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aques et par endroits la clôture elle-même; la fumée provenait d'une zone cachée, un peu en hauteur au fond du camp; malgré l'absence de vent, une odeur douceâtre et nauséabonde empestait l'air, qui se répandait même dans la voiture. Après tout ce que l'on m'avait dit et montré, j'avais cru les camps de l'Einsatz installés dans des endroits inhabités et difficilement accessibles; or celui-ci se trouvait à proximité d'une petite ville grouillant de colons allemands avec leurs familles; la voie ferrée principale reliant la Galic ie au reste du GG, et sur laquelle circulaient quotidiennement civils et militaires, passait juste sous les barbelés, à travers l'odeur affreuse et la fumée: et tous ces gens, commerçant, voyageant, essaimant dans une direction ou dans l'autre, bavardaient, commentaient, écrivaient des lettres, répandaient des rumeurs ou des blagues. Mais de toute manière, malgré les interdictions, les promesses de secret et les menaces de Globocnik, les hommes de l'Einsatz restaient bavards. Il suffisait de porter un uniforme S S et de fréquenter le bar de la Deutsche Haus, payant à l'occasion un coup à boire, pour être vite informé de tout. Le découragement perceptible causé par les nouvelles militaires, clairement déchiffrables à travers l'optimisme rayonnant des communiqués, contribuait à délier les langues. Lorsqu'on claironnait qu'en Sicile nos courageux alliés italiens, appuyés par nos forces, tiennent bon, tout le monde comprenait que l'ennemi n'avait pu être rejeté à la mer, et avait enfin ouvert un second front en Europe; quant à Koursk, l'inquiétude croissait au fil des jours, car la Wehrmacht, passé les premiers triomphes, restait obstinément, inhabituellement muette: et lorsque enfin on commença à mentionner la conduite planifiée de tactiques élastiques autour d'Orel, même les plus bornés devaient avoir compris depuis un certain temps. Nombreux étaient ceux qui ruminaient ces développements; et parmi les braillards qui se déchaînaient chaque soir, il n'était jamais difficile de trouver un homme buvant seul et en silence, et d'engager la conversation. C'est ainsi qu'un jour je me pris à discuter avec un homme en uniforme d'Untersturmführer, accoudé au bar devant une chope de bière. Doll, c'est ainsi qu'il se nommait, semblait flatté qu'un officier supérieur le traite aussi familièrement; pourtant, il avait bien dix ans de plus que moi. Il désigna mon «ordre de la viande congelée» et me demanda où j'avais passé cet hiver-là; lorsque je répondis Kharkov, il se détendit complètement. «Moi aussi, j'étais là, entre Kharkov et Koursk. Opérations spéciales». – «Vous n'étiez pas avec l'Einsatzgruppe, pourtant?» – «Non, il s'agissait d'autre chose. En fait, je ne suis pas à la S S». C'était un de ces fameux fonctionnaires de la chancellerie du Führer. «Entre nous, on dit T-4. C'est comme ça que ça s'appelle». – «Et qu'est-ce que vous faisiez du côté de Kharkov?» – «Vous savez, j'étais à Sonnenstein, un des centres pour les malades, là»… Je fis un signe de tête pour indiquer que je savais de quoi il parlait et il continua. «À l'été 41, on a fermé. Et une partie d'entre nous, on était considérés comme des spécialistes, ils ont voulu nous garder, et ils nous ont envoyés en Russie. On était toute une délégation, c'était l'Oberdienstleiter Brack lui-même qui commandait, il y avait les médecins de l'hôpital, tout, et voilà, on menait des actions spéciales. Avec des camions à gaz. On avait chacun une notice spéciale dans notre livre de paie, un papier rouge signé par l'OKW, qui interdisait qu'on soit envoyés trop près du front: ils avaient peur qu'on tombe aux mains des Russes». -»Je ne comprends pas très bien. Les mesures spéciales, dans cette région, toutes les mesures de SP, c'était la responsabilité de mon Kommando. Vous dites que vous aviez des camions à gaz, mais comment pouviez-vous être chargés des mêmes tâches que nous sans qu'on le sache?» Son visage prit un aspect hargneux, presque cynique: «On n'était pas chargés des mêmes tâches. Les Juifs ou les bolcheviques, là-bas, on n'y touchait pas». – «Alors?» Il hésita et but encore, à longs traits, puis essuya, du dos des doigts, la mousse de sa lèvre. «Nous, on s'occupait des blessés». – «Des blessés russes?» – «Vous ne comprenez pas. De nos blessés. Ceux qui étaient trop amochés pour avoir une vie utile, on nous les envoyait». Je compris et il sourit quand il le vit: il avait produit son effet. Je me tournai