il me semblait devenir lucide, mes yeux s'ouvraient et le monde s'y engouffrait, rugissant, sanglant, vorace, m'éclaboussant l'intérieur de la tête d'humeurs et d'excréments. Mon œil pinéal, vagin béant au milieu de mon front, projetait sur ce monde une lumière crue, morne, implacable, et me permettait de lire chaque goutte de sueur, chaque bouton d'acné, chaque poil mal rasé des visages criards qui m'assaillaient comme une émotion, le cri d'angoisse infini de l'enfant à tout jamais prisonnier du corps atroce d'un adulte maladroit et incapable, même en tuant, de se venger du fait de vivre. Enfin, c'était déjà tard dans la nuit, un garçon m'aborda dans un bistro pour me demander une cigarette: là, peut-être, pourrais-je me noyer quelques instants. Il accepta de monter dans ma chambre. Encore un, me disais-je en grimpant les escaliers, encore un, mais ça ne suffira jamais. Chacun de nous se déshabilla d'un côté du lit; grotesquement, il garda ses chaussettes et sa montre. Je lui demandai de me prendre debout, appuyé sur la commode, face à l'étroit miroir qui dominait la chambre. Lorsque le plaisir me saisit, je gardai les yeux ouverts, je scrutai mon visage empourpré et hideusement gonflé, cherchant à y voir, vrai visage emplissant mes traits par-derrière, les traits du visage de ma sœur. Mais alors il se passa ceci d'étonnant: entre ces deux visages et leur fusion parfaite vint se glisser, lisse, translucide comme une feuille de verre, un autre visage, le visage aigre et placide de notre mère, infiniment fin mais plus opaque, plus dense que le plus épais des murs. Saisi d'une rage immonde, je rugis et fracassai le miroir d'un coup de poing; le garçon, pris de peur, bondit en arrière et s'affala sur le lit tandis qu'il jouissait à grands traits. Moi aussi je jouissais, mais par réflexe, sans le sentir, débandant déjà. Le sang dégouttait de mes doigts sur le plancher. J'allai à la salle de bains, rinçai ma main, en ôtai un morceau de verre, l'enveloppai dans une serviette. Lorsque je ressortis le garçon se rhabillait, visiblement inquiet. Je fouillai dans la poche de mon pantalon et lui jetai quelques billets sur le lit: «Casse-toi». Il saisit l'argent et fila sans demander son reste. Je voulais me coucher mais tout d'abord je ramassai soigneusement les morceaux de verre brisé, les jetant dans la corbeille à papier et scrutant le plancher pour être sûr de ne pas en avoir oublié, puis je frottai les gouttes de sang et allai me laver. Enfin je pus m'allonger; mais le lit était pour moi un crucifix, un chevalet de torture. Que venait-elle faire ici, la chienne odieuse? N'avais-je donc pas assez souffert à cause d'elle? Fallait-il que de nouveau elle me persécute ainsi? Je m'assis en tailleur sur les draps et fumai cigarette sur cigarette en réfléchissant. La lueur d'un réverbère, blafarde, filtrait par les volets fermés. Ma pensée emballée, affolée, s'était muée en vieil assassin sournois; nouvelle Macbeth, elle égorgeait mon sommeil. Il me semblait être perpétuellement sur le point de comprendre quelque chose, mais cette compréhension restait au bout de mes doigts lacérés, se moquant de moi, reculant imperceptiblement, au fur et à mesure que j'avançais. Enfin, une pensée se laissa saisir: je la contemplai avec dégoût, mais comme aucune autre ne voulait venir prendre sa place, je dus bien lui accorder son dû. Je la posai sur la table de nuit telle une lourde et vieille pièce de monnaie: si je tapais dessus de l'ongle, elle sonnait juste, mais si je tirais à pile ou face, elle ne me présentait jamais que le même visage impassible. Au matin, très tôt, je payai ma note et pris le premier train pour le Sud. Les Français devaient réserver leurs places des jours, voire des semaines à l'avance; mais les compartiments pour Allemands étaient toujours à moitié vides. Je descendis jusqu'à Marseille, à la limite de la zone allemande. Le train s'arrêtait fréquemment; dans les gares, tout comme en Russie, des paysannes se pressaient pour proposer aux passagers des aliments, œufs durs, cuisses de poulets, pommes de terre bouillies et salées; et lorsque j'avais faim, je prenais quelque chose au hasard, par la fenêtre. Je ne lisais pas, je regardais distraitement défiler le paysage et agaçais mes phalanges écorchées, ma pensée errait, détachée du passé comme du présent. À Marseille, je me rendis à la Gestapostette pour me renseigner sur les conditions