«Et lui, c'est qui?» – «C'est un Allemand, dit l'autre. Tu ne vois pas?» – «C'est mon fils, déclara ma mère. Il s'appelle Max. Venez dire bonjour». – «Votre fils est un soldat allemand, tante?» demanda le premier. – «Oui. Serrez-lui la main». Ils hésitèrent, puis avancèrent ensemble et me tendirent leurs petites mains «Comment vous appelez-vous?» demandai-je. Ils ne répondirent pas. «Je te présente Tristan et Orlando, dit ma mère. Mais je les confonds toujours. Eux, ils adorent se faire passer l'un pour l'autre. On n'est jamais très sûr». – «C'est parce qu'il n'y a pas de différence entre nous, tante, dit l'un des petits. Un nom suffirait pour les deux». – «Je vous préviens, dis-je, je suis policier. Pour nous, les identités sont très importantes». Leurs yeux s'agrandirent: «Oh, chic», dit l'un. – «Vous êtes venu arrêter quelqu'un?» demanda l'autre. – «Peut-être», dis-je. – «Arrête de raconter des bêtises», dit ma mère. Elle m'installa dans ma vieille chambre: mais il n'y avait là plus rien qui pût m'aider à reconnaître ma chambre. Mes affiches, les quelques affaires laissées là avaient disparu; on avait changé le lit, la commode, le papier peint. «Où sont mes affaires?» demandai-je. – «Au grenier, répondit-elle. J'ai tout gardé. Tu pourras aller voir après». Elle me regardait, les deux mains posées devant elle sur sa robe.
«Et la chambre d'Una?» continuai-je. – «Pour le moment, on y a installé les jumeaux». Elle sortit et j'allai dans la grande salle de bains me rincer le visage et la nuque. Puis je revins dans la chambre et me changeai de nouveau, rangeant mon uniforme dans le placard. En sortant, j'hésitai un instant devant la porte d'Una, puis continuai mon chemin. Je passai sur la terrasse. Le soleil baissait derrière les grands pins, projetant de longues ombres à travers le parc, déposant une belle et riche teinte safranée sur les murs de pierre de la maison. Je vis passer les jumeaux: ils couraient sur le gazon, puis disparurent dans les arbres. Un jour, de cette terrasse, fâché pour une broutille, j'avais tiré une flèche (à pointe mouchetée, quand même) sur ma sœur, la visant au visage; elle l'avait frappée juste au-dessus de l'œil, manquant de l'aveugler. À y réfléchir, il me semblait que j'avais ensuite été sévèrement puni par mon père: s'il se trouvait encore là, c'est que l'incident s'était passé à Kiel, et non ici Mais à Kiel il n'y avait pas de terrasse à notre maison, et je croyais nettement me souvenir, en relation avec ce geste, des gros pots de fleurs en grès dispersés autour de l'aire en gravier où Moreau et ma mère venaient de m'accueillir. Je ne m'y retrouvais plus et, contrarié par cette incertitude, je fis demi-tour et rentrai dans la maison. Je me promenai dans les couloirs, humant l'odeur de cire des boiseries, ouvrant des portes au hasard. Peu de choses, à part ma chambre, paraissaient avoir changé. Je parvins au pied de l'escalier qui montait au grenier; là aussi, j'hésitai, puis je fis demi-tour. Je descendis le grand escalier de l'entrée et sortis par la porte principale. Quittant rapidement l'allée, je pénétrai de nouveau sous les arbres, effleurant leurs troncs gris et rugueux, les coulées de sève durcie mais encore épaisse, collante, et décochant des coups de pied dans les pommes de pin tombées au sol. L'odeur aiguë, enivrante du pin embaumait l'air, je voulais fumer mais y renonçai pour continuer à sentir. Là, le sol était nu, sans herbe, sans buissons, sans fougères: