– «Excusez-moi, intervint un des commensaux, mais Kant de toute façon n'était-il pas antisémite?» -
«Certes, répondis-je. Mais son antisémitisme restait purement religieux, tributaire de sa croyance en la vie future. Ce sont là des conceptions que nous avons largement dépassées». Frau Eichmann, aidée d'une des invitées, débarrassait la table. Eichmann servait du schnaps et allumait une cigarette. Pendant quelques minutes, le bavardage reprit. Je bus mon schnaps et fumai aussi. Frau Eichmann servit du café. Eichmann me fit signe: «Venez avec moi. Je veux vous montrer quelque chose». Je le suivis dans sa chambre à coucher. Il alluma la lumière, m'indiqua une chaise, tira une clef de sa poche, et, tandis que je m'asseyais, il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit un album assez épais relié en cuir noir granulé. Les yeux brillants, il me le tendit et s'assit sur le lit. Je le feuilletai: il s'agissait d'une série de rapports, certains sur papier bristol, d'autres sur papier ordinaire, et de photographies, le tout relié en un album comme celui que j'avais conçu à Kiev après la Grosse Aktion. La page de titre, calligraphiée en lettres gothiques, annonçait: LE QUARTIER JUIF DE VARSOVIE N'EXISTE PLUS! «Qu'est-ce que c'est?» demandai-je. – «Ce sont les rapports du Brigadeführer Stroop sur la répression du soulèvement juif. Il a offert cet album au Reichsführer, qui me l'a communiqué pour que je l'étudie». Il en rayonnait de fierté. «Regardez, regardez, c'est étonnant». J'examinai les clichés: il y en avait d'impressionnants. Des bunkers fortifiés, des immeubles incendiés, des Juifs sautant des toits pour échapper aux flammes; puis les décombres du quartier après la bataille. La Waffen-SS et les forces auxiliaires avaient dû réduire les poches de résistance à l'artillerie, à bout portant. «Ça a duré presque un mois, chuchota Eichmann en se mordillant une cuticule. Un mois! Avec plus de six bataillons. Regardez au début, la liste des pertes». La première page dénombrait seize morts, dont un policier polonais. Suivait une longue liste de blessés.