Je me plongeai dans le travail comme dans un bain revigorant, une des sources sulfureuses de Piatigorsk. Des journées durant, assis sur le petit canapé de mon bureau, je dévorais rapports, correspondances, ordres, tables d'organisation, fumant de temps en temps une cigarette discrète à ma fenêtre. Fräulein Praxa, une Sudète un peu écervelée qui aurait visiblement préféré passer ses journées à papoter au téléphone, devait constamment monter et descendre des archives, et se plaignait que ses chevilles gonflaient «Merci, lui disais-je sans la regarder lorsqu'elle entrait dans ma pièce avec une nouvelle liasse. Posez ça là, prenez ceux-là, j'ai fini, vous pouvez les remporter». Elle soupirait et repartait en essayant de faire le plus de bruit possible. Frau Gutknecht s'était rapidement révélée une cuisinière exécrable, connaissant tout au plus trois plats, tous avec du chou, et qu'elle ratait souvent; le soir, je pris ainsi l'habitude de renvoyer Fräulein Praxa, de descendre au mess avaler un morceau, et de travailler encore dans mon bureau, tard la nuit, ne rentrant que pour dormir. Pour ne pas retenir Piontek, je prenais l'U-Bahn; à ces heures-là, la ligne C était presque vide, et j'avais du plaisir à observer les rares passagers, leurs visages fripés, fatigués, cela me sortait un peu de moi-même et de mon travail. Plusieurs fois, je me trouvai dans un wagon avec le même homme, un fonctionnaire qui comme moi devait travailler tard; lui ne me remarquait jamais, car il était toujours plongé dans un livre. Or cet homme, autrement si peu remarquable, lisait d'une manière remarquable: tandis que ses yeux parcouraient les lignes, ses lèvres bougeaient comme s'il prononçait les mots, mais sans un son que je puisse entendre, pas même un chuchotement; et je ressentais alors quelque chose de l'étonnement d'Augustin, lorsqu'il aperçut pour la première fois Jérôme en train de lire en silence, uniquement avec les yeux, lui le provincial qui ne savait pas qu'une telle chose était possible, qui ne savait que lire à voix haute, en s'écoutant. Au cours de mes lectures, je tombai sur le rapport rendu fin mars au Reichsführer par le Dr. Korherr, ce statisticien maussade qui contestait nos chiffres: les siens, je dois l'avouer, m'épouvantèrent. Au terme d'un argumentaire statistique difficile à suivre pour un non-spécialiste, il concluait qu'en date du 31 décembre 1942 1873549 Juifs, hors Russie et Serbie, étaient morts, avaient été «transportés vers l'Est», ou s'étaient vu «écluses à travers des camps» (durchgeschleust, terme curieux imposé, je m'imagine, par les Sprachregelungen du Reichsführer). En tout, estimait-il en conclusion, l'influence allemande, depuis la Prise du Pouvoir, avait réduit la population juive d'Europe de quatre millions, chiffre incluant, si je comprenais bien, l'émigration d'avant-guerre. Même après ce que j'avais pu voir en Russie, c'était impressionnant: on avait depuis longtemps dépassé le niveau artisanal des Einsatzgruppen. À travers toute une série d'ordres et d'instructions, je pus aussi me faire une idée de la difficile adaptation de l'Inspection des camps aux exigences de la guerre totale. Alors que la formation même du WVHA et son absorption de l'IKL, censés signaler et mettre en œuvre un passage à la production de guerre maximale, datait de mars 1942, des mesures sérieuses pour réduire la mortalité des détenus et améliorer leur rendement n'avaient été promulguées qu'en octobre; en décembre encore, Glücks, le chef de l'IKL, ordonnait aux médecins des Konzentrationslager d'améliorer les conditions sanitaires, de faire baisser la mortalité, et d'augmenter la productivité, mais encore une fois sans préciser de mesures concrètes. D'après les statistiques du D II que je consultais, la mortalité, exprimée en pourcentages mensuels, avait fortement baissé: le taux global pour l'ensemble des KL était passé de 10 % de pertes en décembre à 2,8 % en avril. Mais cette baisse restait toute relative, car la population des camps ne cessait de croître; les chiffres des pertes nettes, eux, n'évoluaient pas. Un rapport semi-annuel du D II indiquait que de juillet à décembre 1942 57503 détenus sur 96 770, soit 60 % du total, étaient morts; or, depuis janvier, les pertes continuaient à tourner autour de six ou sept mille par mois. Aucune des mesures entreprises ne semblait capable de les réduire. En outre, certains camps paraissaient nettement pires que d'autres; le taux de mortalité en mars à Auschwitz, un KL de Haute-Silésie dont j'entendais alors parler pour la première fois, avait été de 15,4 %. Je commençais à voir où voulait en venir le Reichsführer. Néanmoins je me sentais très peu sûr de moi. Était-ce la conséquence des événements récents, ou tout simplement mon manque inné d'instinct