pourtant, cela me ramenait puissamment à la mémoire la forêt, près de Kiel, où je jouais à mes curieux jeux d'enfant. Je cherchai à m'adosser à un arbre, mais le tronc était poisseux, et je restai là debout, les bras ballants, virevoltant follement dans mes pensées. Le dîner se passa en paroles brèves, contraintes, presque perdues dans le cliquetis des couverts et des plats. Moreau se plaignait de ses affaires et des Italiens, et insistait pathétiquement sur ses bons rapports avec l'administration économique allemande, à Paris. Il essayait de mener une conversation, et moi, de mon côté, poliment, je le harcelais de petites pointes agressives. «Ton grade, là, sur ton uniforme, qu'est-ce que c'est?» me demanda-t-il. – «SS-Sturmbannführer. C'est l'équivalent d'un major, dans votre armée». – «Ah, major, ça c'est bien, tu as pris du grade, félicitations». En retour, je lui demandai où il avait servi, avant juin 40; sans s'apercevoir du ridicule, il lança les bras au cieclass="underline" «Ah, mon garçon! J'aurais bien voulu servir. Mais on ne m'a pas pris, on a dit que j'étais trop vieux. Bien sûr, s'empressa-t-il d'ajouter, les Allemands nous ont battus loyalement Et j'approuve tout à fait la politique de collaboration du Maréchal». Ma mère ne disait rien; elle suivait ce petit jeu avec des yeux alertes. Les jumeaux mangeaient joyeusement; mais de temps en temps ils changeaient entièrement d'expression, comme si un voile de gravité descendait sur eux. «Et vos amis juifs, là? Comment s'appelaient-ils? Les Benahum, je crois. Que sont-ils devenus?» Moreau rougit. «Ils sont partis, répondit sèchement ma mère. En Suisse». – «Ça a dû être gênant pour vos affaires, continuai-je à l'intention de Moreau. Vous étiez associés, non?» – «J'ai racheté sa part», dit Moreau. – «Ah, très bien. À un prix juif, ou un prix aryen? J'espère que vous ne vous êtes pas fait avoir». – «Ça suffit, dit ma mère. Les affaires d'Aristide ne te concernent pas. Raconte-nous plutôt tes expériences. Tu étais en Russie, c'est ça?» – «Oui, fis-je, subitement humilié. Je suis allé combattre le Bolchevisme». – «Ah! Ça c'est louable», commenta sentencieusement Moreau. – «Oui, mais les Rouges avancent, maintenant», dit ma mère. – «Oh, ne t'inquiète pas! s'exclama Moreau. Ils n'arriveront pas jusqu'ici». – «Nous avons eu des revers, dis-je. Mais c'est temporaire. Nous préparons de nouvelles armes. Et nous les écraserons». – «Excellent, excellent, souffla Moreau en hochant la tête. J'espère que vous vous occuperez des Italiens, après». -»Les Italiens sont nos frères de combat de la première heure, rétorquai-je. Lorsque la nouvelle Europe se fera, ils seront les premiers à avoir leur part.» Moreau prit cela très au sérieux et se fâcha: «Ce sont des lâches! Ils nous ont déclaré la guerre alors qu'on était déjà battus, pour pouvoir nous piller. Mais je suis certain que Hitler respectera l'intégrité de la France. On dit qu'il admire le Maréchal». Je haussai les épaules: «Le Führer traitera la France comme elle le mérite». Moreau devint tout rouge. «Max, ça suffit, dit de nouveau ma mère. Prends du dessert». Après le dîner, ma mère me fit monter dans son boudoir. C'était une pièce contiguë à sa chambre, qu'elle avait décorée avec goût; personne n'y entrait sans son autorisation. Elle n'y alla pas par quatre chemins. «Qu'est-ce que tu es venu faire ic i? Je te préviens, si c'est juste pour nous embêter, ce n'était pas la peine». De nouveau, je me sentais rapetisser; devant