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En ville, je pris un verre de blanc à un comptoir, je pensais toujours à ces choses, et je me dis que j'avais vu ce que j'étais venu voir, même si je ne savais toujours pas ce que c'était; déjà, je songeais à partir. Je passai au guichet, près de l'arrêt des cars, et achetai un billet pour le lendemain, à destination de Marseille; à la gare, juste à côté, on me vendit le billet de train pour Paris, la correspondance était rapide, j'y serais avant le soir. Puis je rentrai chez ma mère. Le parc, autour de la maison, s'étendait tranquille et silencieux, parcouru par la douce rumeur des aiguilles caressées par la brise de mer. La porte vitrée du salon était restée ouverte: je m'approchai et appelai, mais personne ne répondit. Peut-être, me dis-je, font-ils la sieste. Moi aussi je me sentais fatigué, c'était sans doute le vin et le soleil; je contournai la maison et montai par l'escalier principal, sans rencontrer personne. Ma chambre était sombre, fraîche. Je me couchai et m'endormis. Lorsque je me réveillai la lumière avait changé, il faisait très sombre: sur le pas de ma porte, je distinguai les deux jumeaux, debout côte à côte, qui me regardaient fixement de leurs grands yeux ronds. «Qu'est-ce que vous voulez?» demandai-je. À ces mots, ils reculèrent d'un même pas et filèrent J'entendais leurs petits pas résonner sur le plancher puis dévaler le grand escalier. La porte principale claqua et ce fut de nouveau le silence. Je m'assis sur le rebord du lit et me rendis compte que j'étais nu; pourtant, je n'avais aucun souvenir de m'être relevé pour me déshabiller. Mes doigts blessés me faisaient mal et je les suçai distraitement. Puis je tournai le commutateur de la lampe, et, clignant des yeux, cherchai l'heure: ma montre, sur la table de nuit, s'était arrêtée. Je regardai autour de moi mais ne vis pas mes vêtements. Où donc avaient-ils bien pu passer? Je pris du linge frais dans mon sac et sortis mon uniforme du placard. Ma barbe râpait un peu mais je décidai de me raser plus tard et m'habillai. Je descendis par l'escalier de service. La cuisine était vide le fourneau froid. J'allai à l'entrée des fournisseurs. dehors, du côté de la mer, l'aube commençait à poindre et rosissait à peine le bas du ciel. Curieux que les jumeaux soient levés si tôt, me dis-je. Avais-je donc dormi pendant le dîner? Je devais être plus fatigué que je ne le pensais. Mon car partait de bonne heure, il fallait que je me prépare. Je fis demi-tour en fermant la porte, montai les trois marches qui menaient au salon et y entrai, me dirigeant à tâtons vers la porte vitrée. Dans la pénombre je butai sur quelque chose de mou, couché sur le tapis. Ce contact me glaça. Je reculai jusqu'au commutateur du lustre, passai la main derrière moi sans me retourner, et le tournai. La lumière jaillit de plusieurs lampes, vive, crue, presque blafarde.

Je regardai la forme que j'avais heurtée: c'était un corps, comme je l'avais instinctivement senti, et maintenant je vis que le tapis était imbibé de sang, que je marchais dans une mare de sang qui débordait du tapis et s'étalait sur les dalles de pierre, sous la table et jusqu'à la porte vitrée. L'horreur, l'effroi me donnaient une envie panique de fuir, de me cacher dans un endroit obscur; je fis un effort pour me maîtriser et dégainai mon arme de poing, accrochée à mon ceinturon. Je cherchai du doigt à défaire le cran de sûreté. Puis je m'approchai du corps. Je voulais éviter de marcher dans le sang mais c'était impossible. Lorsque je fus plus près je constatai qu'il s'agissait, mais cela je le savais déjà, de Moreau, la poitrine défoncée, le cou à moitié tranché, les yeux encore ouverts. La hache que j'avais laissée à la cuisine gisait dans le sang à côté du corps; ce sang presque noir trempait ses vêtements, éclaboussait son visage un peu penché, sa moustache grisonnante. Je regardai autour mais ne vis rien. La porte vitrée semblait fermée. Je retournai à la cuisine, ouvris le débarras, il n'y avait personne. Mes bottes laissaient de grandes traînées de sang sur le carrelage: j'ouvris la porte de service, sortis, et les essuyai sur l'herbe, tout en scrutant le fond du parc, sur le qui-vive. Mais il n'y avait rien. Le ciel pâlissait, les étoiles commençaient à disparaître. Je contournai la maison, ouvris la porte principale et montai. Ma chambre était vide; celle des jumeaux aussi. Le pistolet toujours au poing, je me retrouvai devant la porte de la chambre de ma mère. Je tendis la main gauche vers le bouton de la porte: mes doigts tremblaient. Je m'en saisis et ouvris. Les volets étaient fermés, il faisait sombre; sur le lit, je pouvais distinguer une forme grise. «Maman?» murmurai-je. Cherchant à tâtons, mon arme braquée, je trouvai le bouton du commutateur et allumai. Ma mère, en chemise de nuit à col en dentelle, gisait en travers du lit; ses pieds dépassaient un peu, l'un portait encore un chausson rose, l'autre, qui pendait, était nu. Pétrifié d'horreur, je n'oubliai pas de regarder derrière la porte et de me baisser rapidement pour vérifier sous le lit: à part le chausson tombé, il n'y avait rien. Tremblant, je m'approchai. Ses bras reposaient sur le couvre-lit, la chemise de nuit, proprement tirée jusqu'aux pieds, n'était pas froissée, elle ne paraissait pas s'être défendue. Je me penchai et plaçai mon oreille tout près de sa bouche ouverte: il n'y avait aucun souffle. Je n'osais pas la toucher. Elle avait les yeux exorbités et des marques rouges sur son cou décharné. Seigneur, me dis-je, on l'a étranglée, on a étranglé ma mère. J'examinai la chambre. Rien n'était bouleversé, les tiroirs des meubles étaient tous fermés, les placards aussi. Je passai dans le boudoir, il était vide, tout paraissait en place, je revins dans la chambre. Sur le couvre-lit, sur le tapis, sur sa chemise de nuit, je le vis alors, il y avait des taches de sang: l'assassin avait dû d'abord tuer Moreau, puis monter. L'angoisse m'étouffait, je ne savais pas quoi faire. Fouiller la maison? Retrouver les jumeaux et les interroger? Appeler la police? Je n'avais pas le temps, je devais prendre mon car. Doucement, tout doucement, je pris le pied qui pendait et le replaçai sur le lit. J'aurais dû lui remettre le chausson tombé mais je n'avais pas le courage de toucher ma mère de nouveau. Je sortis de la chambre, presque à reculons. Dans ma chambre, j'enfournai mes quelques affaires dans mon sac, et je quittai la maison, en refermant la porte d'entrée. Mes bottes portaient encore des traces de sang, je les rinçai dans une bassine abandonnée avec un peu d'eau de pluie. Je ne voyais aucun signe des jumeaux: ils avaient dû s'enfuir. De toute façon ces enfants ne me concernaient pas.