rda dans un bistro pour me demander une cigarette: là, peut-être, pourrais-je me noyer quelques instants. Il accepta de monter dans ma chambre. Encore un, me disais-je en grimpant les escaliers, encore un, mais ça ne suffira jamais. Chacun de nous se déshabilla d'un côté du lit; grotesquement, il garda ses chaussettes et sa montre. Je lui demandai de me prendre debout, appuyé sur la commode, face à l'étroit miroir qui dominait la chambre. Lorsque le plaisir me saisit, je gardai les yeux ouverts, je scrutai mon visage empourpré et hideusement gonflé, cherchant à y voir, vrai visage emplissant mes traits par-derrière, les traits du visage de ma sœur. Mais alors il se passa ceci d'étonnant: entre ces deux visages et leur fusion parfaite vint se glisser, lisse, translucide comme une feuille de verre, un autre visage, le visage aigre et placide de notre mère, infiniment fin mais plus opaque, plus dense que le plus épais des murs. Saisi d'une rage immonde, je rugis et fracassai le miroir d'un coup de poing; le garçon, pris de peur, bondit en arrière et s'affala sur le lit tandis qu'il jouissait à grands traits. Moi aussi je jouissais, mais par réflexe, sans le sentir, débandant déjà. Le sang dégouttait de mes doigts sur le plancher. J'allai à la salle de bains, rinçai ma main, en ôtai un morceau de verre, l'enveloppai dans une serviette. Lorsque je ressortis le garçon se rhabillait, visiblement inquiet. Je fouillai dans la poche de mon pantalon et lui jetai quelques billets sur le lit: «Casse-toi». Il saisit l'argent et fila sans demander son reste. Je voulais me coucher mais tout d'abord je ramassai soigneusement les morceaux de verre brisé, les jetant dans la corbeille à papier et scrutant le plancher pour être sûr de ne pas en avoir oublié, puis je frottai les gouttes de sang et allai me laver. Enfin je pus m'allonger; mais le lit était pour moi un crucifix, un chevalet de torture. Que venait-elle faire ici, la chienne odieuse? N'avais-je donc pas assez souffert à cause d'elle? Fallait-il que de nouveau elle me persécute ainsi? Je m'assis en tailleur sur les draps et fumai cigarette sur cigarette en réfléchissant. La lueur d'un réverbère, blafarde, filtrait par les volets fermés. Ma pensée emballée, affolée, s'était muée en vieil assassin sournois; nouvelle Macbeth, elle égorgeait mon sommeil. Il me semblait être perpétuellement sur le point de comprendre quelque chose, mais cette compréhension restait au bout de mes doigts lacérés, se moquant de moi, reculant imperceptiblement, au fur et à mesure que j'avançais. Enfin, une pensée se laissa saisir: je la contemplai avec dégoût, mais comme aucune autre ne voulait venir prendre sa place, je dus bien lui accorder son dû. Je la posai sur la table de nuit telle une lourde et vieille pièce de monnaie: si je tapais dessus de l'ongle, elle sonnait juste, mais si je tirais à pile ou face, elle ne me présentait jamais que le même visage impassible. Au matin, très tôt, je payai ma note et pris le premier train pour le Sud. Les Français devaient réserver leurs places des jours, voire des semaines à l'avance; mais les compartiments pour Allemands étaient toujours à moitié vides. Je descendis jusqu'à Marseille, à la limite de la zone allemande. Le train s'arrêtait fréquemment; dans les gares, tout comme en Russie, des paysannes se pressaient pour proposer aux passagers des aliments, œufs durs, cuisses de poulets, pommes de terre bouillies et salées; et lorsque j'avais faim, je prenais quelque chose au hasard, par la fenêtre. Je ne lisais pas, je regardais distraitement défiler le paysage et agaçais mes phalanges écorchées, ma pensée errait, détachée du passé comme du présent. À Marseille, je me rendis à la Gestapostette pour me renseigner sur les conditions de passage en zone italienne. Un jeune Obersturmführer me reçut: «Les relations sont un peu délicates, en ce moment. Les Italiens manquent de compréhension en ce qui concerne nos efforts pour résoudre la question juive. Leur zone est devenue un véritable paradis pour Juifs. Quand on leur a demandé d'au moins les interner, ils les ont logés dans les meilleures stations de ski des Alpes». Mais je n'avais cure des problèmes de cet Obersturmführer. Je lui expliquai ce que je voulais: il prit un air inquiet mais je l'assurai que je le déchargeais de toute responsabilité. Finalement, il accepta de me rédiger une lettre demandant aux autorités italiennes de faciliter mes déplacements pour raisons personnelles. Il se faisait tard et je pris une chambre pour la nuit, sur le Vieux Port. Le lendemain matin, je