vers le bar et commandai une autre tournée. «Vous parlez de blessés allemands», fis-je enfin doucement. – «Comme je vous le dis. Une vraie saloperie. Des types comme vous et moi, qui avaient tout donné pour la Heimat, et crac! Voilà comment on les remerciait. Je peux vous le dire, j'étais content quand on m'a envoyé ici. C'est pas très gai non plus, mais au moins c'est pas ça». Nos verres arrivaient. Il me parla de sa jeunesse: il avait fait une école technique, il voulait être fermier, mais avec la crise il était entré dans la polic e: «Mes enfants avaient faim, c'était le seul moyen d'être sûr de pouvoir mettre une assiette sur la table tous les jours». Fin 1939, il avait été affecté à Sonnenstein pour l'Einsatz Euthanasie. Il ne savait pas comment on l'avait choisi. «D'un côté, c'était pas très agréable. Mais de l'autre, ça m'évitait le front, puis la paie était correcte, ma femme était contente. Alors j'ai rien dit». – «Et Sobibor?» C'était là, il me l'avait déjà dit, qu'il travaillait actuellement. Il haussa les épaules: «Sobibor? C'est comme tout, on s'y habitue». Il eut un geste étrange, qui m'impressionna fortement: du bout de sa botte, il frotta le plancher, comme s'il écrasait quelque chose. «Des petits hommes et des petites femmes, c'est tout pareil. C'est comme marcher sur un cafard». On a beaucoup parlé, après la guerre, pour essayer d'expliquer ce qui s'était passé, de l'inhumain. Mais l'inhumain, excusez-moi, cela n'existe pas. Il n'y a que de l'humain et encore de l'humain: et ce Döll en est un bon exemple. Qu'est-ce que c'est d'autre, Döll, qu'un bon père de famille qui voulait nourrir ses enfants, et qui obéissait à son gouvernement, même si en son for intérieur il n'était pas tout à fait d'accord? S'il était né en France ou en Amérique, on l'aurait appelé un pilier de sa communauté et un patriote; mais il est né en Allemagne, c'est donc un criminel. La nécessité, les Grecs le savaient déjà, est une déesse non seulement aveugle, mais cruelle. Ce n'était pas que les criminels manquaient, à cette époque. Tout Lublin, j'ai essayé de le montrer, baignait dans une atmosphère louche de corruption et d'excès; l'Einsatz, mais aussi la colonisation, l'exploitation de cette région isolée, faisaient perdre la tête à plus d'un. J'ai réfléchi, depuis les remarques à ce sujet de mon ami Voss, à la différence entre le colonialisme allemand, tel qu'il a été pratiqué à l'Est durant ces années, et le colonialisme des Britanniques et des Français, ostensiblement plus civilisé. Il y a, comme l'avait souligné Voss, des faits objectifs: après la perte de ses colonies, en 1919, l'Allemagne a dû rappeler ses cadres et fermer ses bureaux d'administration coloniale; les écoles de formation sont restées ouvertes, par principe, mais n'attiraient personne, par manque de débouchés; vingt ans plus tard, tout un savoir-faire était perdu. Cela étant, le national-socialisme avait donné l'impulsion à toute une génération, bourrée de nouvelles idées et avide de nouvelles expériences, qui, en matière de colonisation, valaient peut-être les anciennes. Quant aux excès – les débordements aberrants comme ceux qu'on pouvait voir à la Deutsche Haus, ou, plus systématiquement, l'impossibilité dans laquelle nos administrations semblaient se trouver de traiter les peuples colonisés, dont certains auraient été prêts à nous servir de bon cœur si l'on avait su leur donner quelques gages, autrement qu'avec violence et mépris – il ne faut pas oublier non plus que notre colonialisme, même africain, était un phénomène jeune, et que les autres, à leurs débuts, n'ont guère fait mieux: que l'on songe aux copieuses exterminations belges au Congo, à leur politique de mutilation systématique, ou bien à la politique américaine, précurseur et modèle de la nôtre, de la création d'espace vital par le meurtre et les déplacements forcés-l'Amérique, on tend à l'oublier, n'était rien moins qu'un «espace vierge», mais les Américains ont réussi là où nous avons échoué, ce qui fait toute la différence. Même les Anglais, si souvent cités en exemple, et qu'admirait tant Voss, ont eu besoin du traumatisme de 1858 pour se mettre à développer des outils de contrôle un peu sophistiqués; et si, petit à petit, ils ont appris à jouer en virtuoses de l'alternance de la carotte et du bâton, il ne faut pas oublier que le bâton, justement, était loin d'être négligé, comme on a pu le voir avec le massacre d'Amritsar, le bombardement de Kaboul, et d'autres cas encore, nombreux et oubliés.