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De Cracovie, j'avais déjà, par téléphone, fixé rendez-vous au Gruppenführer Globocnik, le SSPF du district de Lublin. Globocnik disposait en fait de deux bureaux: un pour son état-major de SSPF, et un autre, dans la rue Pieradzki, d'où était dirigé l'Einsatz Reinhard et où il m'avait invité à le rencontrer. Globocnik était un homme puissant, bien plus que ne l'indiquait son grade; son supérieur hiérarchique, le H SSPF du General-Gouvernement (l'Obergruppenführer Krüger), n'avait quasiment aucun droit de regard sur l'Einsatz, qui couvrait tous les Juifs du G G et débordait ainsi largement de Lublin; pour cela, Globocnik dépendait directement du Reichsführer. Il détenait aussi d'importantes fonctions au sein du commissariat du Reich pour le renforcement de la germanité. Le Q G de l'Einsatz se trouvait installé dans une ancienne éeole de médecine, une bâtisse ocre jaune, trapue, au toit rouge biseauté, caractéristique de cette région où l'influence allemande avait toujours été forte, et où l'on entrait par une grande double porte sous une arche en demi-lune, encore surmontée de l'inscription COLLEGIUM ANATOMICUM. Une ordonnance m'accueillit et m'introduisit auprès de Globocnik. Le Gruppenführer, sanglé dans un uniforme si serré qu'il semblait trop petit d'une taille pour son imposante carrure, reçut mon salut distraitement et agita devant moi mon ordre de mission: «Alors, comme ça, le Reiehsfuhrer m'envoie un espion!» Il partit d'un grand éclat de rire. Odilo Globocnik était un Carinthien, né à Trieste, et sans doute d'origine croate; Alt kämpf er du NSDAP autrichien, il avait été brièvement Gauleiter de Vienne, après l'Anschluss, avant de tomber pour une histoire de trafic de devises. Il avait fait de la prison sous Dollfuss pour le meurtre d'un bijoutier juif: officiellement, cela faisait de lui un martyr du Kampfzeit, mais les mauvaises langues avançaient volontiers que les diamants du Juif avaient joué un plus grand rôle dans l'affaire que l'idéologie. Il agitait toujours mon papier: «Avouez, Sturmbannführer! Le Reichsführer ne me fait plus confiance, c'est ça?» Toujours au garde-à-vous, j'essayai de me justifier: «Herr Gruppenführer, ma mission»… Il partit de nouveau d'un rire homérique: «Je plaisante, Sturmbannführer! Je sais mieux que quiconque que j'ai la pleine confiance du Reichsführer. Est-ce qu'il ne m'appelle pas son vieux Globus? Et ce n'est pas que le Reichsführer! Le Führer en personne est venu me féliciter pour notre grande œuvre. Asseyez-vous. Ce sont ses propres mots, une grande œuvre. "Globoenik, m'a-t-il dit, vous êtes un des héros méprisés de l'Allemagne. Je voudrais que tous les journaux puissent publier votre nom et vos exploits! Dans cent ans, quand nous pourrons parler de tout ça, vos hauts faits seront enseignés aux enfants dès l'école primaire! Vous êtes un preux, et j'admire que vous ayez su rester si modeste, si discret, ayant accompli de telles choses." Et moi – le Reiehsfuhrer était là aussi – "Mon Führer, je n'ai fait que mon devoir." Asseyez-vous, asseyez-vous». Je pris le fauteuil qu'il m'indiquait; il s'affala à côté de moi en me tapant sur la cuisse, puis attrapa derrière lui une boîte de cigares, et m'en proposa un. Lorsque je refusai, il insista: «Dans ce cas, gardez-le pour plus tard». Il en alluma un lui-même. Son visage lunaire rayonnait de satisfaction. Sur la main qui tenait le briquet, sa grosse bague S S en or semblait comme incrustée dans un doigt boudiné. Il exhala la fumée avec une grimace de plaisir. «Si je comprends bien la lettre du Reichsführer, vous êtes un de ces raseurs qui veulent sauver des Juifs sous prétexte qu'on a besoin de main-d'œuvre?» – «Pas du tout, Herr Gruppenführer, répondis-je avec courtoisie. Le Reichsführer m'a donné l'ordre d'analyser les problèmes de l'Arbeitseinsatz dans leur ensemble, en vue des évolutions futures». – «J'imagine que vous voulez voir nos installations?» – «Si vous voulez parler des stations de gazage, Herr Gruppenführer, cela ne me concerne pas. C'est plutôt la question des sélections et de l'usage des Arbeitjuden qui me préoccupe. Je voudrais donc commencer par Osti et les DAW». – «Osti! Encore une idée grandiose de Pohl, ça! On récolte des millions, ici, pour le Reich, des millions, et Pohl veut que je m'occupe de fripes, comme un Juif. Ostindustrie, je veux, oui! Encore une belle saloperie qu'on m'a infligée là.» – «Peut-être bien, Herr Gruppenführer, mais»… – «Pas de mais! De toute façon, les Juifs devront disparaître, tous, industrie ou pas industrie. Bien sûr, on peut en garder quelques-uns, le temps de former des Polonais pour les remplacer. Les Polonais sont des chiens, mais ils peuvent s'occuper de fripes, si ça peut être utile pour la Heimat. Du moment que ça rapporte, je ne suis pas contre. Enfin, vous verrez ça. Je vais vous confier à mon adjoint, le Sturmbannführer Höfle. Il vous expliquera comment ça marche et vous vous arrangerez avec lui». Il se leva, le cigare calé entre deux doigts, et me serra la main. «Vous pouvez voir tout ce que vous voulez, bien sûr. Si le Reichsführer vous a envoyé, c'est que vous savez tenir votre langue. Ici, les bavards, moi, je les fusille. Ça arrive toutes les semaines. Mais pour vous, je ne m'inquiète pas. Si vous avez un problème, venez me voir. Adieu».

