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«Toutes sortes de choses. Je passe des accords avec des firmes que nous fournissons en travailleurs: parfois, ils me payent en nature, avec des matériaux de construction ou autre chose. J'ai même eu des camions, comme ça. Une firme m'en a envoyé pour transporter ses travailleurs, mais ne m'a jamais demandé de les rendre. Il faut savoir se débrouiller». La sélection tirait à sa fin: le tout avait duré moins d'une heure. Quand les derniers camions furent chargés, Thilo additionna rapidement les chiffres et nous les montra: sur mille arrivants, il avait gardé 369 hommes et 191 femmes. «55 %, commenta-t-il. Avec les convois de l'Ouest, on obtient de bonnes moyennes. Par contre, les convois polonais, c'est une catastrophe. Ça ne dépasse jamais les 25 %, et parfois, à part 2 ou 3 %, il n'y a vraiment rien à garder». – «À quoi attribuez-vous cela?» – «Leur état à l'arrivée est déplorable. Les Juifs du G G vivent depuis des années dans des ghettos, ils sont mal nourris, ils portent toutes sortes de maladies. Même parmi ceux qu'on sélectionne, et on essaye de faire attention, il en meurt beaucoup en quarantaine». Je me tournai vers Höss: «Vous recevez beaucoup de convois de l'Ouest?» – «De France, celui-ci était le cinquante-septième. Nous en avons eu vingt de Belgique. De Hollande, je ne me souviens plus. Mais ces derniers mois, nous avons surtout eu des convois de Grèce. Ils ne sont pas très bons. Venez, je vais vous montrer le processus de réception». Je saluai Thilo et remontai dans la voiture. Höss conduisait vite. En chemin, il continuait à m'expli-quer ses difficultés: «Depuis que le Reichsführer a décidé d'affecter Auschwitz à la destruction des Juifs, nous n'avons que des problèmes. Toute l'année dernière, nous avons été obligés de travailler avec des installations improvisées. Du vrai bâclage. J'ai seulement pu commencer à construire des installations permanentes, avec une capacité de réception adéquate, en janvier de cette année. Mais tout n'est pas encore au point. Il y a eu des délais, notamment dans le transport des matériaux de construction. Et puis, à cause de la hâte, il y a eu des défauts de fabrication: le four du crématorium III a craqué deux semaines après sa mise en service, on l'avait trop chauffé. J'ai été obligé de le fermer pour le réparer. Mais on ne peut pas s'énerver, il faut rester patient. Nous avons été tellement débordés que nous avons été obligés de détourner un grand nombre de convois vers les camps du Gruppenführer Globocnik, où bien entendu aucune sélection n'est effectuée. Maintenant, c'est plus calme, mais ça va reprendre dans dix jours: le G G veut vider ses derniers ghettos.» Devant nous, au bas de la route, s'étendait un long bâtiment en brique rouge, percé à une extrémité par une arche, et coiffé d'une tour de garde pointue; de ses flancs partaient les poteaux en béton des barbelés et une série de miradors, régulièrement espacés; et derrière, à perte de vue, s'échelonnaient des rangées de baraques en bois, identiques. Le camp était immense. Des groupes de détenus en rayé circulaient dans les allées, minuscules, des insectes dans une colonie. Sous la tour, devant la grille de l'arche, Höss vira à droite. «Les camions continuent tout droit. Les Kremas et les stations d'épouillage sont au fond. Mais nous allons d'abord passer à la Kommandantur». La voiture longeait les poteaux passés à la chaux et les miradors; les baraques défilaient et leur alignement parfait déployait de longues perspectives brunes, des diagonales fuyantes qui s'ouvraient puis se confondaient avec la suivante. «Les fils sont électrifiés?» -»Depuis peu. C'était encore un problème, mais on l'a résolu». Au fond, Höss préparait un nouveau secteur. «Ce sera le Häftlingskrankenbau, un énorme hôpital qui desservira tous les camps de la région». Il venait de s'arrêter devant la Kommandantur et désignait de la main un vaste champ vide, entouré de barbelés. «Ça vous dérange de m'attendre cinq minutes? Je dois dire deux mots au Lagerführer». Je sortis de la voiture et fumai une cigarette. Le bâtiment dans lequel Höss venait d'entrer était, lui aussi, construit de briques rouges, avec un toit pentu et une tour de trois étages au centre; de là, une longue route passait devant le nouveau secteur et disparaissait en direction d'un bois de bouleaux visible derrière les baraquements. Il y avait très peu de bruit, seulement, de temps à autre, un ordre bref ou un cri rauque. Un Waffen-SS à vélo sortit d'une des sections du secteur central et se dirigea vers moi; arrivé à ma hauteur, il me salua sans s'arrêter et tourna vers l'entrée du camp, pédalant posément, sans se presser, le long des barbelés. Les miradors étaient vides: les gardes, le jour, prenaient position sur une