«Qu'est-ce qu'ils avaient comme armes?» demandai-je. – «Pas grand-chose, heureusement. Quelques mitrailleuses, des grenades et des pistolets, des bouteilles incendiaires». – «Comment est-ce qu'ils les ont obtenus?» -»Sans doute auprès des partisans polonais. Ils se sont battus comme des loups, vous avez vu? Des Juifs affamés depuis trois ans. Les Waffen-SS étaient choqués». C'était presque la même réaction que Thomas, mais Eichmann semblait plus effrayé qu'admiratif. «Le Brigadeführer Stroop affirme que même les femmes cachaient des grenades sous leurs jupes pour se faire sauter avec un Allemand lorsqu'elles se rendaient». – «C'est compréhensible, fis-je. Elles savaient ce qui les attendait. Le quartier été entièrement vidé?» – «Oui. Tous les Juifs pris vivants ont été dirigés sur Treblinka. C'est un des centres dirigés par le Gruppenführer Globocnik». -»Sans sélection». – «Bien sûr! Beaucoup trop dangereux. Vous savez, encore une fois, c'est l'Obergruppenführer Heydrich qui avait raison. Il comparait cela à une maladie: c'est toujours le résidu final qui est le plus difficile à détruire. Les faibles, les vieux disparaissent tout de suite; à la fin, il ne reste plus que les jeunes, les forts, les rusés. C'est très inquiétant, parce que c'est le produit de la sélection naturelle, le vivier biologique le plus fort: si ceux-là survivent, dans cinquante ans tout est à recommencer. Je vous ai déjà expliqué que ce soulèvement nous a beaucoup inquiétés. Si cela se reproduit, ce pourrait être une catastrophe. Il ne faut leur laisser aucune opportunité. Imaginez une pareille révolte dans un camp de concentration! Impensable». – «Pourtant, il nous faut des travailleurs, vous le savez bien». – «Bien sûr, ce n'est pas moi qui décide. Je voulais simplement souligner les risques. La question du travail, je vous l'ai déjà dit, ce n'est pas du tout mon domaine, et chacun a ses idées. Mais bon: comme le dit souvent l'Amtchef, on ne peut pas raboter une planche sans que les éclats volent. C'est tout ce que je veux dire». Je lui rendis l'album. «Merci de m'avoir montré cela, c'était très intéressant». Nous rejoignîmes les autres; déjà, les premiers invités prenaient congé. Eichmann me retint pour un dernier verre, puis je m'excusai en remerciant Frau Eichmann et en lui baisant la main. Dans le couloir d'entrée, Eichmann me donna une tape amicale dans le dos: «Permettez-moi, Sturmbannführer, vous êtes un type bien. Pas un de ces aristos en gants de daim du SD. Non, vous êtes réglo». Il devait avoir un peu trop bu, ça le rendait sentimental. Je le remerciai et lui serrai la main, le laissant sur le pas de sa porte, les mains dans les poches, souriant d'un côté de la bouche.
Si j'ai décrit si longuement ces rencontres avec Eichmann, ce n'est pas que je m'en souvienne mieux que d'autres: mais ce petit Obersturmbannführer, entre-temps, est devenu en quelque sorte une célébrité, et je pensais que mes souvenirs, éclairant son personnage, pourraient intéresser le public. On a écrit beaucoup de bêtises sur lui: ce n'était certainement pas l'ennemi du genre humain qu'on a décrit à Nuremberg (comme il n'était pas là, c'était facile de tout lui mettre sur le dos, d'autant que les juges comprenaient peu de chose au fonctionnement de nos services); il n'était pas non plus une incarnation du mal banal, un robot sans âme et sans visage, comme on a voulu le présenter après son procès. C'était un bureaucrate de grand talent, extrêmement compétent dans ses fonctions, avec une envergure certaine et un sens de l'initiative personnelle considérable, mais uniquement dans le cadre de tâches délimitées: dans un poste à responsabilité, où il aurait dû prendre des décisions, à la place de son Amtchef Müller par exemple, il aurait été perdu; mais comme cadre moyen il aurait fait la fierté de n'importe quelle entreprise européenne. Je n'ai jamais vu qu'il nourrissait une haine particulière envers les Juifs: simplement, il avait bâti sa carrière là-dessus, c'était devenu non seulement sa spécialité, mais en quelque sorte son fonds de commerce, et plus tard, lorsqu'on voulut le lui ôter, il l'a défendu jalousement, ce qui se comprend. Mais il aurait tout aussi bien pu faire autre chose, et lorsqu'il dit à ses juges qu'il pensait que l'extermination des Juifs était une erreur, on peut le croire; beaucoup, au RSHA et surtout au SD, pensaient de même, je l'ai déjà montré; mais une fois la décision prise, il fallait la mener à bien, de cela il était très conscient; de plus, sa carrière en dépendait. Ce n'était certes pas le genre de personne que j'aimais fréquenter, sa capacité à penser par lui-même était des plus limitées, et en rentrant chez moi, ce soir-là, je me demandais pourquoi j'avais été si expansif, pourquoi j'étais rentré si facilement dans cette ambiance familiale et sentimentale qui d'habitude me répugne tant. Peut-être que moi aussi, j'avais un peu besoin de me sentir appartenir à quelque chose. Lui, son intérêt était clair, j'étais un allié potentiel dans une sphère élevée où il n'aurait normalement eu aucun accès. Mais malgré toute sa cordialité je savais que je restais pour lui un étranger à son département, et donc une menace potentielle pour ses compétences. Et je pressentais qu'il confronterait avec ruse et obstination tout obstacle à ce qu'il considérait être son objectif, qu'il n'était pas homme à se laisser facilement contrer. Je comprenais bien ses appréhensions, face au danger posé par des concentrations de Juifs: mais pour moi ce danger, s'il le fallait, pouvait être minimisé, il fallait simplement y réfléchir et prendre les mesures adéquates. Pour le moment, je gardais un esprit ouvert, je n'étais arrivé à aucune conclusion, je réservais mon jugement jusqu'à ce que mon analyse soit achevée.
