«La cuisine et les toilettes sont au fond. L'eau chaude est rationnée, alors pas de bains». Au mur pendaient deux portraits encadrés de noir; un homme d'une trentaine d'années, avec une petite moustache de fonctionnaire, et un jeune gars blond, solide, en uniforme de la Wehrmacht. «C'est votre mari?» demandai-je respectueusement Une grimace déforma son visage: «Oui Et mon fils Franz, mon petit Franzi. Il est tombé le premier jour de la campagne de France. Son Feldwebel m'a écrit qu'il est mort en héros, pour sauver un camarade, mais il a pas eu de médaille. Il voulait venger son papa, mon Bubi, là, qui est mort gazé à Verdun». – «Toutes mes condoléances». – «Oh, pour Bubi, je me suis habituée, vous savez. Mais mon petit Franzi me manque encore». Elle me coula un regard calculateur. «Dommage que je n'aie pas de fille. Vous auriez pu l'épouser. Ça m'aurait plu, un gendre officier. Mon Bubi était Unterfeldwebel et mon Franzi encore Gefreiter». – «En effet, répondis-je poliment, c'est dommage». J'indiquai les bibelots: «Est-ce que je pourrais vous demander d'enlever tout ça? J'aurais besoin de place, pour mes affaires». Elle prit un air indigné: «Et où est-ce que vous voulez que je les mette? Chez moi, il y a encore moins de place. Et puis c'est joli. Vous n'aurez qu'à les pousser un peu. Mais attention, hein! Qui casse paye». Elle indiqua les portraits: «Si vous voulez, je peux reprendre ça. Je ne voudrais pas vous affliger de mon deuil». – «Ce n'est pas important», dis-je. – «Bon, alors je les laisse. C'était la pièce préférée de Bubi». Nous nous mîmes d'accord pour les repas et je lui donnai une partie de mes tickets de rationnement. Je m'installai le mieux possible; de toute façon, je n'avais pas beaucoup d'effets. En tassant les bibelots et les mauvais romans d'avant l'autre guerre, je parvins à dégager quelques étagères où je plaçai mes propres livres, que je fis venir de la cave où je les avais entreposés avant de partir pour la Russie. Cela me fit plaisir de les déballer et de les feuilleter, même si nombre d'entre eux avaient été abîmés par l'humidité. Je rangeai à leur côté l'édition de Nietzsche que m'avait offerte Thomas et que je n'avais jamais ouverte, les trois Burroughs rapportés de France et le Blanchot, dont j'avais abandonné la lecture; les Stendhal que j'avais emportés en Russie y étaient restés, tout comme ses propres journaux de 1812 et un peu de la même manière, au fond. Je regrettais de ne pas avoir songé à les remplacer lors de mon passage à Paris, mais il y aurait toujours une occasion, si je vivais encore. L'opuscule sur le meurtre rituel me mit dans l'embarras: alors que je pouvais facilement classer le Festgabe avec mes livres d'économie et de science politique, ce livre-là avait un peu de mal à trouver sa place. Je le glissai enfin avec les livres d'histoire, entre von Treitschke et Gustav Kossinna. Ces livres et mes vêtements, voilà tout ce que je possédais, hormis un gramophone et quelques disques; le kindjal de Naltchik, hélas, était aussi resté à Stalingrad. Lorsque j'eus tout rangé, je mis des arias de Mozart, me renversai dans un fauteuil et allumai une cigarette. Frau Gutknecht entra sans frapper et se fâcha tout de suite: «Vous n'allez pas fumer ic i! Ça va faire puer les rideaux». Je me relevai et tirai les pans de ma tunique: «Frau Gutknecht. Je vous prierai de bien vouloir frapper, et d'attendre ma réponse avant d'entrer». Elle vira au cramoisi: «Excusez-moi, Herr Offizier! Mais je suis chez moi, non? Et puis, sauf votre respect, je pourrais être votre mère. Qu'est-ce que ça vous fait, si j'entre? Vous n'avez pas l'intention de faire monter des filles, quand même? C'est une maison respectable, ici, une maison de bonne famille». Je décidai qu'il était urgent de mettre les choses au clair: «Frau Gutknecht, je loue vos deux chambres; donc ce n'est plus chez vous mais chez moi. Je n'ai aucune intention de faire monter des filles, comme vous le dites, mais je tiens à ma vie privée. Si cet arrangement ne vous convient pas, je reprendrai mes affaires et mon loyer et partirai. Est-ce que vous comprenez?» Elle se calma: «Le prenez pas comme ça, Herr Offizier… J'ai pas l'habitude, c'est tout. Vous pouvez même fumer si vous voulez. Seulement, vous pourriez ouvrir les fenêtres»… Elle regarda mes livres: «Je vois que vous êtes cultivé»… Je l'interrompis: «Frau Gutknecht. Si vous n'avez rien d'autre à me demander, je vous serais reconnaissant de me laisser». – «Oh oui, pardon, oui». Elle ressortit et je fermai derrière elle, laissant la clef dans la serrure.