bureaucratique? Toujours est-il que, ayant réussi à glaner dans les documents une idée d'ensemble du problème, je décidai, avant de monter à Oranienburg où siégeaient les gens de Pl KL, de consulter Thomas. J'aimais bien Thomas, mais jamais je ne lui aurais parlé de mes problèmes personnels; toutefois pour mes doutes professionnels, il était le meilleur confident que je connusse. Il m'avait une fois exposé de manière lumineuse le principe de fonctionnement du système (ce devait être en 1939, ou peut-être même fin 1938, lors des conflits internes qui avaient secoué le mouvement après la Kristallnacht): «Que les ordres restent toujours vagues, c'est normal, c'est même délibéré, et cela découle de la logique même du Führerprinzip. C'est au destinataire de reconnaître les intentions du distributeur et d'agir en conséquence. Ceux qui insistent pour avoir des ordres clairs ou qui veulent des mesures législatives n'ont pas compris que c'est la volonté du chef et non ses ordres qui comptent, et que c'est au receveur d'ordres de savoir déchiffrer et même anticiper cette volonté. Celui qui sait agir ainsi est un excellent national-socialiste, et on ne viendra jamais lui reprocher son excès de zèle, même s'il commet des erreurs; les autres, ce sont ceux qui, comme dit le Führer, ont peur de sauter par-dessus leur propre ombre». Cela, je l'avais compris; mais je comprenais aussi que je manquais de talent pour pénétrer les façades, deviner les enjeux cachés; or, ce talent-là, Thomas justement le possédait au plus haut point, et voilà pourquoi il roulait en cabriolet de sport tandis que je rentrais en U-Bahn. Je le retrouvai au Neva Grill, un des bons restaurants qu'il aimait fréquenter. Il me parla avec un amusement cynique du moral de la population, tel qu'il transparaissait dans les rapports confidentiels d'Ohlendorf, dont il recevait copie: «Il est remarquable à quel point les gens sont bien informés des prétendus secrets, le programme d'euthanasie, la destruction des Juifs, les camps de Pologne, le gaz, tout. Toi, en Russie, tu n'avais jamais entendu parler des KL de Lublin ou de Silésie, mais le moindre chauffeur de tramway de Berlin ou de Düsseldorf sait qu'on y brûle des détenus. Et malgré le matraquage de la propagande de Goebbels, les gens restent capables de se former des opinions. Les radios étrangères ne sont pas la seule explication, car beaucoup de gens, quand même, ont peur de les écouter. Non, toute l'Allemagne, aujourd'hui, est un vaste tissu de rumeurs, une toile d'araignée qui s'étend à tous les territoires sous notre contrôle, le front russe, les Balkans, la France. Les informations circulent à une vitesse folle. Et les plus malins sont capables de recouper ces informations pour parfois arriver à des conclusions étonnamment précises. Tu sais ce qu'on a fait, récemment? On a lancé une rumeur à Berlin, une vraie fausse rumeur, basée sur des informations authentiques mais déformées, pour étudier en combien de temps et par quel moyen elle se transmettait On l'a relevée à Munich, à Vienne, à Königsberg et à Hambourg en vingt-quatre heures, à Linz, Breslau, Lübeck et Iéna en quarante-huit. Je suis tenté d'essayer la même chose à partir de l'Ukraine, pour voir. Mais ce qui est encourageant, c'est que malgré tout les gens continuent à soutenir le Parti et les autorités, ils ont toujours foi en notre Führer et croient à l'Endsieg. Ce qui démontre quoi? Qu'à peine dix ans après la Prise du Pouvoir, l'esprit national-socialiste est devenu la vérité de la vie quotidienne du Volk. Il a pénétré dans les moindres recoins. Et donc même si nous perdons la guerre, il survivra». – «Parlons plutôt de la façon de gagner la guerre, veux-tu?» Tout en mangeant, je lui exposai les instructions que j'avais reçues et l'état général de la situation tel que je le comprenais. Il m'écoutait en buvant du vin et en découpant son rumsteck, grillé à la perfection, le cœur de la viande rose et juteux. Il acheva son plat et se resservit du vin avant de répondre. «Tu as décroché un poste très intéressant, mais je ne te l'envie pas. J'ai l'impression qu'on t'a balancé dans un panier de crabes, et que si tu ne fais pas gaffe tu vas te faire bouffer les fesses. Qu'est-ce que tu sais de la situation politique? Intérieure, je veux dire». Je finissais aussi de manger: «Je ne sais pas grand-chose de la situation politique intérieure». – «Eh bien tu devrais. Elle a radicalement évolué depuis le début de la guerre. Primo, le Reichsmarschall est out, définitivement à mon avis. Entre l'échec de la Luftwaffe contre les bombardements, sa corruption homérique, et son usage immodéré des stupéfiants, plus personne ne fait attention à lui: il fait de la figuration, on le sort du placard quand il faut quelqu'un pour parler à la