Höfle, le suppléant de l'Einsatz Reinhard, était aussi un Autrichien, mais nettement plus posé que son patron. Il m'accueillit avec un air maussade, fatigué: «Pas trop secoué? Ne vous en faites pas, il est comme ça avec tout le monde». Il se mordilla la lèvre et poussa une feuille de papier vers moi: «Je dois vous demander de signer ceci». Je parcourus le texte: c'était une déclaration de secret en plusieurs points. «Pourtant, dis-je, il me semble que je suis déjà astreint au secret par ma position même». – «Je le sais bien. Mais c'est une règle imposée par le Gruppenführer. Tout le monde doit signer». Je haussai les épaules: «Si ça lui fait plaisir». Je signai. Höfle rangea la feuille dans une pochette et croisa les mains sur son bureau. «Par où voulez-vous commencer?» – «Je ne sais pas. Expliquez-moi votre système». – «C'est en fait assez simple. Nous disposons de trois structures, deux sur le Bug et une à la frontière de la Galicie, à Belzec, que nous sommes en train de fermer car la Galicie, à part les camps de travail, est en gros judenrein. Treblinka, qui desservait principalement Varsovie, va être fermé aussi. Mais le Reichsführer vient de donner l'ordre de transformer Sobibor en KL, ce qui sera fait vers la fin de l'année». – «Et tous les Juifs passent par ces trois centres?» – «Non. Pour des raisons d'ordre logistique, il n'était pas possible ou pratique d'évacuer toutes les petites villes de la région. Pour ça, le Gruppenführer a reçu quelques bataillons Orpo qui ont traité ces Juifs-là sur place, petit à petit. C'est moi qui dirige l'Einsatz au jour le jour, avec mon inspecteur pour les camps, le Sturmbannführer Wirth, qui est là depuis le début. Nous avons aussi un camp d'entraînement pour Hiwi, des Ukrainiens et des Lettons surtout, à Travniki». – «Et à part eux, tout votre personnel est S S?» – «Justement, non. Sur environ quatre cent cinquante hommes, sans compter les Hiwi, nous en avons presque cent qui nous ont été détachés par la chancellerie du Führer. Presque tous nos chefs de camp en sont. Tactiquement, ils sont sous le contrôle de l'Einsatz, mais administrativement, ils dépendent de la chancellerie. C'est eux qui supervisent tout ce qui concerne salaires, congés, promotions et ainsi de suite. Il paraît que c'est un accord spécial entre le Reichsführer et le Reichsleiter Bouhler. Certains de ces hommes ne sont même pas membres de l'Allgemeine-SS ou du Parti. Mais ce sont tous des vétérans des centres d'euthanasie du Reich; lorsqu'on a fermé la plupart de ces centres, une partie du personnel, avec Wirth à leur tête, a été versée ici pour faire profiter l'Einsatz de leur expérience». – «Je vois. Et Osti?» – «Osti est une création récente, le résultat d'un partenariat entre le Gruppenführer et le WVHA. Dès le début de l'Einsatz, nous avons dû établir des centres pour traiter les biens confisqués; petit à petit, ils ont essaimé en ateliers de diverses sortes, pour l'effort de guerre. Ostindustrie est une corporation à responsabilité limitée créée en novembre dernier pour regrouper et rationaliser tous ces ateliers. Le conseil d'administration en a confié la direction à un administrateur du WVHA, le Dr. Horn, ainsi qu'au Gruppenführer. Hörn est un bureaucrate assez tatillon, mais j'imagine qu'il est compétent». – «Et le KL?» Höfle secoua la main: «Le KL n'a rien à voir avec nous. C'est un camp ordinaire du WVHA; bien entendu, le Gruppenführer en a la responsabilité en tant que S S- und Polizeiführer, mais c'est complètement séparé de l'Einsatz. Ils gèrent aussi des entreprises, notamment un atelier du DAW, mais ça, c'est la responsabilité de l'économiste S S attaché au SSPF. Bien entendu, nous coopérons de près; une partie de nos Juifs leur ont été livrés, soit pour travailler, soit pour Sonderbe-Handlung; et depuis peu, comme on est débordés, ils ont mis en place leurs propres installations pour le "traitement spécial". Vous avez aussi toutes les entreprises d'armement de la Wehrmacht, qui utilisent aussi des Juifs que nous leur avons fournis; mais ça, c'est la responsabilité de l'Inspection des armements du GG, dirigée par le Generalleutnant Schindler, à Cracovie. Enfin, vous avez le réseau économique civil, sous le contrôle du nouveau Gouverneur du district, le Gruppenführer Wendler. Vous pourrez peut-être le voir, mais prenez garde, il ne s'entend pas du tout avec le Gruppenführer Globocnik». – «L'économie locale ne m'intéresse pas; ce qui me concerne, ce sont les circuits d'affectation des détenus pour l'économie dans son ensemble». – «Je crois comprendre. Allez voir Horn, alors. Il a un peu la tête dans les nuages, mais vous en tirerez sans doute quelque chose».