Poussé par une force muette, j'entrai dans l'ancienne chambre d'Una. Il y avait là maintenant un lit double, en bois peint en rouge et bleu, et des jouets bien alignés, parmi lesquels je reconnus avec colère certains des miens. Tous les vêtements étaient pliés et rangés dans des tiroirs et dans la penderie. Je fouillai rapidement à la recherche d'indices, de lettres, mais ne trouvai rien. Le nom de famille inscrit sur les carnets de notes m'était inconnu, et paraissait aryen. Ces carnets de notes remontaient à quelques années: ainsi, cela faisait un bon moment qu'ils vivaient là. J'entendis ma mère derrière moi: «Qu'est-ce que tu fais?» – «Je regarde», dis-je sans me retourner. – «Tu ferais mieux de descendre et d'aller couper le bois comme Aristide te l'a demandé. Je vais préparer à manger». Je me retournai; elle se tenait sur le pas de la porte, sévère, impassible. «Ces enfants, qui sont-ils?» – «Je te l'ai dit: les enfants d'une amie proche. Nous les avons recueillis quand elle a été incapable de s'en occuper. Ils n'avaient pas de père». – «Ils sont là depuis quand?» – «Depuis un certain temps. Toi aussi, tu es parti depuis un certain temps, mon petit». Je regardai autour de moi, puis la contemplai de nouveau: «Ce sont des petits Juifs, c'est ça? Avoue-le. Ils sont juifs, hein?» Elle ne se laissa pas démonter: «Cesse de déraisonner. Ce ne sont pas des Juifs. Si tu ne me crois pas, tu n'as qu'à aller les voir quand ils prennent leur bain. C'est comme ça que vous faites, non?» – «Oui. Parfois c'est comme ça qu'on fait». – «De toute façon, si c'était des Juifs, ça changerait quoi? Que leur ferais-tu?» – «Je ne leur ferais rien du tout». – «Qu'en faites-vous, des Juifs? continua-t-elle. On raconte toute sorte d'horreurs. Même les Italiens disent que ce n'est pas acceptable, ce que vous faites». Je me sentis soudainement vieux, fatigué: «On les envoie travailler, à l'Est. Ils construisent des routes, des maisons, ils travaillent dans des usines». Elle n'en démordait pas: «Les enfants aussi, vous les envoyez construire des routes? Vous prenez aussi les enfants, non?» – «Les enfants, ils vont dans des camps spéciaux. Ils restent avec les mères qui ne peuvent pas travailler.» – «Pourquoi faites-vous ça?» Je haussai les épaules: «Il fallait bien que quelqu'un le fasse. Les Juifs sont des parasites, des exploiteurs: maintenant, ils servent ceux qu'ils ont exploit tés. Les Français, je te signale, nous aident bien: en France, c'est la police française qui les arrête et qui nous les remet. C'est la loi française qui en décide. Un jour, l'histoire jugera que nous avons eu raison». – «Vous êtes complètement fous. Va couper le bois». Elle fit demi-tour et se dirigea vers l'escalier de service. J'allai ranger les trois livres de Burroughs dans mon sac, puis je me rendis à la remise. J'ôtai ma veste, pris la hache, posai une bûche sur le billot, et commençai à couper. C'était assez difficile, je n'avais pas l'habitude de ce genre de travail, je dus m'y reprendre à plusieurs reprises. En coupant, je songeai aux paroles de ma mère; ce n'était pas son manque de compréhension politique qui me travaillait, c'était le regard qu'elle portait sur moi: que voyait-elle, lorsqu'elle me regardait? J'éprouvais à quel point je peinais sous le poids du passé, des blessures reçues ou imaginées, des fautes irréparables, de l'irrémédiabilité du temps. Se débattre ne servait à rien. Lorsque j'eus découpé quelques bûches j'empilai les morceaux sur mes bras et les portai à la cuisine. Ma mère pelait des pommes de terre. Je posai le bois sur le tas, près du fourneau, et ressortis sans un mot en couper encore. Je fis ainsi plusieurs trajets. En travaillant, je pensais: au fond, le problème collectif des Allemands, c'était le même que le mien; eux aussi, ils peinaient à s'extraire d'un passé douloureux, à en faire table rase pour pouvoir commencer des choses neuves. C'est ainsi qu'ils en étaient venus à la solution radicale entre toutes, le meurtre, l'horreur pénible du meurtre.