Et l'Impératif kantien? À vrai dire, je n'en savais trop rien, j'avais raconté un peu n'importe quoi à ce pauvre Eichmann. En Ukraine ou au Caucase, des questions de cet ordre me concernaient encore, je m'affligeais des difficultés et en discutais avec sérieux, avec le sentiment qu'il s'agissait là de problèmes vitaux. Mais ce sentiment semblait s'être perdu. Où cela, à quel moment? À Stalingrad? Ou après? J'avais cru un moment sombrer, submergé par les histoires remontées du fond de mon passé. Et puis, avec la mort stupide et incompréhensible de ma mère, ces angoisses aussi avaient disparu: le sentiment qui me dominait à présent était une vaste indifférence, non pas morne, mais légère et précise. Mon travail seul m'engageait, je sentais qu'on m'avait proposé là un défi stimulant qui ferait appel à toutes mes capacités, et je souhaitais réussir – non pas en vue d'un avancement, ou d'ambitions ultérieures, je n'en avais aucune, mais simplement pour jouir de la satisfaction de la chose bien faite. C'est dans cet état d'esprit que je suis parti pour la Pologne, accompagné de Piontek, et laissant Fräulein Praxa à Berlin s'occuper de mon courrier, de mon loyer et de ses ongles. J'avais choisi pour débuter mon voyage un moment opportun: mon ancien supérieur au Caucase, Walter Bierkamp, remplaçait l'Oberführer Schöngarth comme BdS du General-Gouvernement, et, l'ayant appris par Brandt, je m'étais fait inviter à la présentation. Ceci se passait à la mi-juin 1943. La cérémonie se déroulait à Cracovie, dans la cour intérieure du Wawel, un édifice magnifique, même avec ses hautes et fines colonnades cachées sous les bannières. Hans Frank, le General-Gouverneur, prononça un long discours du haut d'une estrade dressée au fond de la cour, entouré de dignitaires et d'une garde d'honneur, un peu ridicule dans son uniforme brun de la SA avec sa haute casquette en tuyau de poêle dont la sangle lui sciait les bajoues. La franchise crue du discours me surprit, je m'en souviens encore, car il y avait là un auditoire considérable, non seulement des représentants de la SP et du SD, mais aussi des Waffen-SS, des fonctionnaires du G G, et des officiers de la Wehrmacht. Frank félicitait Schöngarth, qui se tenait debout derrière lui, raide et dépassant Bierkamp d'une tête, pour ses réussites dans la mise en œuvre d'aspects difficiles du national-socialisme. Ce discours a survécu dans les archives, en voici un extrait qui donne bien le ton: Dans un état de guerre, où la victoire est en jeu, où nous regardons l'éternité dans les yeux, ceci est un problème extrêmement difficile. Comment, demande-t-on souvent, le besoin de coopérer avec une culture étrangère peut-il être réconcilié avec le but idéologique – disons – d'éliminer le Volkstum polonais? Comment le besoin de maintenir une production industrielle est-il compatible avec le besoin, par exemple, de détruire les Juifs? C'étaient de bonnes questions, mais je trouvais étonnant qu'elles soient exposées aussi ouvertement. Un fonctionnaire du G G m'assura plus tard que Frank parlait toujours ainsi, et que de toute façon en Pologne l'extermination des Juifs n'était un secret pour personne.