de passage en zone italienne. Un jeune Obersturmführer me reçut: «Les relations sont un peu délicates, en ce moment. Les Italiens manquent de compréhension en ce qui concerne nos efforts pour résoudre la question juive. Leur zone est devenue un véritable paradis pour Juifs. Quand on leur a demandé d'au moins les interner, ils les ont logés dans les meilleures stations de ski des Alpes». Mais je n'avais cure des problèmes de cet Obersturmführer. Je lui expliquai ce que je voulais: il prit un air inquiet mais je l'assurai que je le déchargeais de toute responsabilité. Finalement, il accepta de me rédiger une lettre demandant aux autorités italiennes de faciliter mes déplacements pour raisons personnelles. Il se faisait tard et je pris une chambre pour la nuit, sur le Vieux Port. Le lendemain matin, je montai dans un autocar à destination de Toulon; à la ligne de démarcation, les bersaglieri, avec leurs grotesques chapeaux à plumes, nous firent passer sans contrôle. À Toulon, je changeai de car, puis de nouveau à Cannes; enfin, dans l'après-midi, j'arrivai à Antibes. L'autocar me laissa sur la grande place; mon sac sur l'épaule, je contournai le port Vauban, passai la masse trapue du fort Carré, et commençai à remonter la route du bord de mer. Une petite brise salée venait de la baie, des vaguelettes léchaient la bande de sable, le cri des mouettes résonnait par-dessus le ressac et le bruit des rares véhicules; à part quelques soldats italiens, la plage était déserte. Avec mon costume civil, personne ne faisait attention à moi: un policier italien me héla, mais pour me demander du feu. La maison se trouvait à quelques kilomètres du centre. Je marchais posément, je ne me sentais pas pressé; la vue et l'odeur de la Méditerranée me laissaient indifférent, mais je ne ressentais plus aucune angoisse, je restais calme. J'arrivai enfin au chemin de terre battue qui menait à la propriété. Le petit vent courait dans les branches des pins parasols, le long du chemin, et leur odeur se mêlait à celle de la mer. La grille, à la peinture écaillée, était entrouverte. Une longue allée coupait à travers un beau parc planté de pins noirs; je ne la suivis pas, je me glissai le long de l'intérieur du mur vers le fond du parc; là, je me déshabillai et passai mon uniforme. Il était un peu froissé d'être resté plié dans mon sac de voyage, je le lissai de la main, cela irait. Le sol sablonneux, entre les arbres espacés, était tapissé d'aiguilles de pin; par-delà les longs troncs élancés, on apercevait le flanc ocre de la maison, avec la terrasse; le soleil, derrière le mur d'enceinte, brillait à travers les crêtes ondulantes des arbres, confusément. Je revins vers la grille et remontai l'allée; à la porte principale, je sonnai. Je perçus comme un rire étouffé sur ma droite, parmi les arbres: je regardai, mais ne vis rien. Puis une voix d'homme appela de l'autre côté de la maison: «Ohé! Par ici». Je reconnus tout de suite la voix de Moreau. Il attendait devant l'entrée du salon, sous la terrasse, une pipe éteinte à la main; il portait un vieux gilet tricoté et un nœud papillon, et me parut lamentablement vieux. Il fronça les sourcils en voyant mon uniforme: «Que voulez-vous? Qui cherchez-vous?» J'avançai en ôtant ma casquette: «Vous ne me reconnaissez pas?» Il écarquilla les yeux et sa bouche s'ouvrit; puis il fit un pas en avant et me serra vigoureusement la main, en me tapant sur l'épaule. «Bien sûr, bien sûr!» Il recula de nouveau et me contempla, gêné: «Mais qu'est-ce que c'est que cet uniforme?» – «Celui sous lequel je sers». Il se retourna et appela dans la maison: «Héloïse! Viens voir qui est là!» Le salon était plongé dans la pénombre; je vis une forme s'avancer, légère, grise; puis une vieille femme apparut derrière Moreau et me contempla en silence. C'était donc ça, ma mère? «Ta sœur nous a écrit que tu as été blessé, dit-elle enfin. Tu aurais pu nous écrire aussi. Tu aurais au moins dû nous prévenir que tu arrivais». Sa voix, en comparaison de son visage jauni et de ses cheveux gris sévèrement tirés en arrière, semblait encore jeune; mais pour moi, c'était comme si les temps les plus anciens se mettaient à parler, d'une voix immense qui me rapetissait, me réduisait presque à rien, malgré la protection de mon uniforme, talisman dérisoire. Moreau dut s'apercevoir de mon trouble: «Bien entendu, fit-il rapidement, nous sommes contents de te