montai dans un autocar à destination de Toulon; à la ligne de démarcation, les bersaglieri, avec leurs grotesques chapeaux à plumes, nous firent passer sans contrôle. À Toulon, je changeai de car, puis de nouveau à Cannes; enfin, dans l'après-midi, j'arrivai à Antibes. L'autocar me laissa sur la grande place; mon sac sur l'épaule, je contournai le port Vauban, passai la masse trapue du fort Carré, et commençai à remonter la route du bord de mer. Une petite brise salée venait de la baie, des vaguelettes léchaient la bande de sable, le cri des mouettes résonnait par-dessus le ressac et le bruit des rares véhicules; à part quelques soldats italiens, la plage était déserte. Avec mon costume civil, personne ne faisait attention à moi: un policier italien me héla, mais pour me demander du feu. La maison se trouvait à quelques kilomètres du centre. Je marchais posément, je ne me sentais pas pressé; la vue et l'odeur de la Méditerranée me laissaient indifférent, mais je ne ressentais plus aucune angoisse, je restais calme. J'arrivai enfin au chemin de terre battue qui menait à la propriété. Le petit vent courait dans les branches des pins parasols, le long du chemin, et leur odeur se mêlait à celle de la mer. La grille, à la peinture écaillée, était entrouverte. Une longue allée coupait à travers un beau parc planté de pins noirs; je ne la suivis pas, je me glissai le long de l'intérieur du mur vers le fond du parc; là, je me déshabillai et passai mon uniforme. Il était un peu froissé d'être resté plié dans mon sac de voyage, je le lissai de la main, cela irait. Le sol sablonneux, entre les arbres espacés, était tapissé d'aiguilles de pin; par-delà les longs troncs élancés, on apercevait le flanc ocre de la maison, avec la terrasse; le soleil, derrière le mur d'enceinte, brillait à travers les crêtes ondulantes des arbres, confusément. Je revins vers la grille et remontai l'allée; à la porte principale, je sonnai. Je perçus comme un rire étouffé sur ma droite, parmi les arbres: je regardai, mais ne vis rien. Puis une voix d'homme appela de l'autre côté de la maison: «Ohé! Par ici». Je reconnus tout de suite la voix de Moreau. Il attendait devant l'entrée du salon, sous la terrasse, une pipe éteinte à la main; il portait un vieux gilet tricoté et un nœud papillon, et me parut lamentablement vieux. Il fronça les sourcils en voyant mon uniforme: «Que voulez-vous? Qui cherchez-vous?» J'avançai en ôtant ma casquette: «Vous ne me reconnaissez pas?» Il écarquilla les yeux et sa bouche s'ouvrit; puis il fit un pas en avant et me serra vigoureusement la main, en me tapant sur l'épaule. «Bien sûr, bien sûr!» Il recula de nouveau et me contempla, gêné: «Mais qu'est-ce que c'est que cet uniforme?» – «Celui sous lequel je sers». Il se retourna et appela dans la maison: «Héloïse! Viens voir qui est là!» Le salon était plongé dans la pénombre; je vis une forme s'avancer, légère, grise; puis une vieille femme apparut derrière Moreau et me contempla en silence. C'était donc ça, ma mère? «Ta sœur nous a écrit que tu as été blessé, dit-elle enfin. Tu aurais pu nous écrire aussi. Tu aurais au moins dû nous prévenir que tu arrivais». Sa voix, en comparaison de son visage jauni et de ses cheveux gris sévèrement tirés en arrière, semblait encore jeune; mais pour moi, c'était comme si les temps les plus anciens se mettaient à parler, d'une voix immense qui me rapetissait, me réduisait presque à rien, malgré la protection de mon uniforme, talisman dérisoire. Moreau dut s'apercevoir de mon trouble: «Bien entendu, fit-il rapidement, nous sommes contents de te voir. Tu es toujours chez toi, ic i». Ma mère me fixait encore avec un air énigmatique. «Eh bien, avance, prononça-t-elle enfin. Viens embrasser ta mère». Je posai mon sac, allai jusqu'à elle, et, me penchant, l'embrassai sur la joue. Puis je la pris dans mes bras et la serrai contre moi. Je la sentis se raidir; elle était comme une branche dans mes bras, un oiseau que j'aurais facilement pu étouffer. Ses mains montèrent et se posèrent sur mon dos. «Tu dois être fatigué. Viens, on va t'installer». Je la lâchai et me redressai. De nouveau, derrière moi, j'entendis un léger rire. Je me retournai et vis deux petits jumeaux identiques, habillés en culottes courtes et en vestes assorties, qui, debout l'un à côté de l'autre, me fixaient avec de grands yeux curieux et amusés. Ils devaient avoir sept ou huit ans. «Qui êtes-vous?» leur demandai-je. – «Les enfants d'une amie, répondit ma mère. Nous les gardons pour le moment». L'un d'eux leva la main et me désigna d'un doigt: