Le voyage se déroula comme un film, je ne pensais pas, les moyens de transport se suivaient, je tendais mes billets lorsqu'on me les demandait, les autorités ne me faisaient aucun problème. En quittant la maison, sur le chemin de la ville, le soleil était maintenant pleinement levé sur la mer qui grondait doucement, j'avais croisé une patrouille italienne qui jeta un regard curieux sur mon uniforme, mais ne dit rien; juste avant de monter dans l'autocar, un policier français accompagné de deux bersaglieri m'accosta pour me demander mes papiers: lorsque je lui montrai et lui traduisis la lettre de l'Einsatzkommando de Marseille, il salua et me laissa partir. Cela valait mieux, j'aurais été incapable de discuter, j'étais pétrifié d'angoisse, mes pensées comme figées. Dans le car je me rendis compte que j'avais oublié mon costume, tous mes vêtements de la veille. À la gare de Marseille je dus patienter une heure, je commandai un café et le bus au comptoir, dans le brouhaha du grand hall. Il fallait que je raisonne un peu. Il avait dû y avoir des cris, du bruit; comment était-il possible que je ne me sois pas réveillé? Je n'avais bu qu'un verre de vin. Et puis l'homme n'avait pas tué les jumeaux, ils avaient dû hurler. Pourquoi n'étaient-ils pas venus me chercher? Que faisaient-ils là, muets, lorsque je m'étais réveillé? L'assassin n'avait pas dû fouiller la maison, en tout cas il n'était pas entré dans ma chambre. Et qui était-il? Un bandit, un voleur? Mais rien ne semblait avoir été touché, déplacé, bouleversé. Peut-être les jumeaux l'avaient-ils surpris, et il s'était enfui. Mais cela n'avait pas de sens, ils n'avaient pas crié, ils n'étaient pas venus me chercher. Le tueur était-il seul? Mon train partait, je montai, m'assis, je ratiocinais toujours. Si ce n'était pas un voleur, ou des voleurs, alors quoi? Un règlement de comptes? Une affaire de Moreau qui avait mal tourné? Les terroristes du maquis, venus faire un exemple? Mais les terroristes ne massacraient pas les gens à la hache, comme des sauvages, ils les emmenaient dans une forêt pour un simulacre de procès, puis les fusillaient. Et, encore une fois, je ne m'étais pas éveillé, moi qui ai le sommeil si léger, je ne comprenais pas, l'angoisse me tordait le corps, je suçais mes doigts à demi cicatrisés, mes pensées vaticinaient, dérapaient follement, prises dans le rythme saccadé du train, je n'étais sûr de rien, rien ne faisait sens. À Paris, j'attrapai sans problème l'express de minuit pour Berlin; en arrivant, je repris une chambre dans le même hôtel. Tout était tranquille, silencieux, quelques voitures passaient, les éléphants, que je n'étais toujours pas allé voir, barrissaient dans la lumière du petit matin. J'avais dormi quelques heures dans le train, un sommeil noir, sans rêves; j'étais encore épuisé, mais impossible de me recoucher. Ma sœur, me dis-je enfin, il faut que j'avertisse Una. Je me rendis au Kaiserhof: le Freiherr von Üxküll avait-il laissé une adresse? «Nous ne pouvons pas communiquer les adresses de nos clients, Herr Sturmbannführer» fut la réponse. Mais ils pouvaient au moins expédier un télégramme? Il s'agissait d'une urgence familiale. Cela oui, c'était possible. Je demandai un formulaire et le rédigeai sur le comptoir de la réception: MAMAN MORTE ASSASSINÉE STOP MOREAU AUSSI STOP SUIS À BERLIN TÉLÉPHONE-MOI STOP, suivi du numéro de l'hôtel Eden. Je le tendis au réceptionniste avec un billet de dix reichsmarks; il le lut d'un air grave et me dit en inclinant légèrement la tête: «Mes condoléances, Herr Sturmbannführer». – «Vous l'envoyez tout de suite?» – «J'appelle la poste à l'instant, Herr Sturmbannführer». Il me rendit la monnaie et je rentrai à l'Eden, laissant des instructions pour qu'on vienne me chercher immédiatement en cas d'appel, quelle que soit l'heure. Je dus attendre jusqu'au soir. Je pris l'appel dans une cabine à côté de la réception, heureusement isolée. Una avait une voix paniquée: «Que s'est-il passé?» J'entendais qu'elle avait pleuré. Je commençai le plus calmement possible: «J'étais à Antibes, je suis allé leur rendre visite. Hier matin»… Ma voix trébucha. Je me raclai la gorge et repris: «Hier matin je me suis réveillé…» Ma voix se brisa et je ne pus continuer. J'entendais ma sœur appeler: «Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui s'est passé?» – «Attends», dis-je durement et je baissai le combiné au niveau de ma cuisse tandis que j'essayais de me reprendre. Cela ne m'était jamais arrivé, de perdre ainsi le contrôle de ma voix; même dans les pires moments, j'avais toujours su rendre compte de manière réglée et précise. Je toussai, puis encore, puis ramenai le combiné au niveau de mon visage et lui expliquai en peu de mots ce qui s'était passé. Elle n'eut qu'une question, frénétique, affolée: «Et les jumeaux? Où sont les jumeaux?» Et là je devins comme fou, je ruai dans la cabine, frappant les parois du dos, du poing, du pied, hurlant dans le combiné: «Qui sont ces jumeaux?! Ces putains de mômes, ils sont à qui?» Un chasseur, alerté par le vacarme, s'était arrêté devant la cabine et me regardait à travers la vitre. Je me calmai avec un effort. Ma sœur, au bout du fil, restait muette. Je respirai et dis dans le combiné: «Ils sont vivants. Je ne sais pas où ils sont passés». Elle ne disait rien, je croyais entendre sa respiration à travers le grésillement de la ligne internationale. «Tu es là?» Aucune réponse. «Ils sont à qui?» demandai-je encore, doucement. Elle ne parlait toujours pas. «Merde!» hurlai-je, et je raccrochai d'un coup sec. Je sortis en trombe de la cabine et me plantai devant la réception. Je pris mon carnet d'adresses, trouvai un numéro, le griffonnai sur un morceau de papier et le tendis au concierge.