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Frank, qui avait dû être un bel homme avant que la graisse ne lui noie le visage, parlait d'une voix forte mais pipée, un peu hystérique; il ne cessait de se dresser sur la pointe des pieds, tendant sa bedaine par-dessus le podium, et d'agiter la main. Schöngarth, un homme au front haut et carré, et qui parlait d'une voix posée et un peu pédantesque, prononça lui aussi un discours, suivi de Bierkamp, dont je ne pouvais m'empêcher de trouver les proclamations de foi nationales-socialistes un peu hypocrites (mais sans doute avais-je du mal à lui pardonner le mauvais tour qu'il m'avait joué). Lorsque je vins le féliciter, lors de la réception, il fit mine d'être ravi de me voir: «Sturmbannführer Aue! J'ai entendu dire que vous vous êtes comporté héroïquement, à Stalingrad. Mes félicitations! Je n'avais jamais douté de vous». Son sourire, dans son petit visage de loutre, semblait une grimace; mais il était tout à fait possible qu'il eût effectivement oublié ses dernières paroles, à Vorochilovsk, peu compatibles avec ma nouvelle situation. Il me posa quelques questions sur mes fonctions et m'assura de l'entière coopération de ses services, me promettant une lettre de recommandation pour ses subordonnés de Lublin, où je comptais commencer mon inspection; il me raconta aussi, entre deux verres, comment il avait ramené le groupe D par la Biélorussie, où, rebaptisé Kampfgruppe Bierkamp, il avait été affecté à la lutte antipartisans, surtout au nord des marécages du Pripet, participant aux grandes opérations de ratissage, comme celle baptisée

«Cottbus» qui venait de se conclure à l'époque de son transfert en Pologne. Quant à Korsemann, me chuchota-t-il sur un ton confidentiel, il avait mal agi et était sur le point de perdre son poste; on parlait de le juger pour lâcheté devant l'ennemi, il serait pour le moins dégradé et envoyé se racheter au front. «Il aurait dû prendre exemple sur quelqu'un comme vous. Mais ses complaisances envers la Wehrmacht lui coûtent cher». Ces paroles me firent sourire: pour un homme comme Bierkamp, visiblement, le succès était tout. Lui-même ne s'était pas si mal débrouillé; BdS, c'était un poste important, surtout au General-Gouvernement. Moi non plus, je ne mentionnai pas le passé. Ce qui comptait, c'était le présent, et si Bierkamp pouvait m'aider, tant mieux.

Je passai quelques jours à Cracovie, pour assister à des réunions et aussi pour profiter un peu de cette si belle ville. Je visitai l'ancien quartier juif, le Kasimierz, maintenant occupé par des Polonais hâves, maladifs et galeux, déplacés par la germanisation des «territoires incorporés». Les synagogues n'avaient pas été détruites: Frank, disait-on, tenait à ce que subsistent quelques traces matérielles du judaïsme polonais, pour l'édification des générations futures. Certaines servaient d'entrepôts, d'autres restaient fermées; je me fis ouvrir les deux plus anciennes, autour de la longue place Szeroka. La synagogue dite

«Vieille», qui datait du XVe siècle, avec sa longue annexe à toit crénelé ajoutée pour les femmes au XVIe ou au début du XVIIe siècle, servait à la Wehrmacht pour stocker des vivres et des pièces détachées; la façade en brique, maintes fois remodelée, avec des fenêtres borgnes, des arches en calcaire blanc, et des pierres de grès serties un peu au hasard, avait un charme presque vénitien, et devait d'ailleurs beaucoup aux architectes italiens œuvrant en Pologne et en Galicie. La synagogue Remuh, à l'autre extrémité de la place, était une petite bâtisse exiguë et enfumée, sans intérêt architectural; du grand cimetière juif qui l'entourait, et qui aurait certainement valu la peine d'être visité, il ne restait plus qu'un terrain vague et désolé, les anciennes pierres tombales ayant été emportées comme matériau de construction. Le jeune officier de la Gestapostelle qui m'accompagnait connaissait très bien l'histoire du judaïsme polonais, et il m'indiqua l'emplacement de la tombe du rabbin Moïse Isserles, un célèbre talmudiste. «Dès que le prince Mieszko a commencé, au Xe siècle, à imposer la foi catholique en Pologne, m'expliqua-t-il, les Juifs sont apparus pour faire le commerce du sel, du blé, des fourrures, du vin. Comme ils enrichissaient les rois, ils obtenaient franchise sur franchise. Le peuple, à cette époque, était encore païen, sain et frais, à part quelques orthodoxes à l'Est. Ainsi les Juifs ont aidé le catholicisme à s'implanter en terre polonaise, et en échange, le catholicisme protégeait les Juifs. Bien longtemps après la conversion du peuple, les Juifs ont gardé cette position d'agents des puissants, aidant les pan à saigner les paysans par tous les moyens, leur servant d'intendants, d'usuriers, tenant tout le commerce fermement entre leurs mains. D'où la persistance et la force de l'antisémitisme polonais: pour le peuple polonais, le Juif a toujours été un exploiteur, et même s'ils nous haïssent profondément, par ailleurs, ils approuvent notre solution au problème juif du fond du cœur. Cela est vrai aussi pour les partisans de l'Armia Krajova, qui sont tous catholiques et bigots, même si ça l'est un peu moins pour les partisans communistes, qui sont obligés, parfois à contrecœur, de suivre la ligne du Parti et de Moscou.» -

«Pourtant, l'AK a vendu des armes aux Juifs de Varsovie». – «. Leurs plus mauvaises armes, en quantités ridicules, à des prix exorbitants. D'après nos informations, ils n'ont accepté de les vendre que sur ordre direct de Londres, où les Juifs manipulent leur soi-disant gouvernement en exil». – «Et combien de Juifs reste-t-il, maintenant?» – «Je ne connais pas le chiffre exact. Mais je peux vous assurer qu'avant la fin de l'année tous les ghettos seront liquidés. En dehors de nos camps et d'une poignée de partisans, il ne restera plus de Juifs en Pologne. Alors il sera enfin temps de s'occuper sérieusement de la question polonaise. Eux aussi devront se soumettre à une diminution démographique importante». -