cette voix impérieuse, ces yeux froids, je perdais tous mes moyens, je redevenais un enfant craintif, plus petit que les jumeaux. Je tentai de me maîtriser, mais c'était peine perdue. «Non, parvins-je à articuler, je voulais vous voir, c'est tout. J'étais en France pour mon travail, et j'ai pensé à vous. Et puis, j'ai failli être tué, tu sais, maman. Je ne survivrai peut-être pas à cette guerre. Et nous avons tant de choses à réparer». Elle s'adoucit un peu et me toucha le dos de la main, du même geste que ma sœur: doucement, j'ôtai ma main, mais elle ne sembla pas le remarquer. «Tu as raison. Tu aurais pu écrire, tu sais; ça ne t'aurait rien coûté. Je sais que tu désapprouves mes choix. Mais disparaître comme ça, quand on est l'enfant de quelqu'un, ça ne se fait pas. C'est comme si on était mort. Tu peux le comprendre?» Elle réfléchit, puis continua, en se hâtant, comme si le temps allait lui manquer. «Je sais que tu m'en veux à cause de la disparition de ton père. Mais c'est à lui que tu dois en vouloir, pas à moi. Il m'a abandonnée avec vous, il m'a laissée seule; pendant plus d'un an, je n'ai pas dormi, ta sœur me réveillait toutes les nuits, elle pleurait dans ses cauchemars. Toi tu ne pleurais pas mais c'était presque pire. J'ai dû m'occuper de vous seule, vous nourrir, vous habiller, vous éduquer. Tu ne peux pas imaginer comme c'était dur. Alors, lorsque j'ai rencontré Aristide, pourquoi est-ce que j'aurais dit non? C'est un homme bon, il m'a aidée. Qu'est-ce que je devais faire, selon toi? Ton père, où était-il? Même quand il était encore là il n'était jamais là. C'est moi qui devais tout faire, vous torcher, vous laver, vous nourrir. Ton père, il passait vous voir un quart d'heure par jour, il jouait un peu avec vous, puis il retournait à ses livres ou à son travail. Mais c'est moi que tu hais». L'émotion me nouait la gorge: «Mais non, maman. Je ne te hais pas». – «Si, tu me hais, je le sais, je le vois. Tu es venu dans cet uniforme pour me dire combien tu me hais.» – «Pourquoi mon père est-il parti?» Elle inspira longuement: «Ça, personne ne le sait, sauf lui. Peut-être par ennui, tout simplement». – «Je ne le crois pas! Qu'est-ce que tu lui as fait?» – «Je ne lui ai rien fait, Max. Je ne l'ai pas chassé. Il est parti, c'est tout. Peut-être que je le fatiguais. Peut-être que c'est vous qui le fatiguiez». L'angoisse me gonflait le visage: «Non! C'est impossible. Il nous aimait!» – «Je ne sais pas s'il a jamais su ce qu'aimer veut dire, répondit-elle avec une grande douceur. S'il nous avait aimés, s'il vous avait aimés, il aurait au moins écrit. Ne serait-ce que pour dire qu'il ne reviendrait pas. Il ne nous aurait pas tous laissés dans le doute, dans l'angoisse». – «Tu l'as fait déclarer mort». – «Je l'ai fait en grande partie pour vous. Pour protéger vos intérêts. Il n'a jamais donné signe de vie, il n'a jamais touché à son compte en banque il a laissé toutes ses affaires en plan, j'ai dû tout régler, les comptes étaient bloqués, j'ai eu beaucoup de mal. Et je ne voulais pas que vous soyez dépendants d'Aristide. L'argent avec lequel tu es parti en Allemagne, tu crois qu'il venait d'où? C'était son argent, tu le sais bien, et tu l'as pris et tu t'en es servi. Sans doute est-il vraiment mort, quelque part». – «C'est comme si tu l'avais tué». Mes paroles la faisaient souffrir, je le voyais, mais elle restait calme. «Il s'est tué lui-même, Max. C'était son choix. Cela, tu dois le comprendre».