Je réglai mes papiers avec le service du personnel et retournai voir Brandt. Il m'avait fait libérer un des petits bureaux clairs aménagés dans les combles de l'ancien hôtel. J'avais à ma disposition une antichambre avec un téléphone et un cabinet de travail pourvu d'un divan; une jeune secrétaire, Fräulein Praxa; et les services d'un planton, qui desservait trois bureaux, et d'une équipe de dactylos disponibles pour tout l'étage. Mon chauffeur se nommait Piontek, un Volksdeutscher de Haute-Silésie qui me servirait aussi d'ordonnance durant mes déplacements; le véhicule était à ma disposition, mais le Reichsführer insistait pour que tout déplacement d'ordre personnel soit comptabilisé à part, et le coût de l'essence prélevé sur mon salaire. Je trouvais tout cela presque extravagant. «Ce n'est rien. Il faut avoir les moyens de travailler correctement», me rassura Brandt avec un petit sourire. Je ne pus rencontrer le chef du Persönlicher Stab, l'Obergruppenführer Wolff; il se remettait d'une grave maladie, et Brandt assumait de fait toutes ses fonctions depuis des mois. Il me donna quelques précisions supplémentaires sur ce que l'on attendait de moi. «D'abord, il importe que vous vous familiarisiez avec le système et ses problèmes. Tous les rapports adressés au Reichsführer à ce sujet sont archivés ic i: faites-les-vous monter et parcourez-les. Voici une liste des officiers S S à la tête des différents départements concernés par votre mandat. Prenez rendez-vous et allez discuter avec eux, ils vous attendent et vous parleront franchement. Lorsque vous aurez obtenu une vue d'ensemble convenable, vous partirez faire une tournée d'inspection». Je consultai la liste: il s'agissait surtout d'officiers du Wirtschafts-Verwaltungshauptamt (le bureau central S S pour l'Économie et l'Administration) et du RSHA. «L'Inspection des camps a été rattachée au WVHA, n'est-ce pas?» demandai-je. – «Oui, répondit Brandt, il y a un peu plus d'un an. Voyez votre liste, c'est l'Amtsgruppe D, maintenant. On vous a mis le Brigadeführer Glücks, le chef de la direction, son adjoint l'Obersturmbannführer Liebehenschei qui entre nous vous sera sans doute plus utile que son supérieur, et quelques chefs de départements. Mais les camps ne sont qu'une facette du problème; il y a aussi les entreprises SS. L'Obergruppenführer Pohl, qui dirige le WVHA, vous recevra pour vous en parler. Bien entendu, si vous voulez rencontrer d'autres officiers pour approfondir certains points, ne vous gênez pas: mais voyez ceux-là d'abord. Au RSHA, l'Obersturmbannführer Eichmann vous expliquera le système des transports spéciaux, et il vous présentera aussi l'état d'avancement de la résolution de la question juive et ses perspectives futures». – «Je peux vous poser une question, Herr Obersturmbannführer?» – «Je vous en prie». – «Si je vous comprends bien, je peux avoir accès à tous les documents concernant la solution définitive de la question juive?» – «En ce que la résolution du problème juif affecte directement la question du déploiement maximal de la main-d'œuvre, oui. Mais je tiens à préciser que ceci fera de vous, et à un degré de loin supérieur à vos fonctions en Russie, un Geheimnisträger, un porteur de secrets. Il vous est strictement interdit d'en discuter avec qui que ce soit hors du service, y compris les fonctionnaires des ministères et du Parti avec qui vous serez en contact. Le Reichsführer ne permet qu'une sentence pour toute violation de cette règle: la peine de mort». Il désigna de nouveau la feuille qu'il m'avait donnée: «Vous pouvez parler librement avec tous les officiers de cette liste; pour leurs subordonnés, renseignez-vous d'abord». – «Bien». -»Pour vos rapports, le Reichsführer a fait édicter des Sprachregelungen, des règles de langage. Prenez-en connaissance et conformez-vous-y strictement. Tout rapport non conforme vous sera renvoyé». – «Zu Befehl, Herr Obersturmbannführer».