place du Führer. Le cher Dr. Goebbels, malgré ses vaillants efforts après Stalingrad, est sur la touche. L'étoile montante, aujourd'hui, c'est Speer. Quand le Führer l'a nommé, tout le monde lui donnait six mois; depuis, il a triplé notre production d'armement, et le Führer lui accorde tout ce qu'il demande. De plus, ce petit architecte dont on se moquait s'est révélé un politicien remarquable, et il s'est ménagé de solides appuis: Milch, qui gère le ministère de l'Aviation pour Gering, et Fromm, le patron de l'Ersatzheer. Quel est l'intérêt de Fromm? Fromm doit fournir des hommes à la Wehrmacht; donc, chaque travailleur allemand remplacé par un travailleur étranger ou un détenu est un soldat de plus pour Fromm. Speer, lui, ne réfléchit qu'aux moyens d'augmenter la production, et Milch fait de même pour la Luftwaffe. Tous ne demandent qu'une chose: des hommes, des hommes, des hommes. Et c'est là que le Reichsführer a un problème. Bien sûr, personne ne peut critiquer le programme Endlösung en lui-même: c'est un ordre direct du Führer, et donc les ministères peuvent juste chipoter sur les marges, en jouant sur la diversion d'une partie des Juifs pour le travail. Mais depuis que Thierack a accepté de vider ses prisons au profit des KL, ceux-ci en sont venus à représenter un vivier de main-d'œuvre non négligeable. Ça n'est rien, bien sûr, à côté des travailleurs étrangers, mais c'est quand même quelque chose. Or le Reichsführer est très jaloux de l'autonomie de la SS, et justement, Speer empiète là-dessus. Quand le Reichsführer a voulu que les industries viennent s'implanter dans les KL, Speer est allé voir le Führer et presto! ce sont les détenus qui sont partis aux usines. Tu vois le problème: le Reichsführer sent qu'il est en position de faiblesse et doit donner des gages à Speer, montrer qu'il fait preuve de bonne volonté. Bien sûr, s'il parvient réellement à reverser plus de main-d'œuvre à l'industrie, tout le monde est content. Mais c'est là, à mon avis, qu'intervient le problème interne: la S S, tu vois, c'est comme le Reich en petit, ça tire un peu de tous les côtés. Tu prends l'exemple du RSHA: Heydrich était un génie, une force de la nature et un national-socialiste admirable; mais je suis convaincu que le Reichsführer a été secrètement soulagé de sa mort. Déjà, l'envoyer à Prague, c'était brillant: Heydrich a pris ça comme une promotion, mais il voyait bien qu'il était un peu obligé de lâcher prise sur le RSHA, simplement parce qu'il n'était plus à Berlin. Sa tendance à l'autonomisation était très forte, c'est pour ça que le Reichsführer n'a pas voulu le remplacer. Et là, ce sont les Amtchefs qui ont commencé à partir chacun de son côté. Alors le Reichsführer a nommé Kaltenbrunner pour les contrôler, en espérant que Kaltenbrunner, qui est une bête achevée, resterait contrôlable, lui. Mais tu vas voir que ça va recommencer: c'est la fonction qui l'exige, plus que l'homme. Et c'est la même chose pour tous les autres départements et divisions. L'IKL est particulièrement riche en alte Kämpfer: là, même le Reichsführer doit prendre des pincettes». – «Si je comprends bien, le Reichsführer veut faire avancer des réformes sans trop agiter l'IKL?» – «Ou alors il se moque des réformes, mais veut s'en servir comme instrument pour serrer la vis aux récalcitrants. Et en même temps, il doit démontrer à Speer qu'il coopère avec lui, mais sans lui donner la possibilité de toucher à la S S ou de rogner sur ses privilèges». – «Effectivement, c'est délicat» – «Ah! Brandt te l'a bien dit: analyse et diplomatie». – «Il a dit initiative, aussi». – «Certainement! Si tu trouves des solutions, même à des problèmes qu'on ne t'a pas directement soumis, mais qui répondent aux intérêts vitaux du Reichsführer, ta carrière est faite. Mais si tu commences à faire du romantisme bureaucratique et à vouloir tout chambouler, tu vas très vite te retrouver substitut dans une SD-Stelle pouilleuse au fond de la Galicie. Alors gare: si tu me refais le même coup qu'en France, je m'en voudrai de t'avoir sorti de Stalingrad. Rester vivant, ça se mérite». Cet avertissement à la fois moqueur et redoutable fut péniblement souligné par une brève lettre que je reçus de ma sœur. Comme je m'en doutais, elle était partie pour Antibes dès notre conversation téléphonique: Max, la police parlait d'un psychopathe ou d'un voleur ou même d'un règlement de comptes. En fait ils ne savent rien. Ils m'ont dit qu'ils enquêtaient sur les affaires d'Aristide. C'était odieux. Ils m'ont posé toutes sortes de questions sur la famille: je leur ai parlé de toi, mais je ne sais pas pourquoi, je me suis gardée de leur dire que tu étais là. Je ne sais pas à quoi je pensais mais j'avais peur de t'attirer des ennuis. Et puis à quoi bon? Je suis part