Mais le meurtre était-il une solution? Je pensais aux nombreuses conversations que j'avais eues à ce sujet: en Allemagne, je n'étais pas le seul à douter. Et si le meurtre n'était pas une solution définitive, et si au contraire ce nouveau fait, encore moins réparable que les précédents, ouvrait à son tour de nouveaux abîmes? Alors, que restait-il comme issue? Dans la cuisine, je m'aperçus que j'avais gardé la hache. La pièce était vide: ma mère devait se trouver au salon. Je regardai le tas de bois, il semblait y en avoir assez. J'étais en nage; je posai la hache dans le coin, à côté du bois, et montai me laver et changer de chemise. Le repas se déroula dans un silence morne. Les jumeaux déjeunaient à l'école, nous n'étions que trois. Moreau tentait de commenter les dernières nouvelles – les Anglo-Américains avançaient rapidement sur Tunis; à Varsovie, des troubles avaient éclaté – mais je gardais obstinément le silence. Je le regardais, je me disais: C'est un homme rusé, il doit aussi garder le contact avec les terroristes, les aider un peu; si les choses empirent, il dira qu'il a toujours été de leur côté, qu'il n'a travaillé avec les Allemands que comme couverture. Quoi qu'il se passe, il saura faire son nid, ce vieux lion lâche et édenté. Même si les jumeaux n'étaient pas juifs, j'étais certain qu'il avait caché des Juifs: trop belle occasion, à si peu de frais (avec les Italiens, il ne risquait rien), de se donner un alibi pour la suite. Mais, venait alors cette pensée rageuse, nous lui montrerons, à lui et à ses semblables, ce que l'Allemagne a dans le ventre; nous ne sommes pas encore à terre. Ma mère aussi se taisait. Après le repas je déclarai que j'allais me promener. Je traversai le parc, passai la grille toujours entrebâillée et descendis jusqu'à la plage. Dans le chemin l'odeur de sel de la mer venait se mêler fortement à celle des pins, et de nouveau le passé se levait en moi, le passé heureux qui avait baigné dans ces odeurs, le passé malheureux aussi. À la plage, je pris à droite, vers le port et la ville. Au pied du fort Carré, sur une bande de terre surplombant la mer et entourée de pins parasols, s'étendait un terrain de sport où des enfants jouaient au ballon. Petit, j'étais un enfant chétif, je n'aimais pas le sport, je préférais lire; mais Moreau, qui me trouvait malingre, avait conseillé à ma mère de m'inscrire à un club de football; ainsi, j'avais moi aussi joué sur ce terrain. Ce ne fut pas un grand succès. Comme je n'aimais pas courir, on m'institua gardien de but; un jour, un autre enfant m'envoya le ballon si fort dans la poitrine que je fus projeté au fond de la cage. Je me souviens d'être resté couché là, regardant à travers le filet de la cage les têtes des pins agités dans la brise, jusqu'à ce que le moniteur vienne enfin voir si j'avais été assommé. Un peu plus tard eut lieu notre premier match contre un autre club. Le capitaine de l'équipe ne voulait pas que je joue; enfin, à la deuxième mi-temps, il me laissa sortir sur le terrain. Je me retrouvai, je ne sais trop comment, avec le ballon dans les pieds et me mis à courir vers le but. Devant moi, le terrain vide s'ouvrait grand, les spectateurs hurlaient, sifflaient, je ne voyais plus rien sauf ce but, le gardien impuissant qui s'efforçait de m'arrêter en agitant les bras, je triomphais de tout et je marquai, mais c'était le goal de ma propre équipe: dans les vestiaires, je fus roué de coups par les autres garçons, et je laissai là le football. Passé le fort s'incurve le port Vauban, une grande crique naturelle aménagée, où clapotaient des barques de pêche et des avisos de la marine italienne. Je m'assis sur un banc et allumai une cigarette, regardant les mouettes tournoyer autour des bateaux de pêche. Là aussi, j'étais souvent venu. Il y avait eu une promenade, en 1930, juste avant mon baccalauréat, durant les vacances de Pâques. Cela faisait près d'un an que j'évitais Antibes, depuis le mariage de ma mère avec Moreau, mais ces vacances-là, elle usa d'un tour adroit: elle m'écrivit, sans aucune allusion à ce qui s'était passé, ni à ma lettre d'injures, pour me dire qu'Una rentrait pour les fêtes et serait ravie de me revoir. Cela faisait trois ans que l'on nous gardait séparés: Les salauds, me dis-je, mais je ne pouvais pas refuser, et ils s'en doutaient bien. Nos retrouvailles furent embarrassées, nous parlions peu; bien entendu ma mère et Moreau ne nous laissaient pratiquement jamais seuls. À mon arrivée, Moreau m'avait pris par le bras: «Pas de cochonneries, hein? Je t'ai à l'œil». Pour lui, bourgeois épais qu'il était, il semblait évident que je l'avais séduite. Je ne dis rien, mais lorsqu'elle fut enfin là, je sus que je l'aimais plus que jamais. Quand, au milieu du salon, elle me frôla en passant, le dos de sa main touchant la mienne pendant une fraction de seconde, ce fut comme si un choc électrique me rivait au plancher, je dus me mordre la lèvre pour ne pas crier. Et puis nous étions allés nous promener autour du port. Notre mère et Moreau marchaient devant nous, là, à quelques pas de l'endroit où je me tenais assis et me remémorais ce moment; je parlai à ma sœur de mon école, des prêtres, de la corruption et des mœurs dépravées de mes camarades de classe. Je lui dis aussi que j'étais allé avec des garçons. Elle sourit doucement et me donna un rapide baiser sur la joue. Ses propres expériences n'avaient pas été trop dissemblables, même si la violence restait plus morale que physique. Les bonnes sœurs, me déclara-t-elle, étaient toutes névrosées, inhibées et frigides. Je ris et lui demandai où elle avait appris ces mots; les petites filles en pension, me répondit-elle avec un léger rire de joie, ne soudoyaient plus les concierges pour qu'ils leur passent en cachette des volumes de Voltaire et de Rousseau, mais plutôt Freud, Spengler et Proust, et si je ne les avais pas encore lus, il était grand temps de m'y mettre. Moreau s'arrêta pour nous acheter des cornets. Mais lorsqu'il eut rejoint notre mère, nous reprîmes la conversation: cette fois, je parlai de notre père. «Il n'est pas mort», chuchotai-je avec passion. – «Je sais, dit-elle. Et même s'il l'est, ce n'est pas à eux de l'enterrer». – «Ce n'est pas une question d'enterrement. C'est comme s'ils l'avaient assassiné. Assassiné avec du papier. Quelle ignominie! Pour leurs désirs honteux». – «Tu sais, dit-elle alors, je crois qu'elle l'aime». – «Je m'en fous! sifflai-je. Elle a épousé notre père et elle est sa femme. La vérité, c'est ça. Un juge ne peut rien y changer». Elle s'arrêta et me regarda: «Tu as sans doute raison». Mais déjà notre mère nous appelait et nous avancions vers elle, léchant nos cornets